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Abroger les examens : et pourquoi pas ?

Blog - e-Mois - Covid-19 enseignement supérieur inégalité par Renaud Maes

mai 2020

La crise de la Covid-19 a une fonc­tion de mise en lumière et d’aggravation des lacunes de notre sys­tème social. Ceci est vrai peu importe les sec­teurs et, sou­vent, plus les consé­quences de cette crise sont vio­lentes, plus la situa­tion qui pré­exis­tait était déjà pro­blé­ma­tique. Les artistes sont aujourd’hui contraints de vivre avec des reve­nus insuffisants […]

e-Mois

La crise de la Covid-19 a une fonc­tion de mise en lumière et d’aggravation des lacunes de notre sys­tème social. Ceci est vrai peu importe les sec­teurs et, sou­vent, plus les consé­quences de cette crise sont vio­lentes, plus la situa­tion qui pré­exis­tait était déjà pro­blé­ma­tique. Les artistes sont aujourd’hui contraints de vivre avec des reve­nus insuf­fi­sants pour nour­rir une famille ou rem­bour­ser un emprunt hypo­thé­caire, mais leur « sta­tut » était déjà pré­caire avant la crise. Les soi­gnants sont aujourd’hui exté­nués, mais ils étaient déjà débor­dés. Cer­taines mai­sons de repos deviennent des mou­roirs, mais elles man­quaient déjà des moyens néces­saires à garan­tir la digni­té de nos aînés. 

C’est aus­si le cas pour notre ensei­gne­ment supé­rieur. Nous savons que notre ensei­gne­ment supé­rieur est l’un des plus inéga­li­taires en Europe et ce au moins depuis 2000. Nous savons que la « démo­cra­ti­sa­tion » s’opère de manière ségré­ga­tive, que les hautes écoles et l’enseignement supé­rieur de pro­mo­tion sociale portent à eux deux l’essentiel des efforts en matière d’accessibilité des milieux popu­laires au supé­rieur. Nous savons que les uni­ver­si­tés se referment au contraire sur les milieux les plus édu­qués, que les poli­tiques d’excellence et la « modu­la­ri­sa­tion accrue » des par­cours per­mise par le décret « Pay­sage » ont contri­bué à cet enfer­me­ment. Nous savons que la pre­mière année sert de filtre social et que cette réa­li­té est liée aus­si à des choix ins­ti­tu­tion­nels d’affectation du cadre ensei­gnant — qui déter­mine le taux d’encadrement, lequel à son tour influe lour­de­ment sur le taux de réus­site. Nous savons que les bourses et aides sociales sont insuf­fi­santes, que de trop nom­breux CPAS poussent les étu­diants à arrê­ter des études jugées trop longues, trop coû­teuses ou pas assez « ren­tables » en termes d’insertion socio­pro­fes­sion­nelle future, sans que les cri­tères de ces juge­ments ne soient jamais très clairs. Nous savons que de plus en plus d’étudiants sont pré­ca­ri­sés, que les jobs étu­diants deviennent de plus en plus lourds tant en termes d’horaires que de res­pon­sa­bi­li­tés ou de charge phy­sique et men­tale, que la pros­ti­tu­tion étu­diante se déve­loppe sur cette pré­ca­ri­té crois­sante. Nous savons que nous sommes de mau­vais élèves euro­péens en matière d’accès des adultes en reprise d’étude aux for­ma­tions ini­tiales diplô­mantes à l’université et en écoles supé­rieures des arts. 

On peut conti­nuer lon­gue­ment la liste des dys­fonc­tion­ne­ments connus et docu­men­tés, mais sys­té­ma­ti­que­ment dis­si­mu­lés der­rière deux faits : nos frais d’inscription sont peu éle­vés par rap­port à la moyenne euro­péenne et l’accès aux filières du supé­rieur est par­ti­cu­liè­re­ment « libre » puisqu’il n’y a « pas de tests d’entrée » sauf en méde­cine et dans l’enseignement supé­rieur artis­tique. Outre que l’on oublie fré­quem­ment (ou fai­sons mine d’oublier) que les frais d’inscription couvrent, dans plu­sieurs pays, les frais aca­dé­miques (et notam­ment l’achat de livres et syl­la­bus), que plu­sieurs län­der alle­mands ont ins­tau­ré la gra­tui­té com­plète de l’enseignement supé­rieur ou encore que le niveau de nos bourses est par­ti­cu­liè­re­ment bas par rap­port aux autres pays euro­péens, ces deux « faits » servent sur­tout à jus­ti­fier un immo­bi­lisme poli­tique cou­pable, qui amène la Bel­gique fran­co­phone à dis­po­ser aujourd’hui d’un ensei­gne­ment supé­rieur pro­fon­dé­ment ségré­gué et qui contri­bue très acti­ve­ment à la repro­duc­tion des inéga­li­tés sociales. Et cela, c’est avant la crise. 

Avec la crise 

Le pas­sage en « ensei­gne­ment à dis­tance » à l’occasion de cette crise a bra­qué un pro­jec­teur sur ces réa­li­tés. On l’a vu, les hautes écoles ont d’emblée connu des dif­fi­cul­tés, qui ont par­fois fait l’objet de cri­tiques d’acteurs émi­nents du sec­teur, mais leur « retard » est par­fai­te­ment expli­cable, puisque ce sont elles qui ont les publics qui ont le moins de moyens finan­ciers et donc de pos­si­bi­li­té tech­niques de rejoindre les cours en ligne. Et l’on ne parle même pas de l’enseignement supé­rieur de pro­mo­tion sociale, qui a dû bri­co­ler en urgence avec le peu de moyens dont il dis­pose et sans béné­fi­cier du tout de l’attention média­tique et poli­tique des autres types d’enseignement.

Plus encore, si cer­taines auto­ri­tés uni­ver­si­taires fan­fa­ron­naient au début de la crise annon­çant « être prêtes » en trois jours à un bas­cu­le­ment en ligne, au vu des témoi­gnages nom­breux d’étudiants aujourd’hui, on constate que la réa­li­té est bien éloi­gnée des dis­cours des mana­gers ins­ti­tu­tion­nels, qui prennent par­fois des relents orwel­liens face aux dif­fi­cul­tés concrètes éprou­vées par les étu­diants, les ensei­gnants et le per­son­nel administratif. 

En 2011 déjà, je poin­tais dans une étude com­pa­ra­tive des « expé­riences de l’université » entre un groupe d’étudiants très aisés et un groupe d’étudiants très pré­ca­ri­sés que les outils d’enseignement en ligne agis­saient comme un sup­port posi­tif pour l’étude auprès des pre­miers et repré­sen­taient une véri­table épreuve pour les seconds. C’est exac­te­ment le pro­blème aujourd’hui, et cela contri­bue à ali­men­ter d’ailleurs les cartes blanches d’étudiants contra­dic­toires dans les quo­ti­diens décri­vant leur vécu des cours en ligne. Pour la mino­ri­té d’étudiants uni­ver­si­taires issus de milieux popu­laires, l’expérience de l’enseignement en ligne est effec­ti­ve­ment bien moins gérable, que ce soit parce qu’ils logent dans un appar­te­ment trop petit avec leur famille, que leur accès inter­net soit défi­cient, que leurs reve­nus aient sou­dai­ne­ment dis­pa­rus et ne soient que par­tiel­le­ment contre­ba­lan­cés (dans le meilleur des cas) par les aides sociales d’urgence. Il en est de même pour les adultes en reprise d’étude avec charge de famille, pour ceux qui cumulent étude et emploi, le télé­tra­vail ayant comme consé­quence une déstruc­tu­ra­tion des rythmes horaires et une inten­si­fi­ca­tion des cadences de production. 

Très logi­que­ment, les étu­diants qui n’ont pas de lieu d’étude adé­quat ne pour­ront pas réus­sir les exa­mens. C’est une évi­dence, mais elle semble encore aujourd’hui échap­per à l’attention poli­tique. Rien ne sert d’ouvrir des lieux phy­siques pour pas­ser l’examen des­ti­nés à ceux qui ne dis­posent pas d’une chambre dotée de connexion inter­net si, en amont, il n’y a pas un lieu d’étude adé­quat. De plus, il est abso­lu­ment illu­soire de croire qu’une semaine d’étude dite « tam­pon » suf­fise à rat­tra­per la matière d’un semestre. On ne peut pas d’un côté répé­ter encore et encore aux étu­diants qu’un tra­vail régu­lier est le meilleur moyen de réus­sir une année et de l’autre consi­dé­rer que deux à trois mois de retard d’étude régu­lière puissent être contre­ba­lan­cés par sept jours d’ingurgitation for­cée de la matière. 

Il faut insis­ter : les mesures d’urgence ont ser­vi à faire « le moins pire » face à la crise. Mais elles n’ont pas gom­mé les inéga­li­tés sociales pré­exis­tantes et n’ont pu qu’amenuiser leur ren­for­ce­ment à cause de cette crise. Mettre à dis­po­si­tion des étu­diants des ordi­na­teurs via les ser­vices sociaux est évi­dem­ment une excel­lente mesure, mais elle ne vient pas faire dis­pa­raître les inéga­li­tés dans l’accès à un loge­ment adap­té (qui sont autre­ment plus criantes que celles de l’accès à un ordinateur). 

Abroger les examens ?

En mai 1968, l’Assemblée libre de l’université libre de Bruxelles, qui ras­sem­blait des étu­diants, bien sûr, mais aus­si des assis­tants, des pro­fes­seurs et des membres du per­son­nel admi­nis­tra­tif, tech­nique et ouvrier, ouvrit un groupe de réflexion sur « le pro­blème des exa­mens ». Ce groupe se pro­non­ça dans un pre­mier temps en faveur de leur abro­ga­tion, arguant que les exa­mens dans « l’état du fonc­tion­ne­ment de l’université » n’étaient qu’un outil de « hié­rar­chi­sa­tion sociale ». Si le groupe aban­don­na pro­gres­si­ve­ment cette idée, c’est que ses membres virent dans les pers­pec­tives d’une démo­cra­ti­sa­tion réelle de l’université la pos­si­bi­li­té d’une éga­li­té face aux exa­mens, celle-ci sup­po­sant donc qu’en amont l’on ait pris toute les mesures sociales et péda­go­giques per­met­tant de lut­ter acti­ve­ment contre les inégalités. 

Aujourd’hui, la ques­tion doit clai­re­ment être posée : la condi­tion d’une pos­si­bi­li­té d’égalité face aux exa­mens est-elle rem­plie ? Et corol­lai­re­ment, ne devrait-on envi­sa­ger d’abroger les examens ? 

Bien sûr, on objec­te­ra que cette piste est sans doute trop radi­cale, et que les jurys ont été appe­lés à « modé­rer » leurs exi­gences et à être « clé­ments » dans la cota­tion. Non seule­ment ces appels reposent sur une appré­cia­tion émi­nem­ment sub­jec­tive de la situa­tion par les ensei­gnants, mais en plus ils semblent igno­rer que le rôle d’un jury péda­go­gique n’est pas de faire un tra­vail social. 

L’intervention sociale auprès des étu­diants, et sin­gu­liè­re­ment l’objectivation des dif­fi­cul­tés sociales vécues par cha­cun d’eux, est une matière bien trop com­plexe pour la lais­ser entre les mains des non-spé­cia­listes que nous sommes toutes et tous lorsque nous sié­geons en jury. C’est pour cette rai­son d’ailleurs que toutes les ins­ti­tu­tions ont déve­lop­pé des ser­vices sociaux qui garan­tissent la confi­den­tia­li­té des entre­tiens et où des per­sonnes expertes, for­mées à cette fin, accom­pagnent nos étudiants. 

À l’heure actuelle, nous nous diri­geons clai­re­ment vers une ses­sion qui va opé­rer plus que toutes les autres comme un outil de sélec­tion sociale par­ti­cu­liè­re­ment effi­cace. Nous allons donc toutes et tous, en tant qu’enseignants, contri­buer à mettre en échec des per­sonnes parce qu’elles se sont trou­vées dans une situa­tion impré­vi­sible qui a anni­hi­lé leurs pos­si­bi­li­tés d’étude. À ce stade, aucune tolé­rance n’a été annon­cée en matière de pos­si­bi­li­tés de faci­li­ta­tion du redou­ble­ment : nos règles actuelles qui écartent les étu­diants après un cer­tain nombre d’échecs seront donc, a prio­ri, bien d’application. Plus encore, on le sait, un redou­ble­ment repré­sente pour de nom­breux étu­diants pré­caires un coût prohibitif. 

Nous nous pré­pa­rons donc, fina­le­ment, à un véri­table exer­cice de dar­wi­nisme social appli­qué. De l’abrogation des exa­mens et de cet exer­cice, on peut vrai­ment se deman­der quelle est la mesure la plus radicale. 

Renaud Maes


Auteur

Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il est devenu rédacteur en chef de {La Revue nouvelle} en novembre 2016. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).