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De la lutte contre le terrorisme anarchiste à la lutte contre le terrorisme djihadiste – Essai comparatif

Blog - Anarchisme & jihadisme - Anarchisme jihadisme Terrorisme Violence politique par Jonathan Piron

septembre 2016

La vague d’at­ten­tats que connaît l’Eu­rope depuis plu­sieurs années sus­cite un grand nombre de pro­po­si­tions des­ti­nées à répondre au pro­blème. La com­plexi­té du phé­no­mène ter­ro­riste dji­ha­diste, notam­ment en ce qui concerne ses ori­gines et sa struc­ture évo­lu­tive, amène cepen­dant un cer­tain flou quant à la nature des mesures à adop­ter. Ces der­niers mois, tant en Bel­gique qu’en France, […]

Anarchisme & jihadisme

La vague d’at­ten­tats que connaît l’Eu­rope depuis plu­sieurs années sus­cite un grand nombre de pro­po­si­tions des­ti­nées à répondre au pro­blème. La com­plexi­té du phé­no­mène ter­ro­riste dji­ha­diste, notam­ment en ce qui concerne ses ori­gines et sa struc­ture évo­lu­tive, amène cepen­dant un cer­tain flou quant à la nature des mesures à adop­ter. Ces der­niers mois, tant en Bel­gique qu’en France, l’a­dop­tion de mesures répres­sives semble être consi­dé­rée comme le seul ins­tru­ment effi­cace. Dès lors, face à la recru­des­cence des attaques, la res­tric­tion des liber­tés publiques au nom de la sécu­ri­té n’est plus un tabou. Tou­te­fois, nombre de ques­tions demeurent quant à la légi­ti­mi­té et à l’efficacité de cette approche. 

Face à ces doutes, l’his­toire com­pa­rée peut être utile au débat. L’Eu­rope a, en effet, connu plu­sieurs vagues ter­ro­ristes, la plus éclai­rante pour notre époque étant celle des atten­tats anar­chistes, de la fin du XIXe siècle. Face à ces vio­lences trans­na­tio­nales, les gou­ver­ne­ments de l’é­poque ont alors adop­té des mesures dont l’a­na­lyse peut éclai­rer les pro­po­si­tions actuelles. 

Terrorisme anarchiste et terrorisme djihadiste : éléments comparatifs

Quelles com­pa­rai­sons pou­vons-nous dès lors éta­blir entre ter­ro­rismes anar­chiste et dji­ha­diste ? Le ter­ro­risme dji­ha­diste pré­sente, bien évi­dem­ment, de nom­breuses dif­fé­rences avec l’a­nar­chisme, ne serait-ce que parce que ce der­nier s’op­pose à l’i­dée d’une struc­ture trans­cen­dante orga­ni­sant la vie des hommes. Néan­moins, cer­taines simi­li­tudes sont sou­li­gnées par plu­sieurs spé­cia­listes. Ain­si, pour le socio­logue Farhad Khos­ro­kha­var, les deux mou­ve­ments par­tagent un même carac­tère trans­na­tio­nal, mar­qué par une glo­ba­li­té de leurs visées (haine de l’Oc­ci­dent, refus de la léga­li­té, légi­ti­ma­tion de la vio­lence) et par le dévoue­ment de leurs membres jus­qu’à la mort 1. La forme de coa­li­tion souple qu’adopte le ter­ro­risme anar­chiste se retrouve notam­ment dans des struc­tures dji­ha­distes, telles que celles de l’É­tat isla­mique, lais­sant une grande marge d’i­ni­tia­tives aux ter­ro­ristes prê­tant allé­geance à la doc­trine2. La dési­gna­tion des cibles est sem­bla­ble­ment glo­ba­li­sante, du « bour­geois adhé­rant à l’ordre éta­bli » pour les théo­ri­ciens de l’a­nar­chisme à celle de « l’Oc­ci­den­tal adhé­rant aux orien­ta­tions poli­tiques de ses gou­ver­ne­ments », comme l’ont résu­mé, en 2002, Ous­sa­ma Ben Laden et, en 2014, Abou Moham­med al-Adna­ni3.

