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Combattre la laideur

Blog - Anathème - publicité ville par Anathème

octobre 2016

Nos villes sont sales, défi­gu­rées et encom­brées de pauvres hères végé­tant sur les trot­toirs ou dans les parcs, ivres de bière et de faim. Faut-il pour autant se déso­ler, res­sas­ser que c’était mieux avant, qu’autrefois, nos villes étaient belles et propres ? Certes non !

Anathème

Depuis que la ville est ville, elle étouffe dans les miasmes, crou­pit sous les ordures et offense l’harmonie du monde. Cet entas­se­ment d’humains, cet amon­cel­le­ment de pierres, ce bruit, cette touf­feur, la ville est bien loin des images des urba­nistes figu­rant, sous un ciel bleu, des espaces paci­fiés et des habi­tants sereins.

Lorsqu’il s’est agi de fon­der des villes nou­velles, le même échec s’est répé­té : mettre les villes à la cam­pagne, repar­tir de zéro, réno­ver, réha­bi­li­ter, assai­nir… catas­trophes ! Toujours.

Quelle issue nous reste-t-il, sinon le recours de tou­jours : le voile. Qu’il s’agisse de nous voi­ler la face ou de recou­vrir d’un voile pudique les hor­reurs et les misères, la construc­tion d’une illu­sion est sou­vent d’un grand secours. Certes, tendre la ville de draps serait ridi­cu­le­ment coû­teux et n’apporterait qu’un bref apai­se­ment : la pluie, les déjec­tions pigeon­nesques, les outrages du temps auraient tôt fait de trans­for­mer ces écrans en hideux lambeaux.

Heu­reu­se­ment, un sec­teur éco­no­mique s’est fait une spé­cia­li­té de cacher la misère : le joyeux monde de la publi­ci­té. Depuis tou­jours, affiches et ban­de­roles masquent les chi­cots de nos villes. Aujourd’hui règnent les fenêtres pop-up qui nous empêchent de lire les sites d’informations, les clips publi­ci­taires qui barrent la route des vidéos en ligne, les pan­neaux ani­més dont la fré­né­sie nous dis­trait de la cir­cu­la­tion auto­mo­bile et de la sale­té des sta­tions de métro.

Des femmes minces, des hommes sou­riants, des voi­tures propres, des ciels déga­gés, des familles heu­reuses, des enfants bien nour­ris, des chefs d’entreprise humains, des poli­tiques com­pé­tents, des tra­vailleurs heu­reux, des mai­sons spa­cieuses, des trans­ports effi­caces, des che­mises propres, des rela­tions amou­reuses épa­nouis­santes s’offrent à nos regards. Quel récon­fort de savoir que le monde pour­rait être si beau. Et pour deux fois rien tant que dure cette allé­chante pro­mo ! Allons, haut les cœurs !

Voi­là que notre monde sinistre s’ouvre sur une nou­velle espé­rance. Voi­là que l’image nous assaille, nous serre au plus près, cap­ture notre regard. Jamais il ne fut aus­si aisé de s’y noyer, d’y oublier l’irrémédiable lai­deur du monde. Les migrants se noient, l’école repro­duit les inéga­li­tés, les pro­messes d’hier sont aujourd’hui du vent, le popu­lisme règne en maître ? Qu’y pou­vons-nous ? Rien !

Pour une sur­taxe déri­soire sur nos crèmes de beau­té, nos sodas ou nos plats pré­pa­rés, les publi­ci­taires œuvrent à la salu­bri­té de nos fan­tasmes. Les remer­cie­rons-nous jamais assez ? Et que ceux qui pré­fèrent voir la lai­deur du monde réel, les vrais corps tan­nés par la vie, les vrais doutes et choix qui émaillent nos iti­né­raires ? Eh bien qu’ils paient pour ne pas voir la publi­ci­té plu­tôt que de ten­ter d’imposer leur choix aux autres en récla­mant une régle­men­ta­tion de la publicité !

Mais, me direz-vous, la publi­ci­té est elle-même une sor­dide entre­prise de bour­rage de crâne, l’exposition de ce que la bêtise humaine a fait de plus méphy­tique en termes de pré­ju­gés, d’hypocrisie et de rêves fre­la­tés, les publi­ci­taires sont les plus cyniques des mer­ce­naires que la Terre ait por­tés puisqu’ils sauvent tou­jours leur peau ? Qu’à cela ne tienne, le monde de la pub a depuis long­temps appris à mas­quer sa propre indi­gence sous quelques cam­pagnes « arty » lui ser­vant de cau­tion culturelle.

Tout est bel et bon, nous pou­vons ouvrir les yeux en toute sécurité !

Anathème


Auteur

Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s'est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd'hui le regard lucide d'un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes. Son expérience du pouvoir l'incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d'ordre dans ce monde qui va à vau-l'eau.