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Brexit : « Chickens have come home to roost »

Blog - e-Mois - Brexit Royaume Uni UE (Union européenne) par Pierre Walthéry

juin 2016

Cette vieille expres­sion anglaise proche de « On récolte ce que l’on a semé » pour­rait résu­mer la situa­tion poli­tique en arrière-fond du réfé­ren­dum du 23 juin sur l’appartenance à l’Union euro­péenne, où sont appe­lés à se pro­non­cer les citoyens bri­tan­niques qui résident[efn_note]La nuance importe : les citoyens de l’UE qui résident même de longue date au Royaume-Uni, de même que les Bri­tan­niques expa­triés depuis plus de quinze ans n’ont pas le droit de par­ti­ci­per au scrutin.[/efn_note] dans le pays. Les cli­vages qui séparent les par­ties en pré­sence ren­voient aux ata­vismes soli­de­ment ancrés dans le pay­sage poli­tique bri­tan­nique : absence vir­tuelle de plu­ra­li­té de presse sur le sujet et anta­go­nismes de classe pro­fonds, exa­cer­bés par un Pre­mier-ministre qui, en vou­lant ména­ger la chèvre et le chou au sein de son par­ti — et sans doute par la même occa­sion évi­ter de ris­quer sa car­rière —, pour­rait se retrou­ver dans la posi­tion peu enviable de celui par qui une crise inter­na­tio­nale aux consé­quences pro­fondes se déclenche.

e-Mois

Une issue difficile à prédire

À l’approche du 23 juin, les son­dages d’opinion qui se suc­cèdent confirment que les esti­ma­tions en faveur de l’un et l’autre camp se rap­prochent au point de deve­nir indis­cer­nables. Il appa­raît de plus en plus pro­bable que le Brexit pour­rait l’emporter. Le 20 mars, un son­dage réa­li­sé pour The Obser­ver par ICM don­nait Brexit à 40% and Remain à 41%, avec 19% d’indécis. Au moment d’écrire ces lignes (8 juin), les der­niers chiffres étaient deve­nus res­pec­ti­ve­ment 47 et 44, pour 9% qui ne se pro­noncent pas encore. Il est clair éga­le­ment que la mobi­li­sa­tion le jour du scru­tin — le vote est facul­ta­tif — joue­ra un rôle : beau­coup s’accordent à pen­ser qu’une par­ti­ci­pa­tion faible béné­fi­cie­ra au Brexit, dont les sup­por­ters sont plus moti­vés et appar­tiennent à des caté­go­ries socio-démo­gra­phiques moins sus­cep­tibles de s’abstenir. Les jeunes, plus favo­rables au Remain, sont aus­si moins assi­dus à se dépla­cer les jours d’élections. Un signe qui ne trompe pas : le 23 juin tom­be­ra au milieu du fes­ti­val monstre de Glas­ton­bu­ry, l’ancêtre de Torhout-Wech­ter, et les orga­ni­sa­teurs ont appe­lé les par­ti­ci­pants à « faire leur devoir » par vote pos­tal avant d’entamer les fes­ti­vi­tés. Une par­ti­ci­pa­tion basse par­mi les par­ti­sans du Remain pour­rait aus­si faire pas­ser le nombre de Local Autho­ri­ties où le Brexit devrait l’emporter en théo­rie de 63 à 74. Dans tous les cas, les marges d’erreur demeurent larges, et après le fias­co des pré­vi­sions élec­to­rales d’avant les légis­la­tives de 2015, où la nette vic­toire des conser­va­teurs était pas­sée sous le radar des entre­prises de son­dage tra­di­tion­nelles, peu de gens leur font tota­le­ment confiance. En se basant sur les mises de parieurs — un sport natio­nal —, les book­ma­kers de leur côté conti­nuent à pré­dire une vic­toire du Remain.

Les parties en présence

Mesu­rer la force des camps en pré­sence n’est pas chose aisée. Sur papier les par­ti­sans du Remain sont majo­ri­taires : ils ras­semblent les syn­di­cats et la prin­ci­pale orga­ni­sa­tion d’employeurs — TUC and CBI —, les PME1, un grand nombre d’organisations et de think tanks de gauche, centre-gauche et centre-droit. Les Libé­raux-Demo­crates — le seul par­ti una­ni­me­ment pro-euro­péen — et le par­ti tra­vailliste sont “In”, même si la mobi­li­sa­tion des membres du Labour pour le réfé­ren­dum n’est au mieux que tiède. Beau­coup d’économistes et autres experts ont sou­li­gné de façon répé­tée les dan­gers du Brexit, qua­li­fié de « Leap in the Dark » — un argu­ment de sens com­mun, choi­si pour ne pas appa­raître trop pro-EU —, sans comp­ter les prises de posi­tion appuyées d’organisations inter­na­tio­nales telles que le FMI, l’OCDE ou du pré­sident des États-Unis. Les réseaux sociaux sont par­ta­gés, mais le Remain y est bien ancré (sur les consé­quences au niveau euro­péen et l’his­to­rique du conten­tieux Royaume-Uni-UE, voir l’ar­ticle « Brexit save the Queen »).

