Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Au pays des aveugles, les borgnes sont-ils rois ?

Blog - e-Mois - armes drogue par Christophe Mincke

octobre 2015

La récente tue­rie d’Umpqua a une fois de plus relan­cé le débat sur les armes aux États-Unis. D’un côté, on trouve bien enten­du ceux qui plaident pour une res­tric­tion du droit à pos­sé­der et por­ter des armes. En face, sans sur­prise, campent ceux qui répètent que le pro­blème n’est pas l’arme, mais celui qui la tient… ou ne la tient pas, que si les vic­times avaient eu leur propre flingue, elles auraient pu limi­ter les dégâts… ou au moins éco­no­mi­ser à l’État les frais d’un pro­cès média­tique et mou­rir dans un com­bat loyal.

e-Mois

Et nous, Euro­péens, de nous émou­voir, de nous scan­da­li­ser, de nous gaus­ser. Quoi, ces idiots d’Américains n’ont pas encore com­pris que le contrôle des armes est le seul moyen de limi­ter la bou­che­rie ? Ils ne voient pas que la course aux arme­ments les mène dans le mur ? Ils ne sont pas fou­tus de conce­voir que leur culture des armes génère inci­dents et attaques, fai­sant poten­tiel­le­ment de tout ado­les­cent com­plexé un exé­cu­teur ? Enfin, 30.000 morts et 70.000 bles­sés par an1 ne leur suf­fisent pas ?

Comme nous sommes sages et clairvoyants !

Mais sommes-nous vrai­ment en posi­tion de leur faire la leçon ? Les Amé­ri­cains sont pris dans un double sys­tème qui les immo­bi­lise. D’une part, il y a leur droit consti­tu­tion­nel à être armés, leurs légendes et récits sur la manière dont l’Amérique fut civi­li­sée – même si elle le fut plus par la char­rue que par le six-coups –, leur fas­ci­na­tion cultu­relle pour les armes et la puis­sance qu’elles confèrent. Il y a là tout un contexte cultu­rel qui fait de l’arme à feu, autre chose qu’un objet dan­ge­reux qu’il suf­fit d’interdire.

D’autre part, les Amé­ri­cains ne vivent pas sur un conti­nent vierge qu’ils défrichent. Leur socié­té regorge lit­té­ra­le­ment d’armes à feu. 300 mil­lions seraient en cir­cu­la­tion. Réduire les ventes ne pro­vo­que­rait donc qu’un très pro­gres­sif assè­che­ment de cette immense réserve. Il fau­drait y ajou­ter des pro­grammes de rachat et de confis­ca­tion, ce qui requer­rait une poli­tique coû­teuse, volon­ta­riste et constante pen­dant des décen­nies, chose bien peu pro­bable vu le carac­tère pas­sion­né du débat. Il est donc cer­tain que, comme le relèvent les pro­pa­gan­distes d’une Amé­rique en armes, les mal­frats conti­nue­raient d’accéder aux armes sans dif­fi­cul­tés, tan­dis que les hon­nêtes citoyens ne le pour­raient plus. On voit la taille de l’obstacle.

Dans un tel contexte, deux options sont ouvertes. Soit, la logique actuelle est main­te­nue, voire ren­for­cée et l’on arme tout le monde, des enfants aux vieillards, des pro­fes­seurs aux prêtres en se pro­té­geant ain­si des armes par le recours aux armes. Cette fuite en avant pré­sente l’indéniable avan­tage de dis­po­ser d’un dis­cours prêt à ser­vir, gra­cieu­se­ment four­ni par le lob­by des armes. L’autre pos­si­bi­li­té est d’opérer un virage à 180 degrés, de prendre une suite de déci­sions poli­tiques dif­fi­ciles et de sus­ci­ter la colère d’une par­tie de l’opinion publique pour espé­rer obte­nir des résul­tats pro­bants dans plu­sieurs années, voire plu­sieurs décen­nies. Si le suc­cès est au ren­dez-vous. Suivre la pente ou chan­ger de cap, donc… comme il est aisé, dès lors, d’affirmer qu’il n’y a pas d’alternative viable !

Mais, nous, les clair­voyants, sommes-nous bien cer­tains de ne jamais tom­ber dans le piège de la courte-vue, du « bon sens » et de l’impasse cultu­relle ? En matière de stu­pé­fiants, par exemple, alors que le mar­ché de la drogue est hors de contrôle, alors que la lutte contre le tra­fic, l’incarcération des délin­quants et les soins à pro­di­guer aux toxi­co­manes coûtent des sommes folles à la col­lec­ti­vi­té, alors que la pro­hi­bi­tion per­met aux maf­fias de s’enrichir déme­su­ré­ment, alors que la cri­mi­na­li­sa­tion ren­force les risques liés à la qua­li­té des pro­duits et à leurs modes d’administration, alors que, en un mot, la pro­hi­bi­tion est depuis long­temps un échec patent, nous conti­nuons de la vali­der, voire d’appeler à son renforcement.

D’une part, nous vivons dans un uni­vers cultu­rel où il nous appa­raît évident que l’alcool est un pro­duit ano­din – la preuve, il fait par­tie de notre quo­ti­dien – alors que les autres pro­duits sont incom­pa­ra­ble­ment plus dan­ge­reux. Nous conti­nuons en outre de pen­ser que le droit pénal et ses méca­nismes de pro­hi­bi­tion sont le seul rem­part cré­dible face à la menace de la consom­ma­tion de stu­pé­fiants. Nous nous entê­tons à craindre une épi­dé­mie de toxi­co­ma­nie si la répres­sion fai­blis­sait. Nous conti­nuons de clas­ser « les drogues » ensemble, comme si les pro­duits concer­nés avaient d’autres points com­muns que d’être psy­cho­tropes (comme bien d’autres sub­stances) et interdits.

D’autre part, un pan consi­dé­rable de notre sys­tème répres­sif s’est orga­ni­sé autour de la pro­hi­bi­tion : de la police à l’administration péni­ten­tiaire, des struc­tures de soin aux labo­ra­toires d’analyse, c’est tout un monde qui tourne autour de la pro­hi­bi­tion. Chan­ger cette approche requer­rait des réor­ga­ni­sa­tions consi­dé­rables, des réal­lo­ca­tions de bud­gets, des chan­ge­ments de prio­ri­té et, plus encore, des révo­lu­tions cultu­relles. Les modi­fier au niveau natio­nal ris­que­rait éga­le­ment de nous atti­rer les toxi­co­manes des pays envi­ron­nants, les foudres de nos voi­sins et la condam­na­tion des ins­tances inter­na­tio­nales aux­quelles nous avons pro­mis de res­ter prohibitionnistes.

Voi­là donc que, nous aus­si, nous vali­dons la pour­suite de poli­tiques contre­pro­duc­tives. Des expé­riences de dépé­na­li­sa­tion et de régu­la­tion de la vente de can­na­bis existent cepen­dant, qui n’aboutissent pas à une hausse de la consom­ma­tion, qui génèrent de consi­dé­rables ren­trées finan­cières pour les auto­ri­tés publiques et qui per­mettent un meilleur contrôle sani­taire des pro­duits. Mais voi­là, nous sem­blons téta­ni­sés, inca­pables de sor­tir d’un cycle mortifère.

Nous aus­si.

Il n’est pas ici ques­tion de défendre la posi­tion amé­ri­caine en matière d’armes, mais plu­tôt d’appeler à prendre chaque dos­sier étran­ger où il nous paraît si évident que nos voi­sins font fausse route pour une occa­sion de nous inter­ro­ger sur nous-mêmes. Sommes-nous meilleurs ou nos angles-morts sont-ils sim­ple­ment dif­fé­rents ? Aurons-nous le cou­rage de les réduire, aurons-nous la volon­té d’ouvrir les yeux ?

Comme sou­vent, la ques­tion est moins d’imaginer de nou­velles solu­tion que de prendre son cou­rage poli­tique à deux mains.

  1. Les chiffres repris dans cet article pro­viennent de : Hélène Sal­lon, « Etats-Unis : 300 mil­lions d’armes à feu, 30 000 morts par an », Le Monde.fr, 8 jan­vier 2013, http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2013/01/08/etats-unis-300-millions-d-armes-a-feu-30 – 000-morts-par-an_1813806_3222.html.

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est codirecteur de La Revue nouvelle, directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque.