Billet d’humeur — Faire feu de tout bois
Aujourd’hui, nous le savons, nous en sommes certain·es : la canicule de fin juin a été mortelle. Plus mortelle à Bruxelles et en Wallonie encore qu’en Flandre. Plus mortelle en Belgique que dans d’autres pays européens,comme les Pays-Bas ou la France, pourtant autant si pas plus touchés par les chaleurs. Qu’en est-il de la canicule de début juillet ? […]
Aujourd’hui, nous le savons, nous en sommes certain·es : la canicule de fin juin a été mortelle. Plus mortelle à Bruxelles et en Wallonie encore qu’en Flandre. Plus mortelle en Belgique que dans d’autres pays européens,1comme les Pays-Bas ou la France, pourtant autant si pas plus touchés par les chaleurs. Qu’en est-il de la canicule de début juillet ? Enregistrerons-nous encore une surmortalité pour cette deuxième vague ou bien cette information, anecdotique, ne sera mentionnée qu’en bas de la page annonçant – ô drame incontournable – la suite du bras de fer lancé entre l’aéroport de Bruxelles-Sud/Charleroi et Ryanair ? Peut-être les chiffres ne seront-ils même pas publiés, car au fond, qu’est-ce que cela changerait de les connaitre, sinon de gâcher pendant quelques secondes la joie que nous nous faisons de partir à bas coût vers une destination prisée du Sud où le surtourisme nous promet le meilleur de ce que le capitalisme a à nous offrir ?

Conséquences européennes et locales
Parallèlement à cela, l’Europe s’embrase au cours de cet été de tous les superlatifs : été le plus chaud, été le plus sec, été avec le plus d’hectares brûlés, été où les incendies sont remontés jusqu’à des latitudes inédites depuis des décennies… mais aussi – restons logiques dans notre inconscience collective – été avec le record du nombre de vols commerciaux simultanés (exploit battu le 23 juillet 2026 avec 153.359 vols enregistrés2).
Au niveau plus « local », la Belgique brûle aussi, dans l’indifférence et l’ignorance de ses citoyen·nes et politicien·nes, aveuglé·es par les braseros de ses voisins. En effet, notre pays enregistre un nombre sans précédent de départs de feu de végétation : 117 incidents rapportés depuis janvier, c’est-à-dire plus du double de l’année passée3. Mais ce chiffre est sans doute sous-estimé — car les flammes ne se contentent pas de dévorer les seuls espaces verts. Faites l’exercice pour voir : consultez toutes les pages mentionnant le terme « incendie » sur le site du Soir pour le dernier mois. Le résultat est consternant : en moyenne, un incendie par jour recensé, entre le 24 juin et le 24 juillet4. Beaucoup à Bruxelles et dans sa périphérie, certains en des endroits « improbables » – comme dans les dunes de la côte belge –, d’autres dans des réserves naturelles en Flandre et en Wallonie. Zones si petites que les rayer de la carte ne demande aucun effort, ne provoque aucune désolation.
La Belgique étant l’un des pays les plus « bétonnés » au monde, on n’y voit pas de spectaculaires incendies de forêt, tels que ceux en France — à Fontainebleau ou en Gironde -, en Espagne autour de Madrid, en Crète où des pompiers meurent dans leur lutte contre les flammes, ou encore au Portugal… Non, la Belgique est davantage abonnée aux incendies d’infrastructures : un entrepôt par-ci (à Uccle le 25 juin ; au Rœulx le 30 juin), un véhicule sur la voie publique par-là (un bus De Lijn au Sud d’Anvers le 27 juin ; une camionnette près d’Achène le 1er juillet ; un bus TEC le 9 juillet ; un camion en direction d’Anvers le 23 juillet). Sans oublier les brasiers dans les entreprises (Renewi à Gand, le 26 juin ; Bogaert Transmission à Londerzeel le 28 juin ; Brussels Recycling Metal à Haren le 8 juillet ; Aqua production à Wavre le 19 juillet), ou encore dans des immeubles en rénovation (le – potentiel futur – musée Kanal à Bruxelles le 6 juillet ; le bâtiment Oxy à Bruxelles le 14 juillet), … Quand ce n’est pas directement la foudre qui s’abat sur des habitations privées (au centre d’Essene et à Cerfontaine le 27 juin).
» À lire également : Billet d’humeur d’Aline Andrianne Grandeur et décadence
La couverture médiatique s’épaissit un peu – à peine – quand le Roi et le Premier ministre décident de se déplacer dans le cas des incendies qui font 5 morts ou plus – car oui, en plus des dégâts matériels et de la pollution, ces « incidents » peuvent aussi être meurtriers. Il y a eu un déplacement protocolaire à Anvers le 1er juillet et un à Bruxelles le 14 juillet (ouf, la parité linguistique est respectée). C’est l’assurance qu’on parle de ces événements le jour même dans les JT du soir, enfouis dès le lendemain dans les cendres qu’ils ont générées et dont les causes, somme toute, ne sont pas importantes au regard de la grâce que ces deux personnalités nous ont faite de s’y intéresser. Pas de chance donc pour les Schaerbeekois·es, l’incendie d’un immeuble dans la nuit du 26 juillet n’a engendré « que » deux morts et des blessés graves, pas de quoi en faire tout un foin.

