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COP21 : le climat comme enjeu politique

Blog - e-Mois par Baptiste Campion

décembre 2015

L’actualité ter­ro­riste et l’état d’urgence qui a sui­vi ont failli éclip­ser la fameuse « COP21 » qui vient de s’ouvrir à Paris. Pour­tant, cette confé­rence est un évé­ne­ment fon­da­men­tal : consi­dé­rée sur le long terme, elle est sans doute plus impor­tante pour le siècle à venir que les légi­times pré­oc­cu­pa­tions sécu­ri­taires de cet automne 2015. Si les médias ne manquent pas […]

e-Mois

L’actualité ter­ro­riste et l’état d’urgence qui a sui­vi ont failli éclip­ser la fameuse « COP21 » qui vient de s’ouvrir à Paris. Pour­tant, cette confé­rence est un évé­ne­ment fon­da­men­tal : consi­dé­rée sur le long terme, elle est sans doute plus impor­tante pour le siècle à venir que les légi­times pré­oc­cu­pa­tions sécu­ri­taires de cet automne 2015. Si les médias ne manquent pas de super­la­tifs pour dire qu’elle a pour but de « sau­ver la pla­nète », elle s’inscrit sur­tout dans un mou­ve­ment de construc­tion d’un hori­zon poli­tique sur des pro­blèmes com­plexes et graves de nature globale.

D’un constat scientifique à un problème sociétal

Le cli­mat de la Terre se réchauffe de manière rapide et l’activité humaine, par le rejet de grandes quan­ti­tés de gaz à effet de serre (GES) comme le CO2, en est la prin­ci­pale rai­son. Les tra­vaux scien­ti­fiques menés sur la ques­tion depuis une tren­taine d’années ne laissent, aujourd’hui, pas de place au doute. La ques­tion fait lar­ge­ment consen­sus depuis plus d’une dizaine d’années dans les com­mu­nau­tés scien­ti­fiques concer­nées1. Ce consen­sus, obser­vable dans les publi­ca­tions scien­ti­fiques, est reflé­té, de manière chaque fois plus affir­mée, par les rap­ports suc­ces­sifs du GIEC (Groupe inter­gou­ver­ne­men­tal d’experts sur l’évolution du cli­mat, créé en 1988), dont le pre­mier groupe de tra­vail pro­duit une syn­thèse cri­tique des recherches scien­ti­fiques sur la ques­tion. Ce réchauf­fe­ment va entraî­ner une série de consé­quences sur le sys­tème cli­ma­tique, les éco­sys­tèmes, la chaîne ali­men­taire. Donc sur les socié­tés humaines qui sont par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables à la hausse du niveau des océans (une part impor­tante de la popu­la­tion mon­diale et des grandes métro­poles se situe à proxi­mi­té des côtes) et aux modi­fi­ca­tions des ren­de­ments agri­coles dans les zones les plus tou­chées. Le chan­ge­ment cli­ma­tique ne menace pas « la pla­nète », mais bien nos orga­ni­sa­tions poli­tiques, éco­no­miques et sociales. C’est ce que montre notam­ment la syn­thèse du second groupe de tra­vail du GIEC. Le seuil de réchauf­fe­ment à ne pas dépas­ser a été fixé à envi­ron 2°C par rap­port à la tem­pé­ra­ture moyenne avant l’ère indus­trielle (soit le XIXe siècle). Ces 2°C cor­res­pondent à un seuil déter­mi­nant au-delà duquel on craint des embal­le­ments irré­ver­sibles du sys­tème cli­ma­tique géné­ra­teur de nom­breuses tur­bu­lences jusqu’à un nou­vel équi­libre. Au-delà de ce seuil, les consé­quences à long terme du réchauf­fe­ment ne peuvent être envi­sa­gées avec pré­ci­sion. Pour limi­ter et accom­pa­gner les effets inévi­tables du réchauf­fe­ment sur les socié­tés humaines, diverses stra­té­gies peuvent être envi­sa­gées, notam­ment réduire dras­ti­que­ment les émis­sions humaines de gaz à effet de serre. C’est sur elles que se penche le troi­sième groupe de tra­vail du GIEC.

