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Bertrand Ô Bertrand

Numéro 1 mars 2025 - Europe extrême droite UE (Union européenne) par John Pitseys

mars 2025

Intégration de candidats d’extrême droite, remise en cause du cordon sanitaire, vidéo de propagande reprenant tous les clichés arabophobes possibles : que personne ne s’y trompe, les appels du pied du MR à l’extrême droite relèvent du choix stratégique et de la guerre idéologique. Est-il important de savoir si M. Bouchez est vraiment raciste en son for […]

Éditorial

Intégration de candidats d’extrême droite, remise en cause du cordon sanitaire, vidéo de propagande reprenant tous les clichés arabophobes possibles : que personne ne s’y trompe, les appels du pied du MR à l’extrême droite relèvent du choix stratégique et de la guerre idéologique.

Est-il important de savoir si M. Bouchez est vraiment raciste en son for intérieur, ou s’il existe encore des libéraux progressistes au sein du MR ? Ces actes sont collectivement assumés. L’idée est simple : on ne change pas une équipe qui gagne ni les méthodes qui ont fait leurs preuves en Italie, en Grande-Bretagne, en France, aux États-Unis.

Deux éléments propres au débat public anesthésient notre regard à cet égard. Le premier est la dilution de l’agenda médiatique. Un fait succède à l’autre, une parole efface la précédente, les indignations du lundi font oublier le no pasaran du dimanche. La provocation permanente est tout à fait voulue de la part du MR. Elle nous habitue à l’indigne, elle transforme notre colère en protestation un peu kitch. Il faut désormais faire un effort de l’esprit pour se souvenir que M. Bouchez a affirmé respecter davantage Éric Zemmour que Valérie Pécresse, qu’il trouve que le programme du Vlaams Belang n’est pas raciste (mais trop à gauche par contre), que M. Jeholet a tranquillement demandé à un député de la Nation de retourner dans son pays et qu’il en a tiré de juteux fruits électoraux.

Le second est la manière dont la nouvelle droite retourne de manière perverse les outils du constructivisme contre lui-même. Tout est fait pour que rien ne signifie rien dans le débat public, et que puisse ensuite s’imposer dans ce désert la triade « trique, tripes et fric » qui fait aujourd’hui le succès du Mouvement réformateur. C’est frappant quand on se promène sur X par exemple, et ça fonctionne en deux temps.

Le premier consiste à faire assaut de nominalisme. On discute d’extrême droite, de racisme, d’autoritarisme, et la réponse fuse : « mais c’est quoi, pour vous, le racisme ? C’est quoi, au juste, l’extrême droite ? Après tout, tel point du programme du VB recoupe le programme du parti social-démocrate danois, non ? Soyez précis, et ne versez pas dans les clichés tout de même ». La nouvelle droite ne s’accommode que des définitions les plus minimales du racisme (« Le racisme, c’est croire que les Noirs sont inférieurs et qu’il faut les bruler vifs ») ou de l’extrême droite (« je ne suis pas d’extrême droite, car l’extrême droite c’est porter un uniforme SS »), et désarme toute objection puisque toute tentative de définition sera suivie par une demande de définition complémentaire, de la part d’un interlocuteur soudain convaincu des bénéfices d’une saine relativité des valeurs.

Lorsqu’on tente de proposer des catégories d’analyse, et la seconde apostrophe se déclenche : « mais qui êtes-vous pour décider de ce qu’est la bonne manière de définir l’extrême droite ? C’est tout de même très totalitaire/ un peu biaisé/ typique du gauchisme wokiste/ révélateur de vos tendances moralisatrices, ces manières de faire » ! La nouvelle droite fustige toutes les formes possibles de relativisme civilisationnel, mais refuse volontiers d’admettre que les mots ont un sens. Dans ces conditions, tout se passe comme si nous n’avions le choix qu’entre trois maux démocratiques : l’indifférence collective, la transformation résignée de la discussion en bruit indistinct, ou la superposition de tribalismes plus ou moins criards.

Tout cela commence à se voir. Cela prendra le temps qu’il faut, mais c’est notre responsabilité collective de dépiauter ces procédés. C’est la responsabilité de la gauche de ne pas déserter le terrain de la raison publique, car la droite aura toujours le culot de faire passer ses nouveaux agendas identitaires pour une version bien de chez nous de l’universalisme authentique – ou au contraire, de faire passer toute forme d’objection pour un dogmatisme intolérable. Et c’est un des rôles de cette revue. La Revue nouvelle fut fondée sur les décombres de la guerre il y a 80 ans exactement, en février 1945. Ses fondateurs voulaient en faire un lieu d’engagement progressiste, mais aussi un espace de réflexion. Un endroit où on se permet d’être curieux, où on se donne le droit de prendre le temps, où on accepte de penser aussi contre soi. Est-ce efficace ? On ne peut pas en être sûr. Mais ce projet a plus de sens que jamais. Bertrand Russell a souvent les mots qu’il faut, laissons-le clore : « ce sont les idiots qui sont surs d’eux et les gens sensés qui sont pleins de doutes ».

John Pitseys


Auteur

Docteur en philosophie et juriste, John Pitseys est député régional bruxellois et professeur invité à l’Université catholique de Louvain. Ses travaux portent pour l’essentiel sur des questions de théorie de la démocratie et de la régulation publique.
La Revue Nouvelle
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