À qui la faute ?
Bien que moins photogéniques et spectaculaires, ces incendies n’en restent pas moins inquiétants, si pas davantage encore que ceux, provoqués par l’humain – ou plutôt, par l’homme, responsable de 90%5des incendies volontaires. De fait, on peut s’insurger contre un pompier pyromane qui « aide » à déclencher un brasier, un fumeur inconscient jetant son mégot mal éteint, mais qui peut-on blâmer lorsque ce sont des batteries qui prennent feu, des composants chimiques qui s’embrasent, des maladresses d’ouvriers qui travaillent sur des chantiers manquants de sécurité qui mettent le feu ? Serait-ce à dire que, sous l’effet de la chaleur excessive et du soleil de plomb, nos infrastructures elles-mêmes ne résistent plus et partent en fumée ? Serait-ce à dire que c’est l’ensemble de notre bâti – et plus uniquement nos forêts et réserves naturelles – qui est en danger ? Non, ne nous risquons pas sur un terrain si incandescent car cela reviendrait à dire qu’il faut changer notre manière de concevoir nos villes, nos habitats, nos infrastructures et nos modes de vie. Personne dans le monde politique, silencieux n’oserait une telle critique, irrecevable dans un contexte budgétaire aussi inflammable que celui de la Belgique de 2026, pourtant dirigée par des « ingénieurs » censés nous mener « pragmatiquement » vers un monde de croissance infinie et de profits illimités (pour certaines poches seulement).
Non, la meilleure stratégie reste – dans l’ordre – de braquer l’objectif sur les feux d’ailleurs, de souligner par des titres catastrophiques l’ampleur d’un désastre qui ne nous touche heureusement pas, et puis d’allumer son barbecue au bord de sa piscine remplie malgré les restrictions d’eau que diffusent mollement les autorités communales sans vrais moyens de communication ni de contrôle de leurs concitoyen·nes. Parade également efficace dans le contexte actuel, nos dirigeant·es pratiquent la danse de la pluie en Kern restreint pour favoriser les ondées locales sur les propriétés ministérielles, histoire que l’herbe de leur jardin soit plus verte que celle de leur voisin. Iels apprennent aussi la technique ancestrale de la caresse d’écorce – parfois aussi appelée celle du “toucher du bois“6– pour stimuler la sève et rendre ignifuge les rares forêts et espaces verts qu’iels n’ont pas encore cédés à des promoteurs immobiliers contre l’avis contrariant des associations et citoyen·nes écolo-bobos mobilisé·es pour leur préservation. Tout cela sur fond des radios retransmettant les nombreux festivals musicaux de l’été, pour couvrir le bruit des manifestations de pompiers bruxellois grévistes7réclamant plus de moyens et l’arrêt des définancements systématiques menés depuis plusieurs années dans le secteur de la protection civile.
Face à une telle frénésie d’actions fortes et d’investissements personnels de nos politicien·nes, témoignant de leur inégalable faculté de clairvoyance et d’anticipation, il nous revient donc à nous, citoyens et citoyennes, de dédramatiser l’effet des prochaines canicules sur nos vies et de mourir en silence, si vraiment, c’est la seule option que nous choisissons. Après tout, il ne faudrait pas gâcher les vacances de nos ministres, harassé·es par la lourde tâche d’imposer des réformes ultralibérales et excluantes, incomprises par les pauvres hères ingrats que nous sommes.
- La surmortalité globale en Belgique pour la période du 18 juin au 1er juillet est estimée à + 48%, mais plus particulièrement, si on regarde les chiffres par région on retrouve une surmortalité de + 76% en Wallonie, de + 60,9% à Bruxelles contre +31,4% en Flandre. Pour nos pays voisins, cette surmortalité monte « seulement » à +23% en France et +3% aux Pays-Bas (source : LeSoir.be)
- https://www.leparisien.fr/economie/plus-de-150 – 000-trajets-dans-la-meme-journee-le-nombre-de-vols-commerciaux-dans-le-monde-a-battu-un-nouveau-record-27 – 07-2026-PTNM6XZ4OJFEXGBSCD3I23PNOI.php
- https://www.lesoir.be/762029/article/2026 – 07-29/le-nombre-de-feux-de-vegetation-en-belgique-explose
- Dates choisies par hasard, concomitantes de la rédaction de ce présent billet, fin juillet 2026.
- https://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fwww.findarticles.com%2Fp%2Farticles%2Fmi_g2602%2Fis_0003%2Fai_2602000316
- https://www.lesoir.be/759604/article/2026 – 07-15/la-majorite-azur-part-en-vacances-en-touchant-du-bois-pour-que-la-canicule-ne
- https://www.rtbf.be/article/bruxelles-greve-des-pompiers-bruxellois-ce-21-juillet-la-continuite-des-secours-sera-garantie-11760703