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Colombie, retour d’un paradoxe trop connu : point de non-retour dans les négociations et reprise de la guerre

Blog - e-Mois par Laurence Mazure

mai 2015

Le ven­dre­di 22 mai 2015, la gué­rilla des Farc a sus­pen­du le ces­­sez-le-feu uni­la­té­ral d’une durée indé­fi­nie qu’elle avait mis en place le 20 décembre der­nier. Cette déci­sion n’est pas tota­le­ment inat­ten­due : elle fait suite à toute une série de crises qui se sont accu­mu­lées au fil des mois, qui ont été sur­mon­tées tant bien que mal, […]

e-Mois

Le ven­dre­di 22 mai 2015, la gué­rilla des Farc a sus­pen­du le ces­sez-le-feu uni­la­té­ral d’une durée indé­fi­nie qu’elle avait mis en place le 20 décembre der­nier. Cette déci­sion n’est pas tota­le­ment inat­ten­due : elle fait suite à toute une série de crises qui se sont accu­mu­lées au fil des mois, qui ont été sur­mon­tées tant bien que mal, et durant les­quelles la gué­rilla a récla­mé sans suc­cès au gou­ver­ne­ment colom­bien la mise en place d’un ces­sez bila­té­ral des hos­ti­li­tés. Il faut tout de suite pré­ci­ser que le pro­ces­sus de paix en cours à La Havane depuis fin 2012 conti­nue mal­gré tout, les deux par­ties ayant réaf­fir­mé leur déter­mi­na­tion à pour­suivre les négociations. 

Tou­te­fois il importe de reve­nir sur les évè­ne­ments qui ont pré­ci­pi­té la déci­sion de la guérilla.

À la suite d’une période sans accro­chage majeur pour le gou­ver­ne­ment depuis le 20 décembre, le pré­sident San­tos annonce le 10 mars 2015, en accord avec les forces armées, la sus­pen­sion des bom­bar­de­ments contre la gué­rilla pour une durée d’un mois – un geste en géné­ral per­çu comme avant- cou­reur d’un éven­tuel ces­sez-le-feu bila­té­ral. Puis cette mesure est recon­duite le 9 avril, jour­née à forte teneur sym­bo­lique en Colom­bie où l’on com­mé­more l’assassinat du lea­der popu­laire Jorge Elie­cer Gaitán en 1948, et qui hono­re­ra doré­na­vant la mémoire de toutes les vic­times du conflit. À cette occa­sion, M. San­tos déclare : « Les infor­ma­tions que m’ont sou­mises aujourd’hui le ministre de la Défense et l’État-major indiquent que durant le mois qui s’est écou­lé les Farc ont main­te­nu et res­pec­té le ces­sez-le-feu uni­la­té­ral. C’est pour cette rai­son que j’ai déci­dé de pro­ro­ger d’un mois la sus­pen­sion des bom­bar­de­ments – et je conti­nue­rai à le faire à l’avenir ».

Mais six jours plus tard, mer­cre­di 15 avril, onze sol­dats des forces armées sont tués et vingt-et-un autres bles­sés lors d’une attaque menée par la colonne Mil­ler Per­do­mo des Farc dans la zone rurale mon­ta­gneuse de Bue­nos Aires, région du Cau­ca. À la suite de cet inci­dent grave, le pré­sident San­tos réac­tive les bom­bar­de­ments contre les Farc.

Dans un long repor­tage sur les lieux de l’attaque, le quo­ti­dien régio­nal de Cali El Pais sou­ligne la com­plexi­té des cir­cons­tances : « plu­sieurs ana­lystes s’accordent à dire que durant ces évè­ne­ments […] il y a eu des failles de sécu­ri­té et de ren­sei­gne­ments ». Le spé­cia­liste en ques­tions de sécu­ri­té John Maru­lan­da explique que, selon lui, « il y a eu une erreur tac­tique de l’armée qui a faci­li­té l’action des Farc, et cela s’explique par le mau­vais moral des troupes et le peu d’enthousiasme des sol­dats ». Quant à l’ana­lyste Ariel Avi­la, il sou­ligne que les gué­rille­ros contac­tés dans la région ont certes l’ordre de faire une trêve, mais qu’ils ne sont pas prêts à lais­ser les troupes de l’armée s’installer sur les ter­ri­toires contrô­lés par les Farc. 

