Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Au-delà d’un double piège, retrouver l’histoire…

Numéro 10 Octobre 2001 par Donat Carlier

février 2009

Le déni d’humanité que consti­tuent les atten­tats du 11 sep­tembre risque de nous entrai­ner dans une spi­rale de vio­lences si la réponse qui y est appor­tée s’inscrit dans ce cadre abso­lu, a‑historique, de la lutte entre le Bien et le Mal, cadre dans lequel se situe un mou­ve­ment ter­ro­riste comme celui de Ben Laden. D’autre part, une cer­taine expli­ca­tion anti-impé­ria­liste, jus­ti­fi­ca­trice de ce drame, ne per­met ni d’en com­prendre les res­sorts, ni d’y répondre en le condam­nant tota­le­ment. Elle empêche même de pen­ser des alter­na­tives poli­tiques cré­dibles aux appels déses­pé­rés et déses­pé­rants à une mora­li­sa­tion des rap­ports de force mon­diaux. Contre ces dif­fé­rentes formes d’échappées de l’histoire, il faut aujourd’hui se don­ner des objec­tifs qui nous donnent à nou­veau prise sur le cours de choses. 

Les atten­tats per­pé­trés ce 11 sep­tembre aux États-Unis nous sont immé­dia­te­ment appa­rus comme des actes ter­ro­ristes sans pré­cé­dent. Pour­quoi a‑t-il été d’emblée impos­sible de les assi­mi­ler à tout autre évè­ne­ment connu ? La ques­tion à peine posée, les rai­sons s’accumulent en un trop-plein effrayant : la sym­bo­lique des­truc­trice stu­pé­fiante, qui nous a immé­dia­te­ment hap­pés en mobi­li­sant un sys­tème média­tique mon­dia­li­sé ; l’ampleur du bilan humain (envi­ron six-mille morts) qui, lui, ne s’est en réa­li­té dévoi­lé que peu à peu ; les des­truc­tions maté­rielles gigan­tesques ; le retour­ne­ment de la puis­sance tech­no­lo­gique en insigne fra­gi­li­té ; la déter­mi­na­tion hai­neuse et mor­ti­fère abso­lue de cri­mi­nels pous­sant leur néga­tion de la vie jusqu’à leur propre sacri­fice « kami­kaze » ; leur patiente pré­pa­ra­tion au cœur même de la socié­té amé­ri­caine, objet de leur haine dont ils semblent pour­tant si « proches»… et, plus pro­fon­dé­ment peut-être, une absence de reven­di­ca­tion, ren­voyant à un rejet abso­lu de l’Autre ain­si que, arti­cu­lée à ce silence, la dimen­sion pla­né­taire, « déra­ci­née », de ces actes de terreur. 

En fait, si les atten­tats du 11 sep­tembre nous sai­sissent encore main­te­nant d’un effroi inédit, c’est parce qu’ils réunissent l’ensemble de ces traits en un seul évè­ne­ment. Mais ce sont les deux der­nières carac­té­ris­tiques citées qui per­mettent le plus sur­ement de par­ler d’un évè­ne­ment qui fait rup­ture. Et d’autant plus s’il se confirme qu’il inau­gure le pas­sage à un nou­veau ter­ro­risme mas­sif, bio­lo­gique, chi­mique voire nucléaire, qui appro­fon­di­rait la sophis­ti­ca­tion des moyens tech­niques mis en œuvre pour arri­ver à faire explo­ser deux Boeings dans les tours jumelles du World Trade Center.