Offi­ciel­le­ment, le par­ti Conser­va­teur ne prend pas posi­tion sur le fond et à ce jour, son site web ne men­tionne pas le réfé­ren­dum, ce qui en dit beau­coup de l’état des ten­sions internes qu’il connait. Pour cer­tains, le par­ti revit le début des années 1990, une époque où les pres­sions des élus euros­cep­tiques avaient contri­bué à affai­blir John Major, le der­nier chef en date d’un gou­ver­ne­ment conser­va­teur élu à la majo­ri­té absolue. 

D’un autre côté, les appar­te­nances idéo­lo­giques ou ins­ti­tu­tion­nelles des par­ti­sans du Brexit sont moins clai­re­ment iden­ti­fiables que celles du camp adverse, hor­mis le par­ti UKIP, pour qui il s’agit du fond de com­merce his­to­rique, et de ténors euros­cep­tiques tels que Iain Dun­can Smith, Michael Gove ou David Davies, et plus récem­ment Boris John­son — lea­der de la cam­pagne offi­cielle Vote Leave. Les moti­va­tions réelles de ce der­nier semblent plus rele­ver du cal­cul poli­tique sur l’après Came­ron que d’un enga­ge­ment pro­fond pour la cause. John­son, Davies and Gove incarnent une variante très bri­tan­nique d’un liber­ta­ria­nisme radi­cal et décon­trac­té, peu pré­sente sur le Conti­nent et par­tagent un rejet vis­cé­ral pour tout forme d’intervention éta­tique. Cer­tains estiment qu’entre un tiers et la moi­tié des dépu­tés conser­va­teurs sont en faveur du Brexit, un chiffre dif­fi­cile à véri­fier. Des acteurs indi­vi­duels tels que la Bras­se­rie Whe­thers­poon, ou cer­tains membre du Natio­nal Far­mers Union, ont annon­cé publi­que­ment leur sou­tien — les pre­miers ont même pro­mis de pro­duire des car­tons de bière pro-Brexit. Une par­tie de la gauche radi­cale dont le Socia­list Workers’Party (SWP) en a appe­lé à un « Lexit », Left exit vote.

Net­te­ment plus consi­dé­rable est le rôle joué par la majo­ri­té de la presse écrite qui depuis des décen­nies a dis­til­lé un mes­sage euros­cep­tique de mau­vaise (sou­vent) ou de bonne foi (par­fois). Voi­ci quelques semaines, le Dai­ly Mail titrait sans ver­gogne que des cri­mi­nels et vio­leurs ori­gi­naires de l’UE ne pou­vaient être extra­dés du pays, en rai­son de ses enga­ge­ments euro­péens… The Guar­dian et The Inde­pendent (qui vient récem­ment de sup­pri­mer son édi­tion papier) sont les seules excep­tions à cette tra­di­tion de « EU-bashing », mais ne tendent à être lus que par les classes moyennes intellectuelles.

La faiblesse de la raison

Mais s’arrêter ici serait man­quer l’essentiel. La force du camp Brexit réside dans sa capa­ci­té à faire réson­ner le poids émo­tion­nel d’arguments évo­quant la sou­ve­rai­ne­té natio­nale ou l‘immigration, avec l’esprit anti-esta­blish­ment qui carac­té­rise cette par­tie de la popu­la­tion — classes popu­laires ou classes moyennes infé­rieures — qui ras­semble les inquiets, sinon les per­dants des muta­tions du capi­ta­lisme mon­dia­li­sé. Il ne fait pour­tant aucun doute qu’une bonne par­tie des lea­ders du camp Brexit appar­tiennent à l’establishment même reje­té par ceux qui vont pour­tant voter en sa faveur. Cette alliance impro­bable entre « angry white men » et mil­lio­naires tories, que l’on pour­rait qua­li­fier d’instrumentalisation mutuel­le­ment consen­tie, est fas­ci­nante et simul­ta­né­ment déses­pé­rante à obser­ver, dans là mesure où il est clair qu’aucun des pro­blèmes sociaux que Vote Leave uti­lise — le finan­ce­ment du Natio­nal Health Ser­vice, que cer­tains estiment mena­cé par le TTIP, la concur­rence de la main‑d’œuvre immi­grée, ou le poids poli­tique du Royaume-Uni sur la scène inter­na­tio­nale — ne sera réso­lu par une sor­tie de l’UE. De ce point de vue, une ana­lyse uni­que­ment idéo­lo­gique du Brexit en man­que­rait l’essence, comme celles qui ana­lysent la mon­tée de Donald Trump en ne se basant que sur ses pro­pos. Face à ces ten­dances pro­fon­dé­ment ancrées dans les dyna­miques sociales du pays, l’un des pro­blèmes aux­quels sont confron­tés les par­ti­sans du Remain, en par­ti­cu­lier à gauche, est l’absence d’enthousiasme pour le pro­jet euro­péen, fai­sant écho à l’absence de pro­jet euro­péen enthou­sias­mant, en par­ti­cu­lier tel qu’il s’est incar­né ces der­nières années avec la mise sous tutelle éco­no­mique de la Grèce, et la crise des réfu­giés du Moyen-Orient, tou­jours en cours. 