Les deux mou­ve­ments par­tagent éga­le­ment des pro­fils indi­vi­duels non uni­formes. Comme pour le dji­ha­disme, une plu­ra­li­té de pro­fils com­pose le mou­ve­ment anar­chiste. Des figures comme celle d’Au­guste Vaillant, auteur d’un atten­tat contre l’As­sem­blée natio­nale en France, et anar­chiste de longue date, côtoient d’autres radi­caux vio­lents et peu poli­ti­sés. Rava­chol, res­pon­sable de plu­sieurs attaques, finit par trou­ver dans la vio­lence anar­chiste une jus­ti­fi­ca­tion de ses actes, après une longue car­rière dans la délin­quance clas­sique4. Émile Hen­ry, quant à lui, res­pon­sable de l’at­ten­tat contre le café Ter­mi­nus, n’adhère à l’a­nar­chisme que peu de temps avant son pas­sage à l’acte. Ces dif­fé­rentes carac­té­ris­tiques, par­fois com­bi­nées, se retrouvent dans une majo­ri­té des pro­fils des ter­ro­ristes dji­ha­distes contem­po­rains : un pas­sé de délin­quant5 et un bagage idéo­lo­gique lacu­naire6.

Enfin, les deux mou­ve­ments ter­ro­ristes sont frag­men­tés et contiennent aus­si bien des petits groupes struc­tu­rés et coor­don­nés que des indi­vi­dus iso­lés déci­dant de pas­ser à l’ac­tion7.

Les réponses au terrorisme anarchiste

Com­ment la dyna­mique anar­chiste vio­lente a‑t-elle été vain­cue ? Deux aspects peuvent être envi­sa­gés : celui de la réponse poli­ti­co-juri­dique tout d’a­bord, et celui des phé­no­mènes exo­gènes et endo­gènes propres au mou­ve­ment anar­chiste ensuite. 

La réac­tion poli­tique à la menace anar­chiste pren­dra dif­fé­rentes formes et fluc­tue­ra en fonc­tion de para­mètres spa­tiaux et poli­tiques. En France, l’at­ten­tat contre l’As­sem­blée natio­nale per­pé­tré par Auguste Vaillant en décembre 1893 entraîne une réac­tion ferme du gou­ver­ne­ment de centre-droit, qui décide de mettre en place un cadre légis­la­tif spé­ci­fique dési­gné, par l’op­po­si­tion, sous le nom de « lois scé­lé­rates »8. Votées dans l’ur­gence, leur objec­tif est de sau­ve­gar­der « la cause de l’ordre et celle des liber­tés publiques ». La pro­vo­ca­tion indi­recte à et l’a­po­lo­gie de l’a­nar­chisme sont désor­mais punies, per­met­tant ain­si l’in­cul­pa­tion de tout membre ou sym­pa­thi­sant anar­chiste, sans faire de dis­tinc­tion entre mili­tan­tisme et pas­sage à l’ac­tion vio­lente. La déla­tion est éga­le­ment encou­ra­gée. La der­nière de ces lois, qui per­met la pour­suite et la condam­na­tion de tout dis­cours anar­chiste, déclenche une chasse aux sor­cières contre les milieux de la gauche révo­lu­tion­naire. Débor­dant des cercles anar­chistes, les pour­suites poli­cières s’en­gagent contre les socia­listes radi­caux, assi­mi­lés à une menace pour la sûre­té de l’É­tat. L’am­pleur de la répres­sion, sans dis­tinc­tion entre mou­ve­ments paci­fistes et mou­ve­ments ter­ro­ristes, finit par entraî­ner un dés­équi­libre liber­ti­cide dans lequel la droite natio­na­liste et anti­sé­mite s’en­gage9. La pos­ture répres­sive comme unique poli­tique contri­bue éga­le­ment à nour­rir la dyna­mique radi­cale-vio­lente, à l’i­mage de pays comme la Rus­sie ou l’Es­pagne, où l’ab­sence d’al­ter­na­tives posi­tives liées à une répres­sion san­glante n’au­ront guère ralen­ti le tem­po des atten­tats anarchistes.

Tou­te­fois, ces mesures n’en­traî­ne­ront pas direc­te­ment un anéan­tis­se­ment de la menace anar­chiste. En France, deux élé­ments indé­pen­dants de la répres­sion éta­tique vont contri­buer à son implo­sion. Un élé­ment endo­gène tout d’a­bord : l’at­ten­tat du café Ter­mi­nus à Paris, le 26 février 1894, qui est un moment char­nière. L’ex­trême vio­lence de l’at­taque et son carac­tère non ciblé créent une rup­ture entre les anar­chistes « indi­vi­dua­listes » et les « socié­taires », ces der­niers condam­nant les frappes aveugles. Pour de nom­breux anar­chistes, l’u­sage de la force finit par repré­sen­ter une impasse : tout d’a­bord en cou­pant le mou­ve­ment du milieu ouvrier dont il était cen­sé être l’a­vant-garde ; ensuite en pro­vo­quant un ren­for­ce­ment sécu­ri­taire de l’État. 

Un autre élé­ment, exo­gène, contri­bue à cas­ser la dyna­mique vio­lente en la fai­sant per­ce­voir comme inef­fi­cace. L’in­clu­sion des par­ti­sans modé­rés de l’a­nar­chisme dans la lutte léga­li­sée contre l’É­tat bour­geois, via l’es­sor de nou­veaux mou­ve­ments sociaux, siphonne le mou­ve­ment radi­cal-violent. La forte attrac­tion qu’ont repré­sen­té à la fois le mou­ve­ment ouvrier et syn­di­cal en France de même que l’a­dop­tion pro­gres­sive de lois sociales en Alle­magne, en Suisse, en Bel­gique, etc., ont favo­ri­sé cette dis­pa­ri­tion. La créa­tion des syn­di­cats, comme la Confé­dé­ra­tion géné­rale du tra­vail (CGT) en France, amène une majo­ri­té des anar­chistes à pré­co­ni­ser l’en­trée dans les mou­ve­ments ouvriers. Le chan­ge­ment de la rela­tion entre la bour­geoi­sie et le pro­lé­ta­riat repré­sente ain­si une éva­cua­tion par le haut, qui isole les indi­vi­dua­listes mino­ri­taires des anar­chistes ne se recon­nais­sant plus dans la violence. 

Quels éclairages face au terrorisme djihadiste ?

Dès lors, que nous apprend l’é­tude des moyens mis en œuvre pour lut­ter contre le ter­ro­risme anar­chiste qui pour­rait être utile à la lutte contre son homo­logue dji­ha­diste ? La mul­ti­pli­ci­té des causes impose une action pré­ven­tive large. Trois approches peuvent être déga­gées : la pos­ture sécu­ri­taire, le dépas­se­ment par la rup­ture de la dyna­mique pseu­do-reli­gieuse et le dépas­se­ment par l’inclusion. 

Les mesures de sécu­ri­té, tout d’a­bord. Celles-ci res­tent, évi­dem­ment, néces­saires. L’é­tude de pro­fils tels que celui de Med­hi Nem­mouche témoigne de l’in­ten­tion cri­mi­nelle nour­ris­sant cer­tains ter­ro­ristes ou appren­tis-ter­ro­ristes. Cette néces­si­té se fonde éga­le­ment dans l’exis­tence d’un réseau dont les racines loin­taines remontent aux années 199010. Cepen­dant, tout en recon­nais­sant la néces­si­té d’a­dap­ter les moyens poli­ciers face à la menace, le tout au répres­sif sou­lève de nom­breuses ques­tions. En pre­mier lieu, l’a­dop­tion de mesures sécu­ri­taires dans un cadre de vive émo­tion publique pré­sente de nom­breux dan­gers directs et indi­rects11. Ensuite, même si celles-ci sont néces­saires pour lut­ter contre un enne­mi dont l’ob­jec­tif reste la désta­bi­li­sa­tion de l’É­tat, les mesures sécu­ri­taires ne s’at­taquent pas à la dyna­mique même du ter­ro­risme, et donc à ses causes. La néces­si­té de la pré­ven­tion du ter­ro­risme est cru­ciale. Deux aspects s’ins­pi­rant de la lutte contre le ter­ro­risme anar­chiste per­mettent de com­prendre cette néces­si­té à l’aune des vio­lences djihadistes. 

Le pre­mier aspect est celui du dépas­se­ment par la rup­ture de la dyna­mique pseu­do-reli­gieuse. La scis­sion entre indi­vi­dua­listes et socié­taires a contri­bué à l’af­fai­blis­se­ment du mou­ve­ment violent anar­chiste. Cette rup­ture est à recher­cher à l’in­té­rieur de la mou­vance dji­ha­diste. Cher­chant appui dans un col­lec­tif puis­sant auquel ils peuvent s’i­den­ti­fier, les dji­ha­distes uti­lisent à leur pro­fit les codes et réfé­rences cultu­relles isla­miques pour légi­ti­mer leur cause. La par­ti­cu­la­ri­té de cet appel est qu’il s’a­dresse à un public dépas­sant le seul cadre iden­ti­taire musul­man. La déshé­rence sociale et éco­no­mique n’est pas le seul car­bu­rant. Des pro­fils tels que ceux de Sou­fiane Mez­roui ou Said El Mora­bit, pro­ve­nant de milieux aisés, cassent l’i­dée d’un pas­sage à la vio­lence par volon­té de revanche sociale et/ou éco­no­mique. L’É­tat isla­mique parle, en effet, à un ensemble large de récep­teurs, pour qui l’is­lam radi­cal se dresse en contre-culture face au modèle domi­nant. Il s’a­git donc d’al­ler au-delà et de bri­ser le lien entre la vio­lence ter­ro­riste et sa construc­tion iden­ti­taire reli­gieuse, fon­dée essen­tiel­le­ment sur une incul­ture. Il est donc néces­saire de cher­cher à iso­ler les radi­caux enga­gés dans la vio­lence. Cette pos­ture passe par l’a­dop­tion d’un contre-dis­cours dans lequel les émet­teurs sont à trou­ver au sein de ce réfé­rent iden­ti­taire, afin de par­ve­nir à cor­rec­te­ment rompre le lien exis­tant. Par­mi ceux-ci, les repen­tis repré­sentent un élé­ment à notre dis­po­si­tion pour par­ve­nir à atteindre effi­ca­ce­ment ces aspi­rants à la vio­lence, dont la plu­part rejettent pré­ci­sé­ment ce qui émane du « monde occi­den­tal »12.

Dif­fé­rents exemples témoignent de pos­sibles brèches au sein de la mou­vance radi­cale. L’a­na­lyse du numé­ro 8 de 2016 de Dar Al Islam, la revue de l’É­tat Isla­mique publiée en fran­çais, démontre le sou­ci de jus­ti­fi­ca­tion des dji­ha­distes. Ils y déve­loppent un long argu­men­taire jus­ti­fiant d’un point de vue reli­gieux, voire « excu­sant » les attaques du 13 novembre, en France. Cette rhé­to­rique s’op­pose aux avis par les­quels les auto­ri­tés musul­manes fran­çaises condam­naient les attaques ter­ro­ristes. De même que l’a­dap­ta­tion ou la trans­for­ma­tion de nos socié­tés, sous le coup des émo­tions, vers un tout-sécu­ri­taire ou une guerre de reli­gion tend à démon­trer, aux yeux des dji­ha­distes, l’ef­fi­ca­ci­té de leurs actions. Or, c’est pré­ci­sé­ment par le contraire, en ne cédant pas à la menace et en s’en­ga­geant dans la rési­lience, que nous par­vien­drons à démon­trer l’i­nef­fi­ca­ci­té de leurs projets. 

Le second aspect de cette pré­ven­tion du ter­ro­risme est celui du dépas­se­ment par l’in­clu­sion. À l’i­mage du chan­ge­ment de nature dans les rela­tions entre la bour­geoi­sie et le pro­lé­ta­riat, le dépas­se­ment du ter­ro­risme dji­ha­diste va devoir se réa­li­ser dans une nou­velle rela­tion avec le ter­reau social de la radi­ca­li­sa­tion. L’É­tat isla­mique offre une struc­ture, des moyens, une oppor­tu­ni­té à l’as­pi­rant ter­ro­riste. Cette offre répond à une frus­tra­tion voire une haine vécue par celui qui est prêt à pas­ser à la vio­lence phy­sique. Cette pos­ture implique, tou­te­fois, de com­prendre les dyna­miques propres au dji­ha­disme, ce qui reste une gageure aujourd’­hui. En effet, la sur­face de pro­jec­tion du res­sen­ti­ment dépasse les seuls milieux tra­di­tion­nel­le­ment iden­ti­fiés comme cou­veuses de radi­ca­li­sa­tion. Les der­nières années ont mon­tré le carac­tère mul­tiple des pro­fils des can­di­dats à la radi­ca­li­sa­tion, par­mi les­quels on trouve des indi­vi­dus rela­ti­ve­ment insé­rés, por­teurs de diplômes et peu por­tés sur la reli­gion. L’É­tat isla­mique est ain­si sur­tout un moyen au ser­vice d’une cause plus pro­fonde. Que la dis­pa­ri­tion du Cali­fat ne sup­pri­me­ra pas. Les réseaux, qui aujourd’­hui passent à l’ac­tion, sont anciens13. Et il y a fort à parier qu’ils conti­nue­ront à exis­ter, par exemple en se évo­luant vers la grande cri­mi­na­li­té. Par contre, un enga­ge­ment impor­tant doit se réa­li­ser vers les sym­pa­thi­sants iso­lés, ten­tés par le dis­cours violent. Sans ces pers­pec­tives liées à la mise en place concrète de poli­tiques répon­dant aux ori­gines du dés­équi­libre, à la fois social, éco­no­mique, poli­tique et cultu­rel, la lutte contre la menace dji­ha­diste ne res­te­ra qu’un vœux pieux. Les géné­ra­li­sa­tions lan­cées à l’emporte-pièce confortent le dis­cours dji­ha­diste, qui aspire pré­ci­sé­ment à ce qu’on lui serve l’i­dée de « clash des civi­li­sa­tions » sur un plateau. 