Un long processus politique

Le risque du réchauf­fe­ment cli­ma­tique pour les socié­tés humaines est pris en compte, au niveau mon­dial, depuis une ving­taine d’années. La plu­part des ins­tances inter­na­tio­nales et des gou­ver­ne­ments du monde sont d’accord sur le fait qu’une pour­suite du réchauf­fe­ment aura à terme à des consé­quences impor­tantes sur les équi­libres mon­diaux, et qu’il est par consé­quent néces­saire de prendre des mesures pour en limi­ter l’impact. Ces mesures doivent néces­sai­re­ment être pla­né­taires et coor­don­nées car les gaz à effet de serre engendrent un réchauf­fe­ment glo­bal et sur le long terme, et non des consé­quences limi­tées aux alen­tours du lieu d’émission. Si la Bel­gique, par exemple, déci­dait seule de limi­ter ses rejets de GES, cela n’aurait qua­si­ment aucun impact et cela ne la pro­té­ge­rait pas pour autant.

Le pro­blème, c’est que limi­ter les émis­sions humaines de gaz à effet de serre est très com­pli­qué. D’abord, il faut bien sai­sir que celles-ci résultent de la plu­part des acti­vi­tés humaines : agri­cul­ture, indus­trie, trans­ports, chauf­fage, etc. Limi­ter leurs émis­sions, c’est néces­sai­re­ment mettre en cause nos modes de vie et de déve­lop­pe­ment. Ce n’est pas simple pour des rai­sons poli­tiques et cultu­relles (il est dif­fi­cile de chan­ger fon­da­men­ta­le­ment ses habi­tudes), mais aus­si tech­niques (les infra­struc­tures sont pré­vues pour fonc­tion­ner des décen­nies). Ensuite, en fonc­tion de leur popu­la­tion et du niveau de déve­lop­pe­ment, les pays sont loin d’être d’avoir le même impact sur la situa­tion glo­bale et sont donc inéga­le­ment res­pon­sables du stock de gaz à effet de serre accu­mu­lé dans l’atmosphère. Pro­po­ser une poli­tique de réduc­tion des GES, c’est donc néces­sai­re­ment dési­gner de « gros » et de « petits » émet­teurs, ain­si que consi­dé­rer que les « gros » sont plus res­pon­sables (et de ce fait indis­pen­sables à la réso­lu­tion du pro­blème) que les autres. En com­plé­ment, tous les pays ne sont pas non plus égaux face aux consé­quences du réchauf­fe­ment. Pour faire simple, les pays du Sud et les nations insu­laires sont beau­coup plus vul­né­rables que les puis­sances indus­trielles du Nord. Or, du fait de leur his­toire et de leur (sous-)développement, les pays les plus tou­chés sont aus­si poten­tiel­le­ment ceux qui ont émis le moins de gaz à effet de serre ces deux der­niers siècles. Enfin, ces actions ont néces­sai­re­ment un coût (pour les États, pour les entre­prises, etc.) qui n’est pas sou­te­nable par tous. 

C’est dans ce cadre qu’ont été menées jusqu’ici les négo­cia­tions sur le cli­mat. La méthode a consis­té à défi­nir pour chaque pays des objec­tifs en termes de réduc­tion d’émissions, cal­cu­lés en fonc­tion de la taille et de la richesse du pays. Cela a don­né, en 1997, le fameux « pro­to­cole de Kyo­to ». Ce fut assu­ré­ment un grand pas en avant car, pour la pre­mière fois, un accord de dimen­sion pla­né­taire était atteint sur cette thé­ma­tique, pour une durée de quinze ans. Le pro­blème, c’est qu’il reste très incom­plet. D’une part, il ne couvre qu’une faible pro­por­tion (envi­ron 15%) des émis­sions mon­diales de GES. Ain­si, les deux prin­ci­paux émet­teurs de gaz à effet de serre n’ont pas inté­gré le pro­ces­sus : les États-Unis car ils ont refu­sé de rati­fier un accord contrai­gnant sus­cep­tible de remettre en cause un Ame­ri­can Way of Life repo­sant en grande par­tie sur la consom­ma­tion pétro­lière ; la Chine car elle est exemp­tée, comme d’autres, en tant que « pays en voie de déve­lop­pe­ment », afin que les objec­tifs de Kyo­to n’entravent pas son déve­lop­pe­ment éco­no­mique. D’autre part, une grande par­tie de l’accord s’est axé autour de la mise en œuvre de « per­mis de pol­luer » aux effets per­vers. L’idée ini­tiale était de défi­nir une quan­ti­té maxi­male de GES qui pour­rait être émise chaque année, com­pa­tible avec une limi­ta­tion du réchauf­fe­ment. Chaque pays se voyait octroyer une frac­tion de cette quan­ti­té maxi­male, sous forme de quo­ta, avec toute liber­té pour régu­ler à sa façon ses propres émis­sions. Cepen­dant, au lieu de réduire de manière signi­fi­ca­tive leurs émis­sions de GES, un cer­tain nombre d’acteurs (pays, entre­prises) se sont conten­tés d’acheter des droits de pol­luer sup­plé­men­taires aux pays pauvres sus­cep­tibles de ne pas atteindre leur quo­ta, sans aucun effet struc­tu­rel sur les émis­sions des pollueurs. 