Et après ?

Pré­dire l’après réfé­ren­dum est évi­dem­ment impos­sible. Il est peu pro­bable qu’une vic­toire du Remain, même nette, fasse taire les voix — et les ambi­tions poli­tiques — qui sont en train de s’élever au sein du par­ti conser­va­teur. L’euroscepticisme a dès lors vrai­sem­bla­ble­ment encore de beaux jours devant lui. Un béné­fi­ciaire immé­diat du cli­mat actuel est Nigel Farage, et UKIP dont la rhé­to­rique anti-EU et anti-immi­gra­tion se trouve sur toutes les lèvres média­tiques sans qu’il n’ait d’effort par­ti­cu­lier à pro­duire. Il est tou­te­fois dif­fi­cile de pré­dire si une avan­cée de UKIP s’inscrirait dans la durée étant don­né la ver­sa­ti­li­té de son élec­to­rat et l’amateurisme de cer­tains de ses diri­geants, en ce com­pris Farage.

Le grand per­dant du réfé­ren­dum, quel qu’en soit le résul­tat, sera David Came­ron, qui appa­raît désor­mais affai­bli — si pas faible — et à la tête d’une équipe de moins en moins cohé­rente. Des rumeurs de com­plot se sont fait entendre récem­ment, qui, si elles se maté­ria­lisent, pour­raient résul­ter en son rem­pla­ce­ment par un lea­der plus proche du camp Brexit après le réfé­ren­dum. Le Fixed Term Par­lia­ment Act de 2011, qui res­treint les cir­cons­tances pou­vant mener à des élec­tions anti­ci­pées, signi­fie qu’un tel déve­lop­pe­ment ne crée­rait pas for­cé­ment de crise poli­tique majeure, dès lors dimi­nuant son coût. Cette éven­tua­li­té se trans­for­me­ra en qua­si cer­ti­tude si le Brexit l’emportait, avec comme can­di­dat au poste de Pre­mier ministre l’une des deux per­son­na­li­tés phares de Vote Leave, Michael Gove ou Boris John­son, que cer­tains com­mencent à com­pa­rer avec le can­di­dat répu­bli­cain Donald Trump aux États-Unis.

Quant au Labour Par­ty, il pro­fite de l’accalmie tem­po­raire que lui four­nissent les déchi­rures internes au Par­ti conser­va­teur pour ten­ter de mon­ter un front uni pour la cam­pagne et son après. Le centre et l’aile droite du par­ti sont les plus fer­vents défen­seurs de l’adhésion à l’UE en interne, mais ras­semblent aus­si les voix les plus cri­tiques envers leur lea­der Jere­my Cor­byn. Pour sa part l’aile gauche, en ce com­pris Cor­byn, se trouve sur un conti­nuum allant du sou­tien cri­tique à l’in­dif­fé­rence. Dans l’hypothèse peu pro­bable d’élections anti­ci­pées après le réfé­ren­dum, une vic­toire du par­ti ne serait envi­sa­geable que s’il par­vient à se posi­tion­ner comme voix de la modé­ra­tion face à un nou­veau chef de file conser­va­teur jugé popu­liste ou dérai­son­nable — comme pour­rait l’être Johnson. 

Une autre incon­nue est l’Écosse où tra­di­tion­nel­le­ment l’euroscepticisme est moins implan­té qu’en Angle­terre et au Pays de Galles, et qui pour­rait se retrou­ver for­cée de suivre West­mins­ter sur le che­min de la sor­tie. Un vote Brexit don­ne­rait des muni­tions au Scot­tish Natio­nal Par­ti qui avait mené la cam­pagne réfé­ren­daire en 2014 pour appe­ler à un autre réfé­ren­dum d’indépendance qui, cette fois, aurait une chance de l’emporter — une éven­tua­li­té qui pour­rait se pré­sen­ter dans les deux ans selon Alex Sal­mon, son ancien diri­geant. L’ironie d’un tel scé­na­rio, Scotxit after Brexit, n’échapperait pas à grand monde.

  1. Ceux-ci ont tou­te­fois un poid poli­tique plus limi­té qu’en Europe conti­nen­tale étant don­né l’inexistence de concer­ta­tion sociale.

Pierre Walthéry


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