Un travail de longue haleine

Les États qui sont par­ve­nus à construire une réponse glo­bale et sys­té­mique contre la vio­lence anar­chiste ont pu sor­tir de la phase de vio­lence qu’ils subis­saient et à cana­li­ser les aspi­rants au radi­ca­lisme. Cet exemple his­to­rique peut être une source d’ins­pi­ra­tion pour notre époque, même s’il faut se gar­der des géné­ra­li­tés et des com­pa­rai­sons abu­sives. Les res­sorts de l’is­lam radi­cal ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre. Chaque État doit appor­ter des réponses et des moyens de lutte contre le phé­no­mène dji­ha­diste en rap­port avec son contexte. D’où l’im­por­tance, à nou­veau, de s’op­po­ser aux géné­ra­li­sa­tions. Les moti­va­tions au dji­had ne sont, en effet, pas les mêmes entre la Bel­gique et la Tuni­sie : à l’in­verse des conver­tis au dji­ha­disme au Moyen-Orient, les jeunes radi­ca­li­sés euro­péens ne connaissent pas l’a­rabe et ne lisent pas les textes reli­gieux. La radi­ca­li­sa­tion vio­lente est un phé­no­mène à plu­sieurs dimen­sions néces­si­tant une approche cir­cons­tan­ciée pour chaque espace étu­dié14.

Cepen­dant, il est pri­mor­dial de gar­der à l’es­prit que le ter­ro­risme n’est guère intrin­sèque à une reli­gion ou une doc­trine poli­tique. Il se nour­rit avant-tout des cir­cons­tances poli­tiques. Le dépas­se­ment du ter­ro­risme dji­ha­diste ne pour­ra dès lors sur­ve­nir qu’au moment où les méca­nismes le nour­ris­sant seront réel­le­ment com­pris et qu’une série de réponses adé­quates y aura été appor­tée, ce qui implique de dépas­ser les mesures sym­bo­liques qui flattent les popu­la­tions, mais ne répondent pas à la menace. Il s’a­git de s’in­ter­ro­ger sur l’ef­fi­ca­ci­té réelle de mesures telles que la pré­sence de mili­taires dans les rues15. Ou de par­ve­nir à se remettre en ques­tion face aux consé­quences d’une action édu­ca­tive et cultu­relle frag­men­taire. L’at­trait de l’É­tat isla­mique déborde les seules consi­dé­ra­tions reli­gieuses. Il est essen­tiel de com­prendre ce méca­nisme pour com­men­cer à s’at­ta­quer effi­ca­ce­ment à ses fon­de­ments. Ce tra­vail, tou­te­fois, sera pro­ba­ble­ment long, s’ar­ti­cu­le­ra sur plu­sieurs années, avant de par­ve­nir à cor­rec­te­ment décou­pler radi­ca­li­sa­tion et vio­lence. Et il néces­si­te­ra un effort impor­tant de péda­go­gie, afin de ras­su­rer une popu­la­tion frap­pée par la peur et en perte de repères.

  1. Farhad Khos­ro­kha­var, Radi­ca­li­sa­tion, Paris, Édi­tions de la mai­son des sciences de l’homme, 2014, p. 36.
  2. Hélène L’Heuillet, « Le ter­ro­risme isla­mique, un mes­sia­nisme anar­chiste », dans Cités, 4/2008 (n° 36), Paris, Presses uni­ver­si­taires de France, 2008, p. 83 – 92, en ligne.
  3. La ques­tion peut tou­te­fois se poser d’une pos­sible « rup­ture » à l’in­té­rieur du mou­ve­ment dji­ha­diste dans le choix des vio­lences non ciblées, à l’i­mage du dégoût entraî­né par les attaques aveugles valo­ri­sées par Emile Hen­ry au motif du : « il n’est pas de bour­geois inno­cent » (Wal­ter Badier, Émile Hen­ry, le « Saint-Just de l’A­nar­chie », dans Parlement(s), revue d’his­toire poli­tique, 2/2010 (n°14), Paris, 2010, p. 159 – 171 ; Gilles Kepel, Al-Qai­da dans le texte, Paris, Presses uni­ver­si­taires de France, 2015 ; « Face aux menaces de l’EI, les Fran­çais appe­lés à « la plus grande pru­dence », Le Monde, Paris, 22 sep­tembre 2014.
  4. Fran­çois Clau­dius Koë­nig­stein dit Rava­chol, Mémoires de Rava­chol. Mémoires dic­tées à ses gar­diens dans la soi­rée du 30 mars 1892.
  5. Sur les 22 ter­ro­ristes ayant frap­pé la France entre 2012 et 2016, 14 ont un casier judi­ciaire ou ont fait l’ob­jet de condam­na­tions diverses (Samuel Laurent, « Fran­çais, fichés, anciens pri­son­niers : por­traits des dji­ha­distes ayant frap­pé la France », Le Monde, Paris, 29 juillet 2016).
  6. Paul Cruick­shank, « A view from the CT fox­hole », in Com­ba­ting Ter­ro­rist Cen­ter, West Point, 21 août 2015.
  7. Vivien Bou­hey, « Y a‑t-il eu un com­plot anar­chiste contre la Répu­blique à la fin du XIXe siècle ?», Le mou­ve­ment social, Paris, La Décou­verte, 2010.
  8. D’après le qua­li­fi­ca­tif employé par Léon Blum (« Les lois scé­lé­rates de 1893 – 1894‑1. Com­ment elles ont été faites (Léon Blum)», dans Jau­rès ou la néces­si­té du com­bat).
  9. C’est ce que dénon­çait d’ailleurs à l’é­poque Fran­cis de Pres­sen­sé, pré­sident de la Ligue des droits de l’homme : « Il est si com­mode, d’in­ter­pré­ta­tion en assi­mi­la­tion, par d’in­sen­sibles degrés, d’é­tendre les termes d’une défi­ni­tion élas­tique à tout ce qui déplaît, à tout ce qui, à un moment don­né, pour­rait effrayer le public. Or qui peut s’as­su­rer d’é­chap­per à cet acci­dent ? Hier, c’é­taient les anar­chistes. Les socia­listes révo­lu­tion­naires ont été indi­rec­te­ment visés. Puis c’est le tour aujourd’­hui de ces intré­pides cham­pions de la jus­tice, qui ont le tort inex­cu­sable de n’a­jou­ter pas une foi aveugle à l’in­failli­bi­li­té des conseils de guerre. Qui sait si demain les simples répu­bli­cains ne tom­be­ront pas eux aus­si sous le coup de ces lois ? » (Fran­cis de Pres­sen­sé, « Notre Loi des sus­pects », dans Les Lois scé­lé­rates de 1893 – 1894, Paris, Édi­tions de La Revue Blanche, 1899).
  10. Pie­ter Van Ostaeyn, « Bel­gian radi­cal net­works and the road to the Brus­sels attacks », Com­ba­ting Ter­ro­rist Cen­ter, West Point, 16 juin 2016.
  11. Que ce soit, par exemple, autour d’une dimi­nu­tion des droits de la défense ou des limites por­tées à la liber­té d’expression.
  12. Dont ils font pour­tant partie.
  13. Soren See­low, « Le spectre de l’at­ten­tat du Caire plane sur les atten­tats de Paris », Le Monde, Paris, 16 février 2016.
  14. Wal­da Bey, « La socio­lo­gie de la radi­ca­li­sa­tion : entre­tien avec Farhad Khos­ro­kha­var de l’E­HESS », dans Le blog de Wal­da Bey, 28 mars 2016.
  15. Eli Tenen­baum, « La sen­ti­nelle éga­rée ? L’ar­mée de Terre face au ter­ro­risme », Focus Stra­té­gique, n° 68, Paris, IFRI, 2016.

Jonathan Piron


Auteur

historien, spécialiste du Moyen-Orient, il dirige le pôle prospective d’Etopia. Il enseigne également les relations internationales contemporaines à Helmo et est chercheur-associé au Grip