En fin de compte, si quelques pays ont signi­fi­ca­ti­ve­ment réduit leurs émis­sions de gaz à effet de serre (sur­tout en Europe : Royaume-Uni, France, Alle­magne), les émis­sions glo­bales n’ont ces­sé d’augmenter, avec pour consé­quence un risque accru de réchauf­fe­ment. Cer­tains États (comme le Cana­da), ayant consta­té que les objec­tifs n’étaient pas rem­plis, ont mis en avant leur sou­hait de quit­ter le pro­ces­sus pour échap­per à toute forme de péna­li­té. Par ailleurs, le monde de 2015 n’est plus celui de 1997, notam­ment en termes de déve­lop­pe­ment et d’industrialisation. Cette situa­tion crée des ten­sions, notam­ment entre pays du Nord (qui estiment que la contri­bu­tion du Sud pour­rait être plus impor­tante) et du Sud (qui ne s’estiment pas res­pon­sables et donc pas concer­nés, les pays du Nord étant à l’origine de l’essentiel des émis­sions des 150 der­nières années). Les quo­tas fixés par le pro­to­cole de Kyo­to se sont donc assez rapi­de­ment retrou­vés en déca­lage avec la réa­li­té des émis­sions, un nombre impor­tant de pays for­te­ment émet­teurs se voyant dis­pen­sés d’action. Mettre à jour ces accords a été l’objet du « pro­ces­sus de Mont­réal » (2005) char­gé de pré­pa­rer un nou­vel accord des­ti­né à rem­pla­cer le pro­to­cole de Kyo­to, puis de Dur­ban (2011) où a été accep­tée l’idée d’un « Fonds vert » pour aider les pays plus pauvres.

Les enjeux de la COP21

Cet « après-Kyo­to » est dis­cu­té depuis de nom­breuses années, mais les États peinent à trou­ver un accord en rai­son des inté­rêts diver­gents. La confé­rence de Copen­hague en 2009 (COP15) a échoué du fait de l’impossibilité des négo­cia­teurs à s’entendre sur des enga­ge­ments chif­frés et sur la répar­ti­tion de l’effort entre les dif­fé­rents pays. 

Après plu­sieurs années de négo­cia­tions, la COP21 de Paris est donc très impor­tante : elle a pour objec­tif de défi­nir les contours d’un accord glo­bal de réduc­tion des émis­sions de GES, y com­pris pour les pays en voie de déve­lop­pe­ment, en contre­par­tie d’une aide accrue au déve­lop­pe­ment et d’un accès aux tech­no­lo­gies « propres ». Les choses sont tou­te­fois loin d’être gagnées. Mal­gré les dis­cours, les pays ne semblent pas prêts à se lan­cer dans des trans­for­ma­tions fon­da­men­tales. Les pro­po­si­tions des 170 pays qui ont remis une esti­ma­tion chif­frée de leurs efforts à venir devraient per­mettre de sta­bi­li­ser le réchauf­fe­ment au-des­sus de 3°C (soit bien plus que l’objectif annon­cé2). Les 2°C semblent un objec­tif trop ambi­tieux pour cer­tains, alors que des pays insu­laires par­ti­cu­liè­re­ment mena­cés par la hausse du niveau des mers vou­draient fixer la barre à 1,5°C. Sur le plan poli­tique, deux points achoppent particulièrement. 

D’une part, le carac­tère contrai­gnant de l’accord ne fait pas l’unanimité. Si la plu­part des pays ont cette fois annon­cé des objec­tifs chif­frés, y com­pris des pays gros émet­teurs et tra­di­tion­nel­le­ment fri­leux en la matière (comme les États-Unis ou la Chine), nombre d’entre eux refusent un accord contrai­gnant, pour des rai­sons très diverses. L’Administration amé­ri­caine, par exemple, s’y oppose pour des rai­sons de poli­tique inté­rieure : un accord contrai­gnant devrait néces­sai­re­ment être ava­li­sé par un Congrès où le Par­ti démo­crate du pré­sident Barack Oba­ma n’a plus la majo­ri­té. La Chine refuse, elle, par prin­cipe ce qu’elle consi­dère comme une forme d’ingérence dans sa poli­tique intérieure. 

