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Avec Bernard Stiegler

Numéro 6 - 2020 - décès philosophie par Jean-Claude Englebert

septembre 2020

Le philosophe français Bernard Stiegler est décédé le 5 aout 2020. Son parcours est multidimensionnel et protéiforme : le documenter de manière complète et précise requerra des spécialistes de plusieurs disciplines. L’objectif est ici de donner envie d’explorer son travail et de le mobiliser pour agir sur ce que nous affrontons individuellement et collectivement, en tentant d’esquisser […]

Le Mois

Le philosophe français Bernard Stiegler est décédé le 5 aout 2020. Son parcours est multidimensionnel et protéiforme : le documenter de manière complète et précise requerra des spécialistes de plusieurs disciplines. L’objectif est ici de donner envie d’explorer son travail et de le mobiliser pour agir sur ce que nous affrontons individuellement et collectivement, en tentant d’esquisser une cartographie de son œuvre. Ayant eu la chance de le côtoyer depuis 2013, cet article est aussi un hommage.

Commençons par la fin…

Bernard Stiegler concevait le domaine auquel il était rattaché, la philosophie, comme un point d’ancrage pour l’action. Il a publié des dizaines d’ouvrages, principalement comme auteur, mais aussi comme directeur. Le dernier ouvrage paru1 est collectif et reprend l’état de sa pensée, celle d’un monde confronté à l’impératif de bifurquer immédiatement face aux périls qui menacent l’Humanité, mais également notre humanité, collectivement et individuellement2. Les technologies numériques occupent une place centrale dans son travail, mais son originalité est le cadre conceptuel qu’il a bâti pour établir le lien entre la manière dont ces technologies sont conçues et leurs conséquences. Pour Stiegler, il ne s’agit pas de mettre en place quelques mesures cosmétiques ni de tourner le dos à ces technologies, mais bien d’en appeler à des politiques publiques visant à une autre conception et à un autre dessein des outils numériques. À contrario, la prolifération des outils actuels, prolongation numérique des « industries culturelles » de la première moitié du XXe siècle, ne peut que conduire à des déroutes multiples : ce qui fait le succès des acteurs du numérique à l’échelle mondiale est aussi ce qui dévaste l’Humanité de tous les points de vue : écosystémique, politique, social, culturel, médical, mais également économique et financier, l’économie des grandes firmes numériques de la Silicon Valley conduisant, selon Stiegler, à une insolvabilité généralisée.

Les constats dressés par Stiegler ont conduit certains à le qualifier de catastrophiste. Pour en arriver à une telle conclusion, il faut d’abord nier l’œuvre elle-même, sa structure et ses prolongations. Il faut ensuite faire l’impasse sur la richesse des propositions qu’elle porte et l’énergie qu’il a consacrée à mettre certaines d’entre elles en œuvre. Il écartait les termes d’optimisme et de pessimisme, qui étaient pour lui des signes de paresse, et en appelait au courage. Il n’en manquait pas et c’est ce qui l’a conduit à constituer le collectif Internation, mobilisant ainsi l’énergie nécessaire à l’écriture collective de ce dernier ouvrage, pensé comme une annexe à un courrier envoyé au secrétaire général des Nations unies, António Guterres, qui figure dans le livre. Le présent article ne suffirait pas à sa recension, conçu qu’il est comme un plan d’action pour que les nations et les peuples s’emparent des défis auxquels ils sont confrontés. Faisant court, donc maltraitant, disons que cet ouvrage fait trois choses :

  • un recensement des enjeux écologiques et sanitaires, au sens large, c’est-à-dire aussi au sens de la santé mentale, donc sociale, politique et culturelle, auxquels l’Humanité est confrontée ;
  • une mobilisation pluridisciplinaire large autour de ces questions pour créer des savoirs propositionnels ;
  • une unification de ces problématiques et des propositions sous-jacentes autour du concept d’entropie.

Ce dernier concept, né de la thermodynamique et revisité, entre autres, par Shannon pour la théorie de l’information, par Schrödinger pour l’explication de ce qu’est la vie3 et par Nicholas Georgescu-Roegen pour le lien entre entropie et économie4, qualifie l’irréversible dissipation5 de ce qui est mobilisable pour l’action. L’apport de Stiegler, antérieur à cet ouvrage, aura été d’étendre ce concept à la manière dont la conception et l’utilisation des technologies numériques actuelles sont créatrices d’entropie et d’avoir établi un lien entre cette création, destruction de nos esprits individuels et collectifs, destruction des conditions d’existence de la vie et façon dont cette destruction alimente une « rétroaction positive », soit vulgairement un cercle vicieux.

Pour terminer cette partie, mentionnons qu’elle fait référence à des actions concrètes en cours. La création à la fin de 2018 du collectif Internation n’est pas la moindre, le nom faisant référence à un écrit de Marcel Mauss de 1920, au lendemain de la Première Guerre mondiale. Ce n’est pas la seule. Depuis l’automne 2016, avec l’Institut de recherche et d’innovation (IRI, sur lequel nous reviendrons plus bas), il mettait en place un programme de Territoire Apprenant Contributif. La territorialité est une dimension majeure de ce programme, pour son ancrage, pour la mobilisation de ses habitants et des organisations présentes (pouvoirs publics, secteur associatif et économique). Le territoire choisi, celui des neuf communes constituant l’établissement public territorial Plaine Commune, au nord de Paris, dans le département de la Seine-Saint-Denis, a été tout sauf neutre étant donné les divers brassages dont il est le siège, la précarité d’une part importante de ses habitants et les enjeux qui le traversent, à commencer par la tenue des Jeux olympiques de Paris en 2024. Ce programme possède des déclinaisons dans des champs aussi variés que la pédopsychiatrie, avec la création d’une clinique contributive, ou la création d’une économie contributive territorialisée6 qui donne un autre contenu à la valeur et à l’investissement et est destinée à sous-tendre la mise en place de revenus contributifs.

Une pratique

Bernard Stiegler n’était pas homme à recommencer à vivre comme si de rien n’était une fois sa journée terminée. Les avertissements contenus dans ses ouvrages ou les constats dévastateurs qu’il formulait lors de ses exposés l’habitaient, tout comme les projets qui en découlaient. C’est probablement ce qui lui a donné l’énergie d’accomplir de front son travail d’écriture prolifique (un livre par an en moyenne ces dernières années), les cours qu’il a donnés en Chine, en Inde ou aux États-Unis, l’animation des divers organismes qu’il a créés ainsi que les nombreuses réponses favorables qu’il donnait à des demandes d’intervention, dont les traces vidéos font éclater la clarté de son propos, ses capacités pédagogiques et son humanité. L’engagement chez Stiegler est à comprendre de manière totale, c’est-à-dire en tant qu’implication dans la polis, mais également dans ce qui le préoccupait intimement.

Ars Industrialis7, association fondée en 2005, a été le creuset de maintes rencontres et évènements. Pharmakon était l’un d’eux, sous la forme d’un séminaire annuel de philosophie dans lequel il abordait une question pratique particulière durant plusieurs séances (mondialisation, localité, mouvement Occupy…) de deux à trois heures. Jusqu’en 2017, ce séminaire se concluait par une académie d’été de trois ou quatre jours, chez lui, à Épineuil-le-Fleuriel. Par construction, ce séminaire avait vocation à rester confidentiel. Il était cependant exemplaire de la méthode Stiegler : alimenter les participants avec une lecture philosophique de la question abordée, recueillir leurs questions et interventions puis susciter des contributions. Cela l’alimentait généralement pour son ouvrage suivant qui raffinait le projet stieglerien, fait de philosophie et d’engagement.

Notons, plus pour prendre date que pour l’anecdote, que Bernard Stiegler a fait adopter en février dernier par l’assemblée générale d’Ars Industrialis son changement de nom en Association des amis de la génération Thunberg, Greta Thunberg à qui il aura dédié le dernier ouvrage publié en son nom propre8.

La philosophie comme hygiène

L’apport de Bernard Stiegler à la philosophie, les concepts qu’il a développés méritent d’être inventoriés et approfondis par des spécialistes. D’un point de vue personnel, il parlait de sa pratique de la philosophie comme d’une manière de lutter contre sa propre mélancolie, qu’il décrivait comme ce qui survient lorsqu’on prend conscience de ce que sa vie aura un terme.

Cette pratique remontait à la période 1978 – 1983, où il était incarcéré pour braquage à main armée. Sa liberté de mouvement étant réduite à néant, Stiegler s’est livré à la pratique de la philosophie pour structurer son activité carcérale, lisant, annotant, résumant, re-résumant. Ce travail, fondamentalement individuel, a bénéficié du soutien de Gérard Granel, professeur de philosophie de l’université de Toulouse. Sa formation prend corps, et il consacre un de ses premiers congés pénitentiaires à un rendez-vous avec Jean-François Lyotard et Jacques Derrida.

Derrida est une des grandes sources d’inspiration de Stiegler, en particulier ses travaux sur la grammatologie. Une autre grande filiation, plus importante peut-être et surtout moins connue, est celle de Gilbert Simondon qui a modernisé ce qu’on appelle, de façon réductrice, la philosophie de la technique. Dans sa thèse9 et dans sa thèse annexe10, Simondon met en évidence les liens indissolubles entre technique et culture au sens large et entre technique et individuation, soit devenir qui l’on est, pour faire court. Stiegler a énormément développé les questions d’individuation psychique, sociale et technique et y a ajouté le concept de transindividuation11.

Stiegler publie sa thèse en 1994, sous le titre La technique et le temps. La faute d’Épiméthée12. Cet ouvrage riche et remarquablement construit jette les bases de ce que sera le projet stieglerien, établissant la nature intrinsèquement technique et culturelle de toute société, faite à la fois de création de prothèses compensant aussi bien nos faiblesses corporelles que celles des premiers hominidés depuis plus de deux millions d’années, et de moyens (techniques) de faire se sédimenter d’une manière « grammatisée » ces prothèses, depuis le silex taillé jusqu’aux outils numériques, chaque élaboration de prothèse conduisant à une atrophie (tel le GPS atrophiant la capacité à utiliser une carte routière). Stiegler s’est appuyé sur et a démultiplié les utilisations de la notion de pharmacologie de Platon, ce qui est tour à tour poison et remède selon les circonstances et la manière d’administrer.

Ce concept est transversal tant à l’œuvre qu’aux actions de Stiegler, en particulier par rapport à l’utilisation des technologies. Il l’a utilisé pour enrichir le travail de nombre de penseurs qui l’ont précédé, à commencer par Karl Marx, envers qui il nourrissait une admiration tant par rapport au fond de l’œuvre que par rapport à la méthode qu’il a utilisée pour analyser et critiquer le capitalisme. Stiegler a plus utilisé Marx sous l’angle du penseur de la technique des Grundrisse que ses apports en économie.

Le praticien

Il doit à présent être clair que Stiegler était notamment un philosophe, même si c’est principalement. Ajoutons qu’il n’a pas embrassé une carrière académique. Hormis son poste d’enseignant à l’université de Compiègne, dont il était récemment retraité, il a travaillé depuis 2006 à l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), bureau d’étude institué sous la forme d’une association qu’il a initialement fondé comme département du Centre Pompidou, à Paris. L’histoire de l’IRI devra être écrite. Ce qu’il faut en retenir est qu’il s’agit du vaisseau amiral de la flotte stieglerienne, passerelle entre le travail conceptuel sur les questions de la contribution, dérivant de la notion d’organologie générale qu’il a développée, et leur mise en pratique sous la forme d’outils informatiques surmontant la barrière entre ce qui est supposément passif (la lecture, l’écoute) et ce qui est actif (l’écriture), avec de nombreux partenariats avec des entreprises.

Le travail de l’IRI se situe dans la prolongation de réalisations menées par Stiegler et les équipes qu’il a constituées à la Bibliothèque nationale de France ou à l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam), qui ont en commun de mobiliser collectivement les « utilisateurs » pour les faire devenir contributeurs. Il faudra détailler cela, mais cette mention souligne la passion de Stiegler pour les pratiques artistiques et la vision qu’il en avait : des moyens de sortir le public de sa condition d’audience, recherchée pour être monétisée. Il a un jour écrit : « Il y a la même distance entre un public et une audience qu’entre un patient et un toxicomane13 ».

Pour conclure provisoirement

Homme courageux et infatigable, Bernard Stiegler aura été non consensuel jusque dans le choix de consensus revendiqués. Ce lecteur de Marx et ancien membre revendiqué du Parti communiste français en appelait à un compromis historique pour sauver l’Humanité d’elle-même, à savoir la mobilisation d’industriels (Vinci, Danone, Société générale) pour la mise en place de la société de la contribution qu’il a commencé à bâtir en Seine-Saint-Denis, comme cela a été évoqué plus haut.

Être non consensuel l’a exposé à des critiques quelquefois peu amènes. La phase qui s’ouvre depuis son décès ne permettra plus de s’abriter derrière la personnalité de l’homme ni le caractère quelquefois ardu de ses écrits pour en juger. Quoi qu’on en dise ou qu’on en pense, son œuvre écrite est profonde et se retrouve maintenant entre nos mains : il y a de quoi faire. Les actions qu’il a impulsées sont amenées à se prolonger. Tout comme le présent article, qui n’a fait que les effleurer, espérons-le avec la tendresse que commande l’amitié, et dont l’incomplétude appelle des prolongements.

  1. Collectif Internation, Bifurquer, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2020.
  2. L’auteur de l’article est trop pompeusement mentionné comme cotraducteur de l’anglais vers le français d’un des articles.
  3. Schrödinger E., Qu’est-ce que la vie?, Point-Sciences, 1993, première version parue en 1944.
  4. Traduit dans Georgescu-Roegen N., La décroissance. Entropie-économie-écologie, éditions Sang de la terre, 2006.
  5. L’explication de l’entropie comme une dissipation rendant impossible la mobilisation est personnelle à l’auteur de l’article.
  6. Dont les fondements proviennent de Morlat C., Système productif soutenable, de l’écodéveloppement au web contributif, ISPE Éditions, 2020 (à paraitre).
  7. « Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit, fondée notamment par Bernard Stiegler »
  8. Stiegler B., Qu’appelle-t-on panser ? Tome 2 : la leçon de Greta Thunberg, Les Liens qui Libèrent, 2020.
  9. Simondon G., L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Millon, 2005 (1964).
  10. Simondon, G., Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, 2012.
  11. Référence au vocabulaire d’Ars Industrialis, Millon, 2013.
  12. Ouvrage aujourd’hui épuisé et réédité avec les deux tomes suivants dans Stiegler B., La technique et le temps, Fayard, 2018.
  13. Stiegler B., Pharmacologie du Front national, Flammarion, 2013.

Jean-Claude Englebert


Auteur

consultant, enseignant et chercheur indépendant aux confins de l’écologie, de l’économie et des technologies
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