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Crise migratoire et implosion de l’Europe ?

Blog - e-Mois par Jean-Claude Willame

octobre 2015

« Migrants », « deman­deurs d’asile », « réfu­giés », « migrants éco­no­miques»… Nos obses­sions caté­go­rielles font perdre de vue l’essentiel, à savoir que ces femmes, ces hommes et ces enfants qui se bous­culent aux portes ou dans l’Europe sont tout cela à la fois.  Il faut bien se rendre compte que, pour ce qui regarde la Syrie et l’Irak en par­ti­cu­lier, le largage […]

e-Mois

« Migrants », « deman­deurs d’asile », « réfu­giés », « migrants éco­no­miques»… Nos obses­sions caté­go­rielles font perdre de vue l’essentiel, à savoir que ces femmes, ces hommes et ces enfants qui se bous­culent aux portes ou dans l’Europe sont tout cela à la fois. 

Il faut bien se rendre compte que, pour ce qui regarde la Syrie et l’Irak en par­ti­cu­lier, le lar­gage des bombes du régime Assad sur sa popu­la­tion, la pous­sée inexo­rable des égor­geurs de Daech (l’«État isla­mique ») et la trans­for­ma­tion du régime for­mel­le­ment plu­ra­liste d’Irak en sys­tème violent et cor­rom­pu ont induit l’effondrement de tout le tis­su social et des forces vives dans ces deux pays qui n’en sont plus. Alors que les « pauvres » et les « très pauvres », les plus nom­breux, crou­pissent depuis plu­sieurs années dans les camps de réfu­giés des pays voi­sins, les classes moyennes et les « riches », avec par­fois beau­coup de dol­lars ou d’euros en poche, ont quit­té le pays à des­ti­na­tion de l’Europe en ayant recours à des pas­seurs plus ou moins mafieux.

À l’écoute des médias et à lire les témoi­gnages sur les réseaux sociaux, il est évident que ce sont prin­ci­pa­le­ment des ingé­nieurs, des com­mer­çants, des ensei­gnants, des étu­diants, des tech­ni­ciens qua­li­fiés qui ont entre­pris un périple mor­ti­fère. Et cer­tains se disent même issus de familles alaouites — sans doute ceux qui ont fait défec­tion au sein de la com­mu­nau­té de Bachar Al-Assad — qui ont sans doute com­pris que cela com­men­çait à tour­ner mal pour le tyran. Beau­coup savent où ils veulent aller (le plus sou­vent en Alle­magne ou en Scan­di­na­vie qui sont les pays qui enre­gistrent le plus grand nombre de deman­deurs d’asile): ils ont vou­lu et pu y mettre les moyens. Ce sont donc aus­si des « migrants éco­no­miques » qui viennent frap­per à nos portes pour échap­per à la mort.

On aura beau dire que sur les quelque 60 mil­lions de réfu­giés et de dépla­cés dans le monde en 2014, l’Europe porte un far­deau déri­soire : moins d’un mil­lion de deman­deurs d’asile et de pro­tec­tion aujourd’hui dont plus de 45% ont reçu une réponse posi­tive (avec tou­te­fois des taux très divers sui­vant qu’il s’agisse de l’Allemagne, de la France ou des pays de l’Europe de l’est). Il est cepen­dant clair, comme le montre le gra­phique ci-des­sous que, depuis 2012, « l’Europe a un pro­blème avec ses migrants ».

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La forte média­ti­sa­tion ces der­niers mois de ce que la presse a qua­li­fié de « crise de la migra­tion » et de « crise de l’asile » n’est en réa­li­té que la pointe d’un ice­berg qui a com­men­cé à émer­ger en 2011 – 2012, c’est-à-dire avec la « révolte » et la répres­sion sub­sé­quente en Syrie d’où pro­viennent aujourd’hui le plus grand nombre de deman­deurs d’asile et de pro­tec­tion. Le tableau ci-des­sus ne tra­duit cepen­dant qu’une par­tie du drame qui se joue : celui de réfu­giés ori­gi­naires de Syrie et fuyant leur pays avec des embar­ca­tions de for­tune sur la Médi­ter­ra­née. Selon le HCR, ils étaient 9.700 en 2010 et pas moins de 411.000 entre jan­vier à sep­tembre 2015, dont 6.500 ont dis­pa­ru en mer entre 2014 et 2015.

