Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Brexit : à quoi sert un scrutin ?

Blog - e-Mois - UE (Union européenne) par Christophe Mincke

juin 2016

Les résul­tats du récent réfé­ren­dum sur la sor­tie du Royaume-Uni de l’Union euro­péenne (Brexit) ont pro­vo­qué un défer­le­ment de com­men­taires : cam­pagne indigne, vic­toire du popu­lisme et du racisme, absence d’un pro­jet euro­péen mobi­li­sa­teur, tra­hi­son de Jere­my Cor­byn, stra­té­gie imbé­cile de David Came­ron, etc. Il est un élé­ment, cepen­dant, qui retient l’attention parce qu’il indique la fra­gi­li­té de nos sys­tèmes démo­cra­tiques : il sem­ble­rait qu’une part non négli­geable – mais aus­si non chif­frable – des per­sonnes ayant voté leave se prennent aujourd’hui à regret­ter leur choix. Ils pen­saient pou­voir sim­ple­ment émettre un vote de pro­tes­ta­tion sans consé­quences, ils étaient convain­cus que le remain l’emporterait, ils ont été mal infor­més, ils se sont mal ren­sei­gnés, quoi qu’il en soit, ils ne vou­laient pas vrai­ment que le Brexit l’emporte.

e-Mois

Sou­dain, ces élec­teurs semblent réa­li­ser qu’on ne peut se fier à la maxime selon laquelle « Si voter pou­vait chan­ger quelque chose, il y a long­temps que ça serait interdit ».

Ce qui frappe, de prime abord, c’est qu’une par­tie des élec­teurs, en l’absence de toute obli­ga­tion légale, s’est dépla­cée pour voter tout en consi­dé­rant que leur suf­frage n’aurait pas de poids. Certes, on sait qu’un scru­tin est un pro­ces­sus poli­tique de masse et que chaque voix n’y pèse indi­vi­duel­le­ment que peu. Sans doute est-il nor­mal de se sen­tir de bien peu d’importance au regard des mil­liers d’urnes par­se­mant le pays.

Mais il semble ici que les votants ne dénient pas tout pou­voir à leur vote, pour­quoi, sinon, se seraient-ils don­né la peine de l’exprimer ? On peut pen­ser qu’ils comp­taient sur lui pour expri­mer leur ras-le-bol, leur rejet du pro­jet euro­péen actuel plu­tôt que leur appar­te­nance à l’Union, leur peur de l’immigration, leur refus des poli­tiques socioé­co­no­miques actuelles ou leur défiance vis-à-vis de leurs repré­sen­tants poli­tiques, au pre­mier rang des­quels David Came­ron. Bref, ils répon­daient à une autre ques­tion que celle pour­tant écrite noir sur blanc sur les bul­le­tins de vote.

Cet usage du scru­tin rap­pelle bien enten­du les innom­brables décryp­tages de len­de­main d’élections, qui voient les poli­tiques affir­mer entendre le « signal clair » don­né par l’électeur et les jour­na­listes ten­ter de for­ma­li­ser le « mes­sage envoyé par les citoyens ». Le bul­le­tin glis­sé dans l’urne n’est plus une par­ti­ci­pa­tion – fût-elle infi­ni­té­si­male – à un pro­ces­sus de déci­sion ou de dési­gna­tion, il devient un papier rou­lé au fond d’une bou­teille à la mer. Le vote, en tant que « mes­sage clair », se doit d’être enten­du et inter­pré­té, mais il n’a plus pour voca­tion pre­mière de chan­ger le monde, l’action poli­tique ou la com­po­si­tion d’une assem­blée. Cette lec­ture revient à faire de toute élec­tion un plé­bis­cite ou une motion de défiance à l’égard d’un groupe de poli­tiques, plu­tôt qu’un choix de poli­tique. Ceci se nour­rit de la convic­tion qu’il n’y a pas d’alternative et que notre des­tin est de pour­suivre infi­ni­ment sur la même voie. Ne nous répète-t-on pas à l’envi que l’alternance au pou­voir n’entraîne plus d’alternance dans les poli­tiques menées ?

À la sur­prise des élec­teurs bri­tan­niques face à leur propre pou­voir, répond celle du per­son­nel poli­tique qui semble n’avoir que très modé­ré­ment consi­dé­ré l’hypothèse pra­tique d’un Brexit. Ain­si, à sa confé­rence de presse de « vic­toire », Boris John­son, chef de file des Tories euros­cep­tiques et pre­mier-minis­trable, est-il appa­ru mal à l’aise et, en fin de compte, peu enthou­siaste. Croyait-il lui-même à une pos­sible vic­toire ? A‑t-il la moindre idée de la manière de conduire des négo­cia­tions de sor­tie qui s’annoncent périlleuses ? Force est de consta­ter que la ges­tion d’un Brexit serait extrê­me­ment com­plexe et, déjà, des voix se font entendre qui remettent en ques­tion l’i­dée selon laquelle le réfé­ren­dum, mal­gré son résul­tat clair, devrait abou­tir à cette issue.

On est en droit de se deman­der si, pour David Came­ron comme pour Boris John­son, l’enjeu du réfé­ren­dum fut jamais autre que la modi­fi­ca­tion du rap­port de forces au sein de la direc­tion des Conser­va­teurs ou au sein de l’Union. Bref, il n’est pas cer­tain que les ins­ti­ga­teurs de la consul­ta­tion et les meneurs de la cam­pagne aient eu plei­ne­ment conscience du carac­tère déci­sion­nel du pro­ces­sus enta­mé. À force de cher­cher des signes de l’électeur dans les entrailles des urnes, n’ont-ils pas fini par voir dans les élec­tions des augures ?

Les chefs mili­taires romains avaient cou­tume de se faire accom­pa­gner d’augures orni­tho­man­ciens, char­gés de lire des pré­sages dans l’appétit des pou­lets sacrés dont ils avaient la charge. Se peut-il que la rhé­to­rique du « signal clair » ait à ce point mas­qué la fonc­tion des élec­tions que nous en soyons venus à consi­dé­rer l’électeur comme un pou­let mes­sa­ger des dieux ? Un pou­let sacré, certes, mais un pou­let quand même. Se peut-il que nous ayons tous oublié le sens d’un pro­ces­sus élec­to­ral, lequel serait deve­nu un piège pour ceux-là mêmes qui croyaient pou­voir le mani­pu­ler à leur guise ? Faut-il dès lors réha­bi­li­ter un autre slo­gan bien connu : « Élec­tions, piège à cons » ?

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est codirecteur de La Revue nouvelle, directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque.