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Attention à la marche (du 11 janvier)

Blog - e-Mois - démocratie manifestation Terrorisme par Christophe Mincke

février 2015

Il s’est pas­sé quelque chose d’exceptionnel, à la suite de l’attaque de la rédac­tion de Char­lie Heb­do. Non, il ne s’agit pas du mou­ve­ment d’émotion popu­laire, ni de la vague de « Je suis Char­lie », pas davan­tage de l’affolement des médias sociaux… Sans doute, même pas des agres­sions isla­mo­phobes ayant fait suite à la tuerie.

Aus­si incroyable que cela puisse paraître, des chefs d’État et de gou­ver­ne­ment ont mar­ché. Les poli­tiques marchent peu. Mar­cher, c’est bon pour le peuple. L’homme de pou­voir ne marche que pour faire la révo­lu­tion – la Grande Marche – (et encore est-il le plus sou­vent à che­val), pour faire cam­pagne – on dit alors qu’il ren­contre les « vrais gens » –, pour comp­ter ses affi­dés – l’ascension de la roche de Solu­tré – ou pour se rendre à l’échafaud.

e-Mois

Hor­mis ces rares moments, les puis­sants voyagent en litière, chaise à por­teurs, car­rosse, voi­ture ou avion… Loin des masses, ils exercent le pou­voir dans des cénacles pro­pices, soit à la confi­den­tia­li­té, soit à la mise en scène. De la salle du trône à l’hémicycle, les lieux du pou­voir sont loin de la rue. Les puis­sants ne fré­quentent cette der­nière qu’en mar­quant leur dis­tinc­tion par leur atte­lage (et en crai­gnant pour leur vie).

Car la rue fait peur. Elle est le lieu où se ras­semble le peuple, un endroit qui grouille de vie et donc, poten­tiel­le­ment, de pro­tes­ta­taires, d’entarteurs ou de Ravaillac. Des bou­le­vards hauss­man­niens aux ave­nues déga­gées des répu­bliques popu­laires, de Bra­si­lia à Ver­sailles, l’histoire urbaine est mar­quée de stra­té­gies d’aménagements de la rue pour y faire manœu­vrer la troupe – moto­ri­sée ou non – et d’installation des lieux de pou­voir loin des coupe-gorges des quar­tiers populeux.

Fort logi­que­ment, les mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion sont émaillés de com­bats de rue, de bar­ri­cades, de piquets de grève et de mani­fes­ta­tions. Des Com­mu­nards aux camion­neurs, des grèves de l’hiver 1960 aux récentes « prises d’otage » de la grève géné­rale, en pas­sant par Mai 68, la place Mai­dan et le mou­ve­ment Occu­py, la popu­la­tion, lorsqu’elle pro­teste contre le pou­voir, inves­tit l’espace public. Mar­cher ensemble est la réponse d’une mul­ti­tude qui trouve sa force non dans le pou­voir de cha­cun, mais dans son nombre même. Face aux forces de l’ordre, aux réseaux du pou­voir, à l’infrastructure et à l’argent, le peuple, lorsqu’il est conscient de lui-même, peut espé­rer l’emporter en deve­nant marée.

C’est dans ce rap­port de force entre les salons et la salle du trône, d’une part, et la rue, d’autre part, qu’a débou­lé la marche du 11 jan­vier. Celle-ci aurait pu n’être qu’une Marche blanche à la fran­çaise : un grand moment d’émotion et de com­mu­nion popu­laire, une union sacrée autour d’une pro­tes­ta­tion et d’exigences poli­tiques. Cepen­dant, la pré­sence – sym­bo­li­que­ment à sa tête, concrè­te­ment en un autre lieu – de diri­geants poli­tiques en exer­cice en fait un évé­ne­ment excep­tion­nel. Bien enten­du, il ne s’est agi que de mar­cher quelques cen­taines de mètres, sous bonne garde, mais sous l’œil des camé­ras du monde entier, en un front com­mun de hauts responsables. 

En soi, l’événement est de taille, mais quelle signi­fi­ca­tion lui don­ner ? S’agissait-il pour ces gens de fus­ti­ger publi­que­ment leurs propres poli­tiques sécu­ri­taires et into­lé­rantes, dont les fruits empoi­son­nés se donnent à voir par­tout, jusque dans les évé­ne­ments récents ? Inca­pables d’empêcher les attaques, four­nis­sant un ter­reau favo­rable au déses­poir et aux radi­ca­li­sa­tions isla­miques et iden­ti­taires, ren­dant le pire ima­gi­nable, du ter­ro­risme aux agres­sions isla­mo­phobes, nos diri­geants ont-ils, à Paris, fait un mea culpa ?

S’agissait-il plu­tôt de pro­tes­ter contre les atteintes à la liber­té d’expression par d’autres qu’eux-mêmes ? Les Orban et Rajoy, les Abdal­lah de Jor­da­nie et Ali Bon­go, pour ne prendre qu’eux, ne rêvent que de muse­ler leurs oppo­sants et d’interdire… les mani­fes­ta­tions publiques de leur popu­la­tion. C’est ce dont témoigne, par exemple, la récente cri­mi­na­li­sa­tion, en Espagne, de diverses stra­té­gies de pro­tes­ta­tion (esca­lades de bâti­ments publics, réunion devant le domi­cile d’élus, occu­pa­tions diverses, etc.). S’agissait-il dès lors de pro­té­ger leur mono­pole ? ou plu­tôt, par cette pro­tes­ta­tion publique, d’indiquer qu’il ne fal­lait pas rap­pro­cher leurs propres stra­té­gies liber­ti­cides de celles des ter­ro­ristes ? Voi­là qui serait cen­sé : les ter­ro­ristes sont des par­ti­cu­liers per­pé­trant des assas­si­nats poli­tiques en repré­sailles de l’expression d’opinions qui les dérangent ; les diri­geants, eux, peuvent être à l’origine d’atteintes clas­siques à la liber­té d’expression, celles qui sont orga­ni­sées par l’État lui-même en répres­sion d’opinions qui dérangent ses maîtres. Les simi­li­tudes pour­raient prê­ter à confusion…

Était-il ques­tion de mar­cher pour créer l’occasion de pro­duire sa propre inter­pré­ta­tion des objec­tifs de la mani­fes­ta­tion ? Ain­si Ser­geï Lavrov affir­ma-t-il que Char­lie Heb­do avait été frap­pé par un ter­ro­risme contre lequel la Rus­sie se bat­tait, la marche étant pour lui l’occasion d’appeler la France à s’unir der­rière Pou­tine. Maha­ma­dou Issou­fou, pré­sident du Niger – et cen­seur de Char­lie dans son pays –, mar­cha, selon ses dires, « pour la Répu­blique et la lutte contre le ter­ro­risme ». Qu’importe le chaus­son, pour­vu qu’on ait l’ivresse ?

L’objectif n’était-il, en fin de compte, que de réunir suf­fi­sam­ment de figu­rants pour mettre en scène un pré­sident nor­mal (mais grave) au côté de son peuple ? N’était-il ques­tion, une fois de plus, que de rem­pla­cer la mise en place de poli­tiques for­geant l’avenir par un « signal clair au citoyen », une pro­cla­ma­tion, un dis­cours sup­plé­men­taire ou, pour être plus pré­cis, une pan­to­mime ? Le pré­sident émo­cra­ti­que­ment élu d’une émo­cra­tie occi­den­tale peut-il pen­ser autre­ment le poli­tique que sous la forme d’une com­pas­sion – au sens éty­mo­lo­gique de « souf­frir avec » –, d’une com­mu­nion dans les larmes et la stu­pé­fac­tion ? Serait-ce le cas que ce serait un coup de maître, vu le bond dans les son­dages de Fran­çois Hol­lande le mal-aimé.

Faut-il voir, dans ces quelques pas, le signe de poli­tiques qui ne croient plus en eux-mêmes ? Abo­lis­sant la dis­tinc­tion entre les lieux du pou­voir ins­ti­tués et la rue comme champ du contre-pou­voir popu­laire, l’unanimisme mis en acte signi­fie­rait-il que les diri­geants ont com­pris qu’ils ne diri­geaient plus rien ? Pri­vés de grilles de lec­ture du monde, de pro­jets sociaux et d’outils d’action, auraient-ils pris conscience du carac­tère déri­soire de leur pou­voir face à la com­plexi­té d’un monde dans lequel les États euro­péens ne sont plus que des nains ? Auraient-ils per­du la foi au point de pen­ser que la seule réac­tion qui vaille est de défi­ler, comme le plus impuis­sant des ouvriers, comme le com­mun des mili­tants, espé­rant faire corps avec la masse ?

Certes, demain, on vigi­pi­ra­te­ra à tour de bras, on faci­li­te­ra les écoutes télé­pho­niques, on répri­me­ra les usages illé­gi­times de la liber­té d’expression, on incar­cé­re­ra, on refi­nan­ce­ra des ser­vices de sécu­ri­té… comme d’habitude, comme mille fois depuis qua­rante ans. Mais qui y croit encore ?

Sans doute y avait-il, dans ce cor­tège de têtes (répu­bli­cai­ne­ment) cou­ron­nées, un peu de tout cela. À moins que… À moins qu’il n’ait été autre chose : un défi­lé apo­li­tique por­tant en terre nos démo­cra­ties, mortes de la perte de l’illusion qu’un monde meilleur est possible.

[(Mes­sage de la rédac­tion. Comme tou­jours à La Revue nou­velle, nous ne pen­sons pas que des évé­ne­ments de l’ampleur des récentes attaques ter­ro­ristes s’expliquent de manière sim­pliste, ni qu’il existe un regard auto­ri­sé et per­ti­nent unique, sus­cep­tible d’en rendre compte. Ce texte est donc une ten­ta­tive par­mi d’autres de don­ner des clés de com­pré­hen­sion. Nous vous ren­voyons à nos blogs et à la revue papier pour en lire davantage.)]

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est codirecteur de La Revue nouvelle, directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque.