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Blog - e-Mois - économie enseignement supérieur psychologie sciences sociales par Dan Kaminski

novembre 2013

Les tra­vaux de Wen­dy Brown et de Pierre Dar­dot et Chris­tian Laval pré­sentent la ratio­na­li­té néo­li­bé­rale comme un art de gou­ver­ner. Bien loin d’une renais­sance du libé­ra­lisme clas­sique ou d’une idéo­lo­gie éco­no­mique, cette ratio­na­li­té, dont le cœur est la concur­rence, per­cole tous les domaines d’activités, publics et pri­vés. Elle réoriente aus­si le champ des connaissances […]

e-Mois

Les tra­vaux de Wen­dy Brown 1 et de Pierre Dar­dot et Chris­tian Laval 2 pré­sentent la ratio­na­li­té néo­li­bé­rale comme un art de gou­ver­ner. Bien loin d’une renais­sance du libé­ra­lisme clas­sique ou d’une idéo­lo­gie éco­no­mique, cette ratio­na­li­té, dont le cœur est la concur­rence, per­cole tous les domaines d’activités, publics et pri­vés. Elle réoriente aus­si le champ des connais­sances sociales et humaines, mais plus encore, pré­sup­pose et forme des sujets qui lui conviennent et qui l’épousent sans même s’en rendre compte.

Ain­si, une psy­cho­lo­gie cer­taine, qu’aucun doute n’étreint, semble avoir com­pris qu’il fal­lait aider scien­ti­fi­que­ment ceux qui vivent de cet art de gou­ver­ner. Cette psy­cho­lo­gie consiste en une polé­mo­lo­gie de poche, simple et effi­cace (bien sûr). Elle s’offre (tarifs indis­po­nibles) comme un outil d’objectivation et de dis­cri­mi­na­tion des cibles de la défiance des déci­deurs ration­nels contre les humains qui n’ont pas encore com­pris ce que signi­fie la saine concur­rence, la loyau­té de l’art guer­rier de la sur­vie, qu’on appelle aus­si la liber­té de choi­sir 3 ; ces humains n’ont pas encore com­pris, ou cherchent par­fois jusqu’à la tri­che­rie — imi­tant mal­adroi­te­ment ceux qui, banques ou pré­si­dents, sont trop puis­sants, pour échouer (too big to fail) — à trou­ver leur place dans le monde, sur le mar­ché de l’asile ou du tra­vail par exemple.

Avec la cau­tion scien­ti­fique d’universitaires, le mar­ché de la détec­tion du men­songe, ren­du néces­saire par la faute de ces humains tri­cheurs et déloyaux, s’étend — bien au-delà de la police publique et de son arme­ment cri­mi­na­lis­tique — à la police des rela­tions sociales com­munes. La sta­bi­li­sa­tion des mar­chés des enga­ge­ments indi­vi­duels et sociaux exige aujourd’hui que les entre­pre­neurs que nous sommes tous deve­nus apprennent à dis­cri­mi­ner et à peau­fi­ner le men­songe : le dis­cri­mi­ner pour parer la tac­tique per­fide des autres (nos asso­ciés, nos employés, nos clients, nos par­te­naires, nos étran­gers) et le peau­fi­ner pour être effi­cace dans notre propre stra­té­gie. Trois traits majeurs se dégagent de cette psy­cho­lo­gie de la défiance : la croyance en une réa­li­té que l’on peut nom­mer véri­té ; l’objectivation de l’opposition, que l’on croyait pour­tant émiet­tée, entre véri­té et men­songe ; la répar­ti­tion guer­rière entre le men­songe néfaste à diag­nos­ti­quer et contre lequel s’immuniser (celui des autres) et le men­songe utile, euphé­mi­sé jusqu’à la posi­tive influence, qu’il y a lieu de déve­lop­per et de pra­ti­quer avec élé­gance (le nôtre). Un doute grin­çant nous sai­si­rait-il ici ? Véri­té et effi­ca­ci­té ne se feraient-elles pas concur­rence, la pre­mière condam­nant la parole trom­peuse de l’autre, la seconde bénis­sant ma propre parole influente ?

Paul Ekman est sans doute un des pères oppor­tu­nistes de cet uti­li­ta­risme. Ekman consi­dère que les micro-expres­sions du visage sont uni­ver­selles (et non cultu­relles) ; il a for­gé les déve­lop­pe­ments pra­tiques de ses décou­vertes pour deve­nir ici for­ma­teur au FBI et là conseiller scien­ti­fique de Lie to me, série télé­vi­sée amé­ri­caine (uni­ver­selle donc, non cultu­relle), met­tant en vedette le doc­teur Cal Light­man, expert en décryp­tage facial et patron de Light­man Entre­prise. Entre police et télé­vi­sion, les appli­ca­tions com­mer­ciales ne manquent pas, utiles à l’art néo­li­bé­ral de gou­ver­ner. Afin d’éviter toute publi­ci­té pour les pro­mo­teurs belges de telles appli­ca­tions, j’en para­phra­se­rai ci-des­sous les argu­ments, invi­tant à nous rap­pe­ler que seule une indus­trie du men­songe peut vendre de la vérité.

* * * * * * *

Bon, on disait qu’on a fon­dé une asso­cia­tion sans but lucra­tif qui orga­ni­se­rait des jour­nées de for­ma­tion cou­tant plu­sieurs cen­taines d’euros la jour­née. On disait que c’était pour ser­vir les besoins de la clien­tèle, parce que la clien­tèle a des besoins, c’est sûr. Les besoins de la clien­tèle : un pléo­nasme aus­si puis­sant qu’une secousse sismique.

On disait qu’on allait don­ner à notre asso­cia­tion un nom vache­ment sérieux, qui ron­fle­rait un peu comme ces atte­lages de mots qui dési­gnent des démem­bre­ments d’universités. On disait que ça pour­rait s’appeler Groupe d’analyse atti­tu­di­nale ou Centre d’études beha­vio­rales ou la même chose en anglais par exemple. On disait qu’on allait faire un site inter­net avec un logo aus­tère et une devise latine, comme on n’en uti­lise plus qu’à l’université. On disait sur­tout qu’on aurait une éthique, parce que ça, ça sti­mule les besoins de la clien­tèle. Dans le temps, on ven­dait n’importe quoi. Main­te­nant aus­si, mais on disait qu’il fau­drait que nos offres soient tar­ti­nées d’éthique. On disait que ça ne man­ge­rait pas de pain, jus­te­ment, et qu’avec le rab de la confi­ture d’éthique, on ferait une charte avec des beaux mots posi­tifs comme déve­lop­pe­ment, non-dis­cri­mi­na­tion, hon­nê­te­té — qu’on incarne abso­lu­ment — et des mots affreux comme sec­ta­risme, abus et mani­pu­la­tion, qui repré­sen­te­raient tout ce qu’on n’aime pas, vous ima­gi­nez bien, pas de ça chez nous.

On disait qu’on allait être très exi­geants avec nous-mêmes. On disait qu’on est des experts et que nous avons subi une sélec­tion rigou­reuse et que nous ne sommes affi­liés à aucun cou­rant de pen­sée. Comme on ne serait affi­lié à aucun cou­rant de pen­sée, la clien­tèle devrait faire confiance à nos cri­tères de sélec­tion rigou­reux que nous avons nous-mêmes défi­nis pour cer­ti­fier la qua­li­té de nos ser­vices. On serait des experts et rien que des experts de l’expertise, de qua­li­té garan­tie par notre exper­tise que nous impor­te­rions des États-Unis, parce que c’est quand même plus sérieux quand l’expertise vient des États-Unis. Alors, on disait que les cou­rant de pen­sée, c’est trop louche ; les cou­rants de pen­sée, ça pue la mani­pu­la­tion et l’abus, ou même le sec­ta­risme ; tout ce qu’on s’interdit. Pas ques­tion, parce qu’on disait qu’on a une éthique. On disait qu’on l’a déjà dit, mais deux doses d’éthique valent mieux qu’une.

On disait qu’on offrait des ser­vices, des for­ma­tions, des conseils, des recherches même. Mais on disait quand même que notre core busi­ness, ce serait les for­ma­tions pro­po­sées par notre Atti­tu­di­nal Ana­ly­sis Cen­ter. On disait qu’on a déve­lop­pé une offre de ser­vices inéga­lable. Un de nos trucs qui devrait mar­cher, c’est la véri­té. Nos for­ma­tions vous appren­draient la véri­té sur la véri­té de la véri­té. Et com­ment ? On vous appren­drait, pour quelques cen­taines d’euros la jour­née, à recon­naitre le men­songe chez tous les méchants qui vous veulent du mal et on vous expli­que­rait com­ment men­tir à tous ceux qui doivent vous croire pour leur bien. La véri­té, on disait que c’était comme une valse. Trois temps : expli­ca­tion, détec­tion, influence.

D’abord, on vous expli­que­rait la dif­fé­rence entre la véri­té et le men­songe, puisque vous seriez déjà vic­times de tous les men­songes qui cir­culent sur la véri­té. Ensuite, on vous appren­drait à détec­ter le men­songe chez vos employés, mon­sieur le direc­teur des res­sources humaines ; chez vos deman­deurs d’asile, madame l’inspectrice à l’Office des étran­gers ; chez vos deman­deurs d’emploi, vous le patron arna­qué par des CV bidons ; chez vos chô­meurs, vous madame la conseillère d’insertion en chef, qui vous occu­pez de leur évo­lu­tion posi­tive ; chez vos par­te­naires com­mer­ciaux, parce que vous êtes bonne poire d’accord, mais vous faire bai­ser, ça non quand même… ; à pro­pos de se faire bai­ser, on disait qu’on n’oublierait pas vos proches, femme, mari, amants, mai­tresses, ren­contres de pas­sage… Bref, avec la méthode DTP (Détec­tion de la tra­hi­son phy­sio­lo­gique ®), on vous aide­rait à faire tom­ber comme des mouches tous les men­teurs qui pol­luent votre monde de vérité.

Enfin, on vous appren­drait la manière de faire adhé­rer votre public — tous ces men­teurs dont je ne vais pas refaire la liste — à vos pro­duits, à vos déci­sions, à vos besoins. La méthode MS, la Méta­hyp­nose sym­pa­thique®, vous per­met­trait d’exercer posi­ti­ve­ment votre influence sur les autres. On disait que ce ne serait pas men­tir, puisque ce serait positif.

On disait que notre rêve consis­te­rait à offrir éga­le­ment nos ser­vices aux faux-culs, aux pèque­nots, aux bou­gnoules et aux connards : vos employés, vos deman­deurs d’asile ou d’emploi, vos par­te­naires d’affaires, votre femme, enfin tous ceux qui veulent vous entu­ber. Bien sûr, ça nous ferait de plus solides ren­trées finan­cières, néan­moins on disait qu’on est une asso­cia­tion sans but lucra­tif. Sur­tout, on disait que ce serait notre rêve, parce qu’on a une éthique et qu’on est libre de tout cou­rant de pen­sée. La connais­sance uni­ver­selle sur la véri­té et son contraire per­met­trait à tout le monde de détec­ter le men­songe chez tout le monde et à cha­cun d’exercer son influence posi­tive sur cha­cun. Un genre de para­dis, en fait, dans lequel men­teurs détec­tés et influents posi­tifs se rejoin­draient, débar­ras­sés des micro-expres­sions du visage qui nous sont encore si uni­ver­selles, si peu cultu­relles, si humaines, quoi.

Notre idéal serait à la hau­teur de notre exper­tise : quand tout le monde men­ti­rait par­fai­te­ment à tout le monde, plus per­sonne n’aurait la capa­ci­té de détec­ter le men­songe, parce que tout le monde serait expert cer­ti­fié en véri­té et en men­songe ; quand tout le monde hyp­no­ti­se­rait tout le monde pour exer­cer son influence posi­tive, la luci­di­té et le désir auraient enfin dis­pa­ru. La luci­di­té ? Une sorte de « qua­li­té » humaine, bour­souf­flée par cer­tains cou­rants de pen­sée… Le désir ? Une force glauque que des cou­rants de pen­sée pré­tendent incons­ciente, qui n’apporte que des ennuis et dont il est pos­sible de se débar­ras­ser pour faire place à la moti­va­tion bien com­prise, à la concur­rence loyale et à la jouis­sance du pro­fit. Mais on disait qu’on ne pou­vait pas vous en dire plus à cause de notre éthique et de notre indé­pen­dance. Les humains trans­fi­gu­rés par la DTP® et la MS® jet­te­ront la luci­di­té et le désir aux orties. Bref, on disait que, quand notre pro­gramme serait uni­ver­sel, alors, alors seule­ment, la véri­té serait réta­blie et la trom­peuse huma­ni­té abo­lie 4 .

  1. W. Brown, Les habits neufs de la poli­tique mon­diale. Néo­li­bé­ra­lisme et néo­con­ser­va­tisme, Les prai­ries ordi­naires, 2007.
  2. Dar­dot et Laval, La nou­velle rai­son du monde. Essai sur la socié­té néo­li­bé­rale, La Décou­verte, 2009.
  3. Par exemple, Proxi­mus ou Mobis­tar (pour la télé­pho­nie mobile), publish or per­ish (pour la car­rière uni­ver­si­taire), être très moti­vés ou très très moti­vés (pour les tra­vailleurs d’Arcelor-Mittal), etc.
  4. On disait qu’avec notre éthique, notre exper­tise et notre totale liber­té à l’égard des cou­rants de pen­sée, on pour­rait diver­si­fier nos offres dans un cré­neau voi­sin qui deman­dait très peu d’adaptation de notre core busi­ness ; on disait que ça pour­rait s’appeler la PMES® (Por­no­gra­phie comme méthode d’éducation sexuelle®). C’est un concept ancien, d’accord, mais on disait que la véri­té n’a pas d’âge. On disait qu’on hésite encore parce que la concur­rence est peut-être un peu trop forte et que cer­tains de nos clients qui nous recom­mandent pour­raient ne pas apprécier.

Dan Kaminski


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