L’Europe n’a évi­dem­ment pas atten­du cette sou­daine crise migra­toire pour se pen­cher sur la ques­tion. Et il est vrai qu’un cer­tain nombre de direc­tives et d’orientations ont été adop­tées par le Par­le­ment euro­péen depuis 2010 pour har­mo­ni­ser le droit d’asile au sein des États membres : sys­tème d’identification « Euro­dac », délais com­muns pour le trai­te­ment des demandes d’a­sile, limi­ta­tion du délai le d’en­re­gis­tre­ment du dos­sier limi­té à trois ou six jours, exa­men de la demande res­treinte à six mois sauf cir­cons­tances par­ti­cu­lières où il pour­ra être éten­du jus­qu’à vingt et un mois, har­mo­ni­sa­tion des règles en matière de loge­ment, d’allocation de sub­sis­tance et de san­té, accès au mar­ché du tra­vail auto­ri­sé après neuf mois de pré­sence sur le ter­ri­toire, etc.

Le pro­blème majeur est que ces mesures d’harmonisation, outre qu’elles n’ont pas tou­jours été trans­po­sées en temps vou­lu dans tous les États et pré­voient tou­jours des « excep­tions », res­tent dans les faits du res­sort exclu­sif de leurs sou­ve­rai­ne­tés natio­nales res­pec­tives. Le Conseil prend le pas ici sur les autres ins­ti­tu­tions euro­péennes dans une matière sur laquelle ses membres entendent gar­der le contrôle. Pas plus qu’il n’existe de gou­ver­nance éco­no­mique dans la zone euro comme la crise grecque l’a démon­tré, il n’existe pas de véri­table droit d’asile euro­péen en tant que tel, mais bien une « lote­rie » comme le notait Amnes­ty Inter­na­tio­nal en 2013 : la Com­mis­sion euro­péenne a ain­si annon­cé tout récem­ment qu’elle avait lan­cé au total qua­rante pro­cé­dures contre dix-neuf États membres (dont l’Allemagne, la France et la Bel­gique) qui n’avaient pas infor­mé la Com­mis­sion de la façon dont ils ont trans­po­sé le droit d’asile euro­péen dans leur légis­la­tion natio­nale. Sans par­ler des coups de canif por­tés, sous des pré­textes « sécu­ri­taires », aux dis­po­si­tions de l’accord de Schen­gen sur la liber­té de cir­cu­la­tion entre les vingt-six membres de l’Union européenne.

L’explosion média­ti­sée des migra­tions for­cées en 2015 a fait écla­ter, comme on pou­vait le craindre, les égoïsmes natio­naux met­tant en évi­dence la fra­gi­li­té des valeurs sur les­quelles l’Union pré­tend être fon­dée. Bien que le Par­le­ment euro­péen ait adop­té en urgence une « relo­ca­li­sa­tion » contrai­gnante de 120.000 réfu­giés arri­vés en Grèce et en Ita­lie, celle-ci fut dans un pre­mier temps reje­tée par le Conseil des ministres euro­péens com­pé­tents en la matière, sous la pres­sion de cer­tains États d’Europe cen­trale (Hon­grie, Pologne, la Slo­va­quie, Répu­blique tchèque), pour être fina­le­ment accep­tée sans consen­sus dans un deuxième temps, mais moyen­nant une série de déro­ga­tions et, cas rare, le recours à une majo­ri­té qua­li­fiée. On avait échap­pé de jus­tesse à la honte absolue.

La Hon­grie, sous la hou­lette de l’extrême-droite du Pre­mier ministre Vik­tor Orban, et, dans une moindre mesure, la Slo­va­quie du popu­liste-socia­liste Robert Fico, furent sans contexte les moteurs et les avant-postes de la fronde contre cette relo­ca­li­sa­tion. Le pre­mier bar­ri­ca­da ses fron­tières, cri­mi­na­li­sa les migrants qui ten­taient d’entrer dans son pays, et pro­fes­sa ouver­te­ment des pro­pos isla­mo­phobes. Le second décla­ra sans ambages que seules « cent familles syriennes de reli­gion chré­tienne seraient sélec­tion­nées par son pays ». Des pro­pos et des actes qui trou­vèrent une réso­nance en Tché­quie, où le sen­ti­ment anti-musul­man s’est déve­lop­pé à la vitesse grand V ces der­niers mois, et dans la très catho­lique Pologne où le prix Nobel de la paix, [Lech Wale­sa, a mis en garde l’Europe contre ces « mil­lions de migrants qui] vont venir ici n’hésiteront pas à impo­ser leurs cou­tumes, y com­pris les déca­pi­ta­tions. » Sans par­ler, chez nous, des pro­pos gra­ve­leux du pré­sident de la NVA N‑VA qui pro­pose d’«adapter » la Conven­tion de Genève, d’opérer une « dis­tinc­tion claire entre droits civils et droits de l’homme », d’en finir avec l’Accord de Schen­gen qui est « cli­ni­que­ment mort » et de « nous concen­trer sur notre civi­li­sa­tion cultu­relle » et pas sur des migrants qui « déam­bulent sur des mil­liers de kilo­mètres » et sont donc tous deve­nus des « migrants économiques ».

Ce qui est sidé­rant pour ne pas dire plus, c’est le silence assour­dis­sant, face à ces déra­pages, des for­ma­tions poli­tiques du Par­le­ment euro­péen où sont héber­gés les amis de MM. Orban et Fico, à savoir le PPE et le PSE. Ce qui est aus­si sidé­rant, comme le sou­ligne Jean-Paul Mar­thoz, c’est que « les dépu­tés libé­raux, socia­listes ou verts qui ont éle­vé la voix contre Vik­tor Orban se sont essen­tiel­le­ment réfé­rés à des valeurs fon­da­men­tales que l’on aurait pu croire par­ta­gées par tous et fer­me­ment pro­té­gées par le droit euro­péen » et qu’ils n’aient pas son­gé, à l’exception du pré­sident des libé­raux, Guy Verhof­stadt, à évo­quer l’ « option nucléaire, c’est-à-dire la sus­pen­sion des droits de vote de la Hon­grie, pré­vue par l’article 7 du Trai­té sur l’Union euro­péenne »1.

Non­obs­tant la consti­tu­tion un peu par­tout en Europe de nom­breux col­lec­tifs des socié­tés civiles qui ont cla­mé « bien­ve­nue aux réfu­giés », il y a lieu d’être très inquiet des suites per­ni­cieuses de ce fran­chis­se­ment de lignes rouges. Par pur élec­to­ra­lisme et/ou par peur de la mon­tée des extrêmes droites, on a com­men­cé à fer­mer ici et là des fron­tières sous des pré­textes sécu­ri­taires ou de « graves menaces à l’ordre public » (?), à se ren­voyer les réfu­giés d’un pays à l’autre, à lan­cer des cam­pagnes publi­ci­taires dans les jour­naux pour annon­cer un dur­cis­se­ment de la légis­la­tion à l’encontre des migrants, à poli­ti­ser la matière…

En outre, dans un contexte où le « musul­man » est un peu par­tout épin­glé comme une source d’inquiétude ou de menace, le nombre for­cé­ment impor­tant de ceux qui se ver­ront octroyer le droit d’asile ou la pro­tec­tion tem­po­raire risque d’accroître les ten­sions et les méfiances à l’intérieur de nom­breux États membres et, à moyen terme, de faire pas­ser la « radi­ca­li­sa­tion » à la vitesse supé­rieure pour ceux, notam­ment les plus jeunes, qui en auront été les béné­fi­ciaires et ne seront pas jugés bienvenus.

Il ne faut pas non plus se leur­rer : en l’état, le mou­ve­ment migra­toire conti­nue­ra de s’accélérer tant que la machine à bom­bar­der et à tor­tu­rer du régime Assad et les déca­pi­ta­tions média­ti­sées de Daech pour­sui­vront leur œuvre de mort. À ce niveau, l’Europe qui est au pre­mier chef concer­née, ne s’est pas don­né les moyens poli­tiques de la dis­sua­sion. Elle demeure une enti­té construite de manière baroque, inca­pable de se doter d’une poli­tique étran­gère et de défense digne de ces temps d’obscurantisme et d’insécurité sur nombre de ter­rains exté­rieurs. Ce sont donc la Rus­sie et les Etats-Unis qui une fois de plus sont mon­tés au front diplo­ma­ti­co-mili­taire comme au bon vieux temps de la guerre froide, l’Europe ne jouant que les uti­li­tés. Avec, en pers­pec­tive, une pour­suite de la « guerre au ter­ro­risme » et un Bachar-al-Assad rede­ve­nu plus ou moins fréquentable.

Mon­tée en puis­sance de l’euro-scepticisme, opa­ci­té dans les négo­cia­tions sur le trai­té trans­at­lan­tique de libre-échange, crise de l’euro, crise de l’asile, l’Europe serait-elle en train d’imploser ?

  1. L’article 7 du Trai­té de l’Union euro­péenne sti­pule : « Sur pro­po­si­tion moti­vée d’un tiers des Etats membres, du Par­le­ment euro­péen ou de la Com­mis­sion euro­péenne, le Conseil, sta­tuant à la majo­ri­té des quatre cin­quièmes de ses membres après appro­ba­tion du Par­le­ment euro­péen, peut consta­ter qu’il existe un risque clair de vio­la­tion grave par un Etat membre des valeurs visées à l’article 1bis », c’est-à-dire les atteintes à « la digni­té humaine, à la liber­té, la démo­cra­tie, l’égalité, à l’Etat de droit, ain­si qu’au res­pect des droits de l’homme, y com­pris des droits des per­sonnes appar­te­nant à des minorités ».

Jean-Claude Willame


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