D’autre part, le finan­ce­ment du déve­lop­pe­ment des pays du Sud pose pro­blème. Si le prin­cipe semble glo­ba­le­ment accep­té, les dona­teurs se font par contre plus rares par­mi les États riches en bute à une éco­no­mie en dif­fi­cul­té et fai­sant face à des crises diverses jugées plus prio­ri­taires (accueil des migrants, urgence sécu­ri­taire). Il n’y a pour l’heure aucune garan­tie quant aux méca­nismes per­met­tant d’assurer la dis­po­ni­bi­li­té des 100 mil­liards de dol­lars annuels annon­cés en 2009. Or, sans garan­tie, un cer­tain nombre de pays menacent de s’opposer à l’accord, fra­gi­li­sant ain­si tout l’édifice, avec risque de défec­tions en cascade. 

À cela, s’ajoutent d’autres élé­ments de nature à com­pli­quer les négo­cia­tions, comme des inté­rêts diver­gents ou des stra­té­gies propres à cer­tains regrou­pe­ments de pays. Cer­tains pays (comme l’Australie ou jusqu’à récem­ment le Cana­da) ne se sont enga­gés dans le pro­ces­sus qu’à recu­lons et risquent de prendre le pre­mier pré­texte venu pour se reti­rer. Enfin, des inté­rêts indus­triels et éco­no­miques influent sur la posi­tion des États, dans le Nord (où se situent la plu­part des grandes mul­ti­na­tio­nales) comme dans le Sud (en par­ti­cu­lier les pays émer­gents comme le Bré­sil ou l’Inde vou­lant conso­li­der leurs cham­pions éco­no­miques natio­naux). En cas de défec­tions, le risque d’entraînement en cas­cade est élevé.

Alors que les scien­ti­fiques se suc­cèdent dans les médias pour par­ler des ques­tions cli­ma­tiques, on constate que l’enjeu du dos­sier est bien plus poli­tique que scien­ti­fique. La ques­tion n’est pas de savoir s’il y a un réchauf­fe­ment dû aux acti­vi­tés humaines – ce constat est enté­ri­né scien­ti­fi­que­ment depuis plu­sieurs années – mais de savoir sur quelles bases envi­sa­ger le déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social du demi-siècle à venir de sorte à per­mettre à un cer­tain nombre de pays de sor­tir du sous-déve­lop­pe­ment sans mettre en péril de manière irré­ver­sible l’organisation de nos socié­tés repo­sant sur un cli­mat moyen qui appar­tient de plus en plus au pas­sé. Le débat est émi­nem­ment poli­tique, dans un sens noble : com­ment conce­voir la pro­duc­tion, la consom­ma­tion, le par­tage des res­sources, le mode d’organisation des échanges ? Fina­le­ment, quel(s) choix de société ?

Climatosceptiques : une opposition plus idéologique que scientifique

On objec­te­ra que tout le monde ne par­tage pas cette vision : ceux que l’on nomme « cli­ma­tos­cep­tiques » mettent en cause l’idée même d’un consen­sus scien­ti­fique sur le réchauf­fe­ment. N’est-il pas dan­ge­reux d’envisager le cli­mat comme objet poli­tique alors que les cer­ti­tudes scien­ti­fiques ne seraient pas acquises ? 

Pour répondre, il faut com­prendre ce mou­ve­ment cli­ma­tos­cep­tique. On regroupe sous cette éti­quette des acteurs aux posi­tions qui sont loin d’être mono­li­thiques : cer­tains contestent l’existence d’un réchauf­fe­ment (et annoncent même un refroi­dis­se­ment), d’autres contestent son ori­gine anthro­pique (mais avancent des expli­ca­tions alter­na­tives, par­fois incom­pa­tibles entre elles : les vol­cans, les nuages, les cycles orbi­taux, les rayons cos­miques), d’autre enfin contestent l’honnêteté des scien­ti­fiques et méthodes por­tant le constat (la cli­ma­to­lo­gie serait sim­ple­ment une « science pour­rie »). Ce qui fait l’unité de ces cli­ma­tos­cep­tiques ne tient donc pas tant à leurs apports à la com­pré­hen­sion scien­ti­fique du cli­mat3 qu’à leur rejet com­mun du consen­sus incar­né par le GIEC et une oppo­si­tion à la mise en place de poli­tiques envi­ron­ne­men­tales contrai­gnantes (ce qui explique que cer­tains sont sou­te­nus par les lob­bies pétro­liers). Ces mou­ve­ments placent leurs dis­cours sur le ter­rain de la science, en uti­li­sant des argu­ments pré­sen­tés comme scien­ti­fiques ou en repro­dui­sant cer­tains de ses codes (mise en avant de titres aca­dé­miques, de publi­ca­tions), tout en res­tant en-dehors des espaces et contro­verses scien­ti­fiques. Ces thèses sont avant tout por­tées dans l’espace média­tique (jour­naux, édi­to­riaux, publi­ca­tions grand public) et non scien­ti­fique (revues, sémi­naires, congrès): elles sont scien­ti­fi­que­ment (qua­si) inexistantes.

Comme le montrent notam­ment les his­to­riens des sciences amé­ri­cains Nao­mi Oreskes et Erik Conway4, les figures de proue « cli­ma­tos­cep­tiques » semblent avant tout moti­vées par des consi­dé­ra­tions idéo­lo­giques : blo­quer, en ins­til­lant le doute sur les résul­tats scien­ti­fiques, toute forme de régle­men­ta­tion envi­ron­ne­men­tale contrai­gnante sus­cep­tible de mettre en péril le libre mar­ché qui devrait régir le monde. Ces mou­ve­ments « cli­ma­tos­cep­tiques » s’ancrent pro­fon­dé­ment dans le débat poli­tique et idéo­lo­gique amé­ri­cain (ils sont proches des répu­bli­cains, des conser­va­teurs et des Tea Par­ties, oppo­sés aux démo­crates plus favo­rables à des poli­tiques envi­ron­ne­men­tales contrai­gnantes) et agitent régu­liè­re­ment le spectre d’un « gou­ver­ne­ment mon­dial » qui serait mis en place à la faveur de la ques­tion cli­ma­tique. Les dis­cours cli­ma­tos­cep­tiques s’y implantent d’autant mieux qu’ils peuvent faci­le­ment s’articuler aux dis­cours conspi­ra­tion­nistes de cer­tains cou­rants de la droite amé­ri­caine : de la même manière que le gou­ver­ne­ment men­ti­rait, avec la com­pli­ci­té des scien­ti­fiques, à pro­pos des OVNI ou des atten­tats du 11 sep­tembre 2001, la ques­tion cli­ma­tique relè­ve­rait d’un hoax entre­te­nu par une clique poli­ti­co-scien­ti­fique aux moti­va­tions douteuses.

Ce sont ces mili­tants issus de la droite conser­va­trice ou libé­rale-liber­ta­rienne qui ali­mentent l’essentiel de l’argumentaire cli­ma­tos­cep­tique repris ailleurs dans le monde. Si chez nous, contrai­re­ment aux États-Unis, la droite est loin d’être mas­si­ve­ment acquise à ces thèses, il est inté­res­sant de consta­ter que les cli­ma­tos­cep­tiques euro­péens se recrutent essen­tiel­le­ment à droite (cer­tains cou­rants du MR) et sur­tout à l’extrême-droite : le Par­ti popu­laire (Bel­gique fran­co­phone), le Front natio­nal (France) ou l’UDC (Suisse) sont les prin­ci­paux par­tis qui reprennent ces thèses, en rup­ture avec la plu­part des par­tis dits « tra­di­tion­nels » qui acceptent le consen­sus scien­ti­fique, tout en diver­geant éven­tuel­le­ment sur les voies à suivre pour y répondre. 

Pour que le débat se poursuive… sur les questions qui doivent être débattues

Une puis­sance de cal­cul gran­dis­sante et des modèles cli­ma­tiques de plus en plus com­plets sont de nature à affi­ner la pré­ci­sion des pro­jec­tions et à réduire, pro­gres­si­ve­ment, une par­tie des incer­ti­tudes qui sub­sistent. Mais ces incer­ti­tudes ne laissent que peu de doutes scien­ti­fiques sur la direc­tion dans laquelle évo­lue la « machine cli­ma­tique ». Ce n’est pas comme si le réchauf­fe­ment était une simple hypo­thèse par­mi d’autres. En réa­li­té, mal­gré les limites – réelles – de la connais­sance actuelle des méca­nismes du cli­mat, l’incertitude la plus impor­tante à l’horizon du XXIe siècle ne tient pas à des fac­teurs scien­ti­fiques mais à des fac­teurs humains : quelle quan­ti­té de GES l’humanité va-t-elle reje­ter dans l’atmosphère dans les pro­chaines années ? Dans le jar­gon du GIEC, c’est ce qu’on appelle les « scé­na­rios d’émissions » : réduc­tion, sta­tu quo ou aug­men­ta­tion, et de quelle ampleur ? 

« Faut-il débattre avec les cli­ma­tos­cep­tiques ? » se demande-t-on régu­liè­re­ment dans la presse5. Assu­ré­ment oui, mais uni­que­ment à condi­tion de ne pas se trom­per de débat. Mener un débat public sur, par exemple, la réa­li­té de l’effet de serre n’a aucun sens dans la mesure où elle est scien­ti­fi­que­ment démon­trée et ne peut de toute manière se tran­cher sur un pla­teau de télé­vi­sion. Par contre, s’il s’agit de débattre du modèle de socié­té que nous vou­lons pour demain, en tant que por­teurs d’un mes­sage poli­tique fort, leur place est à la table des dis­cus­sions, comme les autres mou­ve­ments sociaux et poli­tiques mobi­li­sés sur la ques­tion (et qui ont actuel­le­ment bien du mal à se faire entendre à Paris en rai­son des mesures anti­rer­ro­ristes). Mais pour y arri­ver, il est néces­saire que toutes les par­ties acceptent de ne pas mélan­ger les dif­fé­rents les aspects de ce dos­sier com­plexe, ce qui n’est hélas pas gagné. 

  1. À la suite de cer­taines polé­miques média­ti­co-poli­tiques, le niveau de consen­sus a été éva­lué par dif­fé­rents études. Leurs résul­tats convergent : qu’on s’intéresse aux publi­ca­tions scien­ti­fiques ou aux opi­nions des scien­ti­fiques des com­mu­nau­tés dis­ci­pli­naires concer­nées, l’idée d’un chan­ge­ment cli­ma­tique d’origine humaine est accep­tée à plus de 95%. Voir par exemple N.Oreskes, « Beyond the Ivo­ry Tower : The Scien­ti­fic Consen­sus on Cli­mate Change », Science, n°306, 2004, p.1686 – 87 ; P.T.Doran et M. K. Zim­mer­man, « Exa­mi­ning the Scien­ti­fic Consen­sus on Cli­mate Change », EOS, vol.90 n°3, 2009, p.22 – 23 ; J.Cook et al., « Quan­ti­fying the consen­sus on anthro­po­ge­nic glo­bal war­ming in the scien­ti­fic lite­ra­ture », in Envi­ron­men­tal Research Let­ters, vol.8 n°2, p.024024, 2013.
  2. D’autant plus que les GES déjà accu­mu­lés, sur­tout le CO2 qui per­siste dans l’atmosphère durant plu­sieurs cen­taines d’années, va conti­nuer à agir sur le cli­mat durant des décen­nies même si on arrê­tait aujourd’hui toute émis­sion. C’est ce qu’on appelle l’inertie du sys­tème climatique.
  3. L’économiste du cli­mat Oli­vier Godard parle de « contro­verse média­tique » et non scien­ti­fique. O.Godard, « De l’imposture au sophisme, la science du cli­mat vue par Claude Allègre, Fran­çois Ewald et quelques autres », in Esprit, 2010. 
  4. N.Oreskes et E.Conway, Les mar­chands de doute, Paris, Le Pom­mier, 2012.
  5. Voir p.ex Th.Libaert et D.Bourg, « Faut-il débattre avec les cli­ma­to-scep­tiques ?», Le Monde, 21/10/2013.

Baptiste Campion


Auteur

Baptiste Campion est docteur en information et communication de l'Université catholique de Louvain. Il travaille maintenant comme professeur et chercheur à l'Institut des Hautes Études des Communications Sociales au sein du master en éducation aux médias. Ses travaux scientifiques ont principalement porté sur la communication éducative médiatisée, les effets cognitifs de la narration, les interactions en ligne et l'appropriation des technologies numériques, les transformations de l'expertise dans ce contexte particulier. À côté de ces travaux scientifiques, ces questions l'ont amené à réfléchir sur les conditions de la "démocratie numérique", de l'espace social dans une société hypermédiatisée ainsi que le rôle et la transformation des médias.