Skip to main content
Lancer la vidéo

Conseil d’État

Blog - e-Mois - censure Wokisme par John Pitseys

juin 2025

« Ceci n’est pas de la censure », prétend le chef de cabinet de Boris Dilliès, mais ç’en a le goût, l’allure et surtout l’odeur : le spectacle de Guillaume Meurice est déprogrammé du centre culturel d’Uccle au prétexte que son spectacle causerait des troubles à l’ordre public. Le spectacle de Guillaume Meurice a‑t‑il jusqu’ici attiré des foules violentes ? Fait-il […]

e-Mois

« Ceci n’est pas de la censure », prétend le chef de cabinet de Boris Dilliès, mais ç’en a le goût, l’allure et surtout l’odeur : le spectacle de Guillaume Meurice est déprogrammé du centre culturel d’Uccle au prétexte que son spectacle causerait des troubles à l’ordre public.

Le spectacle de Guillaume Meurice a‑t-il jusqu’ici attiré des foules violentes ? Fait-il l’apologie de massacres de masse à l’instar d’Eyal Golan ? Non, mais vous comprenez. Ce n’est pas de la censure mais, selon la présidente du CA du centre culturel d’Uccle, « la situation géopolitique est compliquée avec Israël ». Ce n’est pas de la censure mais on « est dans un sujet qui touche probablement une partie de la population, la communauté juive ». Ce n’est pas de la censure mais « on ne veut pas prendre le risque de se retrouver avec une étiquette ».

L’interdiction des spectacles pour troubles à l’ordre public est devenu un classique de la censure insidieuse, ne fût-ce que parce qu’il ne faut pas grand chose pour passer de l’ordre public à la rectitude morale. Ce fut notamment l’arme utilisée pour interdire les spectacles de Dieudonné, y compris de la part d’une partie de la gauche. Le problème est qu’on devient vite le désordre public de quelqu’un d’autre. Le slogan droitard selon lequel « les honnêtes gens n’ont rien à craindre » ne vise pas seulement à délégitimer ceux qui qui protestèrent hier contre les lois anti-terroristes et aujourd’hui contre le programme antisocial de l’Arizona. Il a longtemps justifié, y compris chez les progressistes, des restrictions à la liberté d’expression dès lors que celles-ci portaient sur les méchants de service. Mais voilà les temps changent, et c’est aujourd’hui un humoriste de gauche bon teint qui devient un risque pour la quiétude de la commune d’Uccle.

La (non-)venue de Guillaume Meurice a du moins le mérite de montrer les contradictions et les impensés du fond de l’air.

Les contradictions avant tout. Les droites font du wokisme le nouvel ennemi imaginaire des libertés publiques mais c’est une élue MR qui interdit tranquillement la venue d’un artiste au prétexte que celle-ci donnerait une étiquette politique au centre culturel d’Uccle. C’est le MR qui s’inquiète des dérives du communautarisme au sein de notre société mais c’est la même élue qui estime pouvoir tâter le pouls géopolitique de la communauté juive dans sa globalité, puis soumettre à celle-ci la permission ou l’interdiction d’un spectacle : imagine-t-on d’ici la réaction du président du MR si une élue socialiste entendait faire de même avec la communauté arabo-musulmane ? A quand la censure de « Candide » au nom du préjudice subi par « une partie de la population, la communauté catholique » ? Enfin, c’est le MR qui s’époumone contre la politisation de la culture et qui marche tranquillement sur le directeur du centre culturel pour faire un clin d’oeil de plus à tribord : pour un conservateur, une culture dépolitisée est d’abord une culture qui respecte l’ordre des choses, en le légitimant ou en proposant des diversions esthétiques.

Et puis l’impensé. Quand le cabinet du bourgmestre déclare « avoir peur » que le spectacle de Guillaume Meurice perturbe l’ordre public, il y a une confusion à la fois tranquille et inassumée sur les termes. De quelle peur parle-t-on ? Pas celle du bourgmestre, qui se permet de dire des choses et de poser des actes qu’il ne se serait sans doute jamais autorisé il y a quelques années. La déprogrammation du spectacle de Guillaume Meurice n’est pas le signe d’une crainte mais d’une désinhibition politique : souvent présenté comme un « libéral moderne », Boris Dilliès trouve aujourd’hui normal, légitime et efficace de virer des parages un humoriste de style France Inter. Efficace ? Oui, efficace. Car la peur reste en effet au centre de l’histoire. Le public doit comprendre qu’il faut avoir peur de Guillaume Meurice, et Guillaume Meurice doit comprendre que l’ironie relâchée est désormais passée de mode. Ce n’est pas parce que les gens honnêtes n’ont rien à craindre qu’il faut leur faire oublier ce qu’est l’ordre public.

John Pitseys


Auteur

Docteur en philosophie et juriste, John Pitseys est député régional bruxellois et professeur invité à l’Université catholique de Louvain. Ses travaux portent pour l’essentiel sur des questions de théorie de la démocratie et de la régulation publique.
La Revue Nouvelle
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.