C’est dans ce contexte que le 17 mai, lors d’une longue inter­view accor­dée au grand quo­ti­dien de Medel­lin El Colom­bia­no, le négo­cia­teur des Farc Pas­tor Alape tire la son­nette d’a­larme en décla­rant qu’«il est de plus en plus dif­fi­cile de main­te­nir concrè­te­ment la trêve uni­la­té­rale, à la suite de l’intensité des opé­ra­tions mili­taires ». Il pré­cise qu’«il y a des offen­sives dans tout le pays, des tirs de mitrailleuses et des bom­bar­de­ments aériens, ain­si que des tirs de mor­tiers ». Il appelle le gou­ver­ne­ment à cal­mer le conflit plu­tôt qu’à l’envenimer.

Mais le 21 mai au soir un pre­mier com­mu­ni­qué fait part de dix-huit gué­rillé­ros abat­tus à Gua­pi dans le Cau­ca par des bom­bar­de­ments de l’armée. Le len­de­main matin, le pré­sident San­tos confirme l’opération et actua­lise à vingt-six le nombre des gué­rillé­ros à la suite de l’usage de deux bombes de 250 kilo­grammes cha­cune – images de l’armée à l’appui. Dans les minutes qui suivent, les Farc sus­pendent leur ces­sez-le-feu unilatéral. 

Paral­lè­le­ment à tous ces déve­lop­pe­ments, la sous-com­mis­sion tech­nique sur le désar­me­ment et la fin du conflit avance dans ses tra­vaux à La Havane. Ins­tau­rée en août 2014, elle a pris réel­le­ment ses fonc­tions début février. Son tra­vail ? L’étude et l’application des mesures tech­niques du pro­ces­sus de désar­me­ment, de démo­bi­li­sa­tion et de réin­ser­tion (DDR). Ses tra­vaux se déroulent en paral­lèle à ceux des négo­cia­teurs. La sous-com­mis­sion est com­po­sée de hauts gra­dés en acti­vi­té et des chefs gué­rillé­ros connais­sant par­fai­te­ment le ter­rain du conflit. 

Le pre­mier point de la sous-com­mis­sion porte sur le démi­nage : depuis la rati­fi­ca­tion de la conven­tion d’Ottawa en 2000 par le gou­ver­ne­ment colom­bien, seule la gué­rilla uti­lise tou­jours des mines anti­per­son­nel pour inter­dire l’accès des zones qu’elle contrôle aux forces armées. Le pays est un des plus minés au monde : un site du gou­ver­ne­ment indique que, entre 1990 et mars 2015, 11.097 per­sonnes ont été vic­times de mines, 38% étant des civils et 62% des membres des forces de sécu­ri­té, et que 98% des acci­dents sur­viennent dans les zones rurales. Cer­taines régions sont par­ti­cu­liè­re­ment tou­chées comme celle d’Antioquia (région de Medel­lin), ain­si que le Meta et le Caque­ta (centre du pays). 

Or le 8 mai, mal­gré la crise déclen­chée le 15 avril, un com­mu­ni­qué conjoint du gou­ver­ne­ment colom­bien et de la gué­rilla des Farc annonce la fina­li­sa­tion de la feuille de route d’un pro­gramme pilote de démi­nage. Sous peu, l’organisation nor­vé­gienne Ayu­da Popu­lar Norue­ga (NPA en anglais), qui par­ti­cipe depuis long­temps aux tra­vaux de la Cam­pagne inter­na­tio­nale pour l’interdiction des mines anti­per­son­nel, va accom­pa­gner ce pro­gramme. Fait his­to­rique : les équipes sont com­po­sées à la fois de mili­taires spé­cia­li­sés dans le démi­nage et de membres des Farc connais­sant les empla­ce­ments des engins explo­sifs. Telles sont les grandes lignes annoncées. 

Mais ce n’est qu’au len­de­main de la sus­pen­sion du ces­sez-le-feu uni­la­té­ral par la gué­rilla que Car­los Anto­nio Loza­da, délé­gué des Farc pour la sous-com­mis­sion tech­nique, révè­le­ra que, du 15 au 20 mai, il y a eu une pre­mière mis­sion. Six gué­rillé­ros se sont ren­dus de La Havane jusqu’aux confins colom­biens de la région d’Antioquia, ain­si que du Meta et du Caque­ta, accom­pa­gnés par le CICR et des repré­sen­tants du gou­ver­ne­ment colom­bien ain­si que de Cuba et de la Nor­vège (les deux pays accom­pa­gna­teurs du pro­ces­sus). Leur mis­sion : [« aller voir sur le ter­rain …] les uni­tés de la gué­rilla qui opèrent tou­jours dans ces zones pour expli­quer aux com­man­dants et aux com­bat­tants les avan­cées du pro­ces­sus de paix ain­si que les pro­cé­dures à suivre concer­nant les accords en cours sur la décon­ta­mi­na­tion du ter­ri­toire des objets explo­sifs ».

Les demandes réité­rées des Farc au gou­ver­ne­ment d’un ces­sez-le-feu bila­té­ral se com­prennent encore plus dans ce contexte. D’autant que dans un rap­port détaillé du 27 avril, puis dans un com­mu­ni­qué spé­cial du 5 mai, le Frente Amplio por la Paz, com­po­sé de tous les sec­teurs pro­gres­sistes de la gauche colom­bienne, s’inquiète de 55 actions offen­sives de l’armée contre la gué­rilla sur une période de 134 jours depuis le début de l’année, vio­lant les conven­tions de Genève et ayant por­té gra­ve­ment pré­ju­dice aux popu­la­tions civiles. 

Pour­tant, en dépit de tout, les cinq der­niers mois de trêve uni­la­té­rale ont aus­si sau­vé beau­coup de vie. Pour l’ana­lyste Ariel Avi­la, « avant les négo­cia­tions entre les Farc et les forces armées, il y avait entre 180 et 200 attaques par mois. Durant la trêve, cela s’est réduit à une moyenne de 20… nous avions beau­coup avancé ».

Sur le front des avan­cées inédites, il faut jus­te­ment men­tion­ner les récents efforts visant à joindre les négo­cia­tions de paix des Farc à celles de l’ELN.

Ain­si, fin avril, le com­man­dant en chef des Farc, Timo­léon Jimé­nez dit « Timo­chen­ko », ain­si que Nico­las Rodri­guez Bau­tis­ta, « Gabi­no », com­man­dant de la gué­rilla de l’ELN (armée de libé­ra­tion natio­nale), se sont ren­dus tous les deux à La Havane. Pour le moment, la jonc­tion des deux négo­cia­tions n’est pas encore envi­sa­geable. Mais l’information de l’existence de ce voyage a été confir­mée le lun­di 11 mai par le pré­sident San­tos car le minis­tère de la Jus­tice venait de révé­ler que pour concré­ti­ser ces rap­pro­che­ments, quelque 118 ordres d’arrestation contre « Timo­chen­ko » avait été sus­pen­dus depuis le 22 décembre – une mesure qui n’a pas été remise en ques­tion lors de l’attaque du 15 avril et la reprise des bom­bar­de­ments par l’armée. De retour en Colom­bie, la tâche de Timo­léon Jimé­nez était d’informer les troupes des Farc des avan­cées des négo­cia­tions et de la mise en œuvre des pro­grammes de déminage. 

Aujourd’hui, avec la reprise des hos­ti­li­tés des deux côtés, le démi­nage est au point mort, les négo­cia­tions se déroulent sous le poids des bombes, dans un rap­port de force plus asy­mé­trique que jamais, et la socié­té civile réclame elle aus­si, encore et tou­jours, un ces­sez-le-feu bilatéral. 

Laurence Mazure


Auteur

http://www.lecourrier.ch/journaliste/laurence_mazure