LES AVATARS CONTEMPORAINS DU TERRORISME 

Les carac­té­ris­tiques de ces atten­tats, prises iso­lé­ment et à des échelles plus modestes, ne sont en réa­li­té pas vrai­ment neuves. Elles consti­tuent en par­tie l’héritage des diverses étapes qui ont scan­dé l’évolution du phé­no­mène ter­ro­riste1, à par­tir des années 1970. Ce phé­no­mène n’est évi­dem­ment pas propre au Moyen-Orient. Des rap­pro­che­ments de la ter­reur nihi­liste du 11 sep­tembre peuvent être effec­tués avec les actes per­pé­trés par des mou­ve­ments extré­mistes de droite, par exemple en Ita­lie (atten­tat de la gare de Bologne), aux États-Unis (Okla­ho­ma City), voire en Bel­gique (les tueurs fous du Bra­bant), ou natio­na­listes, comme l’ETA au Pays basque ou cer­tains groupes Tamoul au Sri-Lan­ka. La ter­reur glo­ba­li­sée, elle, vient par contre d’entrer dans l’histoire sous nos yeux. 

Une pre­mière inflexion déci­sive dans l’histoire récente du ter­ro­risme dis­tingue la nais­sance de la filia­tion « nihi­liste », à laquelle on peut rac­cro­cher le 11 sep­tembre, du ter­ro­risme d’extrême gauche des années 1970, carac­té­ri­sé par la lutte « anti­éta­tique » de la Bande à Baa­der ou des Bri­gades rouges. Un ter­ro­risme qui « pla­carde par­tout son mani­feste, déclare ses inten­tions […] et implore en vain qu’on lui adresse la parole2 ». Au tour­nant des années 1970 et 1980, est appa­ru un ter­ro­risme non plus anti­éta­tique mais bien mani­pu­lé par des États natio­na­listes arabes (comme la Libye) ou reli­gieux (comme l’Iran), les atten­tats inter­na­tio­naux menés au nom de la lutte pales­ti­nienne jouant d’une cer­taine manière un rôle de « relais » entre l’extrême gauche vio­lente et cette nou­velle forme d’action ter­ro­riste. Celle-ci se dis­tingue déjà par « la pri­mau­té de la désta­bi­li­sa­tion sur la reven­di­ca­tion3 ». Et ce trait devien­dra cen­tral lorsque ce ter­ro­risme éta­tique com­mence à faire place à la vio­lence que cer­tains groupes isla­mistes opposent à celle des dic­ta­tures arabes (peu ou prou liées à l’Occident). Cette nou­velle forme de ter­ro­risme a d’abord été diri­gée contre ces appa­reils dic­ta­to­riaux. Mais pro­gres­si­ve­ment elle a pu s’étendre à une socié­té tout entière, empor­tée alors dans une sorte de guerre civile, comme l’Algérie l’illustre de manière atroce. 

UN TERRORISME MONDIALISÉ ET SANS REVENDICATION 

Au fur et à mesure d’un enli­se­ment dans une hor­reur absurde, sans issue, et donc dans l’échec des espoirs révo­lu­tion­naires des débuts, un autre type d’actions s’est sub­sti­tué à ces formes de ter­reur. Menées par des fac­tions tou­jours plus mar­gi­nales, ce glis­se­ment, qui fait suite à la guerre du Golfe, s’est notam­ment vu illus­tré par les attaques contre les inté­rêts amé­ri­cains en Ara­bie, au Sou­dan et au Kenya, par des atten­tats contre des tou­ristes en Égypte ou encore, sur le sol amé­ri­cain même, lors de la pre­mière ten­ta­tive de des­truc­tion du WTC… En fait, si mal­gré tout le 11 sep­tembre consacre bien une rup­ture, c’est parce que cette stra­té­gie ter­ro­riste a à pré­sent atteint sa pleine signi­fi­ca­tion, en s’illustrant à l’échelle qu’elle vise en réa­li­té, celle du monde. 

On cher­che­ra vai­ne­ment à rame­ner cet évè­ne­ment tout entier dans des cadres plus ou moins fami­liers. Actes de guerre ? Agres­sions armées ? Ter­ro­risme clas­sique por­té à un point jamais atteint ? L’hésitation sur la qua­li­fi­ca­tion est direc­te­ment liée au silence obser­vé par les com­man­di­taires. Les déra­pages aux­quels ces ten­ta­tives de déno­mi­na­tion ont don­né lieu ne s’expliquent en effet pas uni­que­ment par le trau­ma­tisme ou par la volon­té affli­geante de gal­va­ni­ser les troupes que l’on veut sou­der dans une nou­velle « croi­sade », Ils tiennent aus­si à l’interrogation sur la nature réelle du crime mas­sif qui a été perpétré. 

Si l’on peut déduire quelque inten­tion de leurs pro­pos publics, les mou­vances telles que celle emme­née par Ous­sa­ma Ben Laden semblent en fait vou­loir por­ter la stra­té­gie de la ter­reur au niveau dan­tesque d’un « choc des civi­li­sa­tions », Pour ain­si dire déta­ché de tout théâtre d’opération par­ti­cu­lier, ce ter­ro­risme agit essen­tiel­le­ment au nom d’une haine de l’Occident (et par­ti­cu­liè­re­ment des États-Unis) et de la mon­dia­li­sa­tion qui se déve­loppe sous son égide. Cette stra­té­gie se dif­fé­ren­cie ain­si net­te­ment des atten­tats per­pé­trés dans le cadre du conflit israé­lo-pales­ti­nien. Ceux-ci se voient reven­di­qués dans le cadre d’un conflit vieux d’au moins un demi-siècle, dont l’épicentre reste la « Pales­tine » et Israël, même si celui-ci a bien sou­vent débor­dé lar­ge­ment au-delà. 

Ici les tueurs sont res­tés silen­cieux. Et sans reven­di­ca­tion, pas d’exigence impli­cite de négo­cia­tion, pas d’inscription dans un conflit poli­tique et donc pas d’issue. Les ter­ro­ristes se sont pla­cés au-delà de tout conflit poli­tique : ils l’interdisent par leur volon­té de des­truc­tion de l’adversaire. Une telle vio­lence « muette » semble en réa­li­té devoir, dans le chef de ses auteurs, par­ler d’elle-même. Par la sym­bo­lique mobi­li­sée, elle confère à cet acte la dimen­sion d’une décla­ra­tion de haine totale qui ne vise que l’élimination défi­ni­tive de l’autre. Cette haine et cette vio­lence en deviennent abso­lues, a‑historiques. « Tuer les Amé­ri­cains et leurs alliés, civils ou mili­taires, en tous pays où cela sera pos­sible » ne peut se com­prendre qu’en se réfé­rant à « une autre scène », comme le dit Albert Bas­te­nier, celle où est pro­gres­si­ve­ment appa­rue « une oppo­si­tion d’inspiration divine aux infi­dèles », « une détes­ta­tion fana­tique, en même temps mys­tique et mor­ti­fère, de l’Amérique ».

En cela, ce que les New-Yor­kais ont vécu relève d’un déni total d’humanité et donc du « mal abso­lu ». Cela fonde la condam­na­tion que devrait y oppo­ser toute per­sonne et tout État adhé­rant à la Décla­ra­tion uni­ver­selle des droits humains. 

UN PIÈGE GROSSIER 

Ce qui jus­ti­fie cette condam­na­tion, l’atteinte à l’humanité, ouvre cepen­dant un piège gros­sier dans lequel le pré­sident des États-Unis, G. W. Bush, s’est empres­sé de don­ner en pla­çant la réplique amé­ri­caine sous le signe d’une guerre qui pren­drait la forme d’une « nou­velle croi­sade du Bien contre le Mal ». Une par­tie de son admi­nis­tra­tion, emme­née par un C. Powell sou­cieux de sen­si­bi­li­tés autres que natio­nales, l’a ame­né à cor­ri­ger ces pro­pos désas­treux mais il n’en reste pas moins qu’ils en disent long sur l’état d’esprit de nombre de déci­deurs amé­ri­cains et d’une part majo­ri­taire de la popu­la­tion (celle qui ne voyait aucun incon­vé­nient à ce que la riposte amé­ri­caine tue des inno­cents). Invo­quer le Bien et le Mal revient en défi­ni­tive à se por­ter sur le même ter­rain mani­chéen que les com­man­di­taires des atten­tats, à com­battre abso­lu­ment le « mal abso­lu », en légi­ti­mant d’avance les moyens que l’on uti­li­se­ra pour ce faire quels qu’ils soient. Cette rhé­to­rique, au-delà d’un rap­port spé­ci­fique entre poli­tique et reli­gion dont elle est l’héritière, sort en quelque sorte la réac­tion amé­ri­caine de la soli­da­ri­té, et même de l’histoire, humaines en la réfé­rant à un pro­jet divin. 

Se pla­cer immé­dia­te­ment dans un cadre guer­rier manque de plus en grande par­tie la nature pro­fonde de la menace pré­sente : com­battre des réseaux ter­ro­ristes inter­na­tio­naux, par défi­ni­tion qua­si­ment insai­sis­sables, ne res­sort pas essen­tiel­le­ment de la géos­tra­té­gie mili­taire et des rap­ports d’État à État qui encadrent le ter­ri­toire de la guerre. Cette lutte relève au pre­mier chef d’un droit pénal inter­na­tio­nal. Celui-ci se dis­tingue bien sûr de la logique judi­ciaire interne à un État, ne fût-ce que parce que le niveau inter­na­tio­nal est pré­ci­sé­ment une scène sur laquelle des légi­ti­mi­tés judi­ciaires, et donc poli­tiques, en concur­rence doivent se voir arbi­trées par des ins­tances inter­éta­tiques au nom de prin­cipes uni­ver­sels. Mais c’est donc bien dans le cadre de cette logique pénale inter­na­tio­nale que l’on est habi­li­té à se sai­sir de crimes contre l’humanité. Logique dont le déve­lop­pe­ment est entra­vé par… la volon­té amé­ri­caine de pro­té­ger sa puis­sance soli­taire ; comme le démontrent les récentes pro­po­si­tions séna­to­riales, sou­te­nues par l’administration Bush, de sanc­tion­ner des États qui rati­fie­raient le trai­té orga­ni­sant une Cour pénale internationale. 

UN ISOLATIONNISME DOMINATEUR 

Cette abso­lu­ti­sa­tion d’un com­bat à mener contre le Mal s’inscrit pro­fon­dé­ment dans l’invariant d’une poli­tique étran­gère amé­ri­caine depuis la fin de la Seconde Guerre mon­diale : deve­nir (ou aujourd’hui se main­te­nir comme) l’unique super-puis­sance, auto­ri­sée à juger à l’aune de ses seuls inté­rêts de déci­sions qui engagent l’avenir de la pla­nète. Au tra­vers de diverses dénon­cia­tions de trai­tés inter­na­tio­naux (mines anti­per­son­nelles, armes légères, pro­to­cole de Kyo­to… ), la poli­tique de G.W. Bush a por­té cette vision à son point le plus into­lé­rable : contrai­re­ment à celle de l’administration pré­cé­dente, elle entend non seule­ment domi­ner le monde mais pré­tend de plus être auto­ri­sée à s’en reti­rer. Le pro­jet de bou­clier anti­mis­sile, qui devait garan­tir la sécu­ri­té du ter­ri­toire amé­ri­cain contre la fureur du monde, consti­tuait le cou­ron­ne­ment de cette ten­ta­tive de « gel de l’histoire » au pro­fit d’un seul. Les atten­tats ont sou­li­gné son absur­di­té totale. Nul ne peut s’abstraire de l’interdépendance que ren­force la globalisation. 

G. W. Bush a bien été obli­gé de rompre le nou­vel iso­la­tion­nisme dans lequel il vou­lait enfer­mer les États-Unis et ris­quait de pié­ger l’humanité tout entière. Mais l’intervention amé­ri­caine, à laquelle par­ti­cipe la Grande Bre­tagne et vont prendre part la France et la R.F.A. ne consti­tue pas une réponse à la hau­teur du déni d’humanité que repré­sente le 11 septembre. 

DES MOYENS ILLÉGITIMES, UN BUT DISQUALIFIÉ 

Ten­ter d’éradiquer la struc­ture qui a orga­ni­sé les atten­tats est pour le moins légi­time. Inter­dire toute pour­suite de ses acti­vi­tés cri­mi­nelles d’ampleur géos­tra­té­gique est même urgent, il serait naïf de croire que le réseau à l’origine de cette hor­reur n’est pas prêt à conti­nuer sur sa lan­cée. Ain­si les pre­mières lettres pié­gées à l’anthrax ont été envoyées avant le 11 sep­tembre … Mais lais­ser à l’agressé le soin de répli­quer, comme semble l’autoriser le feu vert, plus ou moins contes­té sur le plan du droit, octroyé par l’O.N.U. sans que des élé­ments de preuve n’aient été réel­le­ment débat­tus, ne garan­tit en rien que son action ne s’apparente pas à de la ven­geance plu­tôt qu’à la réelle appli­ca­tion effi­cace de prin­cipes de jus­tice, sou­cieux d’épargner des popu­la­tions inno­centes et de faire par­ta­ger la légi­ti­mi­té de la réac­tion de la manière la plus large et pro­fonde pos­sible. Les bom­bar­de­ments sur l’Afghanistan n’ont de fait pas sérieu­se­ment pris en compte la catas­trophe huma­ni­taire qu’ils sont en train de pro­vo­quer. Les entre­cou­per de temps à autre de lar­gages de rations mili­taires U.S., accom­pa­gnées de cou­teaux en plas­tique et de ser­viette en papier, confine au cynisme auto­jus­ti­fi­ca­teur. À plus large échelle, la coa­li­tion consti­tuée pour assu­rer la marge de manœuvre diplo­ma­tique néces­saire à l’intervention armée en Afgha­nis­tan l’a été au prix de la réha­bi­li­ta­tion de régimes dic­ta­to­riaux et de la pro­messe de fer­mer les yeux sur des répres­sions atroces en cours, comme celle que Vla­di­mir Pou­tine per­met à son armée de mettre en œuvre en Tchét­ché­nie ou celles que la Chine pra­tique au Tibet, contre des mou­ve­ments ouï­gours ou les adeptes du Falun gong. On a beau par­ler d’une coa­li­tion tem­po­raire, ses effets risques d’être durables et de repor­ter aux calendes grecques le res­pect des droits dans les zones où un ter­ro­risme, isla­miste ou non, sera invo­qué, à tort ou à rai­son, pour légi­ti­mer des répres­sions aveugles. 

Il ne s’agit pas non plus ici d’exclure des inter­ven­tions mili­taires des moyens à uti­li­ser, dans un pre­mier temps, pour évi­ter que le réseau à l’origine des atten­tats ne réci­dive. Même si sur le moyen terme, ce sont les para­dis fis­caux qui per­mettent le finan­ce­ment occulte de cette struc­ture qu’il fau­dra se déci­der à régu­ler et c’est sur la poli­tique tant étran­gère qu’intérieure de pays « alliés » comme l’Arabie saou­dite ou le Pakis­tan qu’il fau­dra peser pour y pro­mou­voir une néces­saire démo­cra­ti­sa­tion. Les moyens mili­taires deviennent inévi­tables lorsque ce réseau est pro­té­gé par un régime tota­li­taire et même imbri­qué dans ses struc­tures poli­tiques. Une Cour pénale inter­na­tio­nale, si elle avait pu déci­der de l’arrestation de Ous­sa­ma Ben Laden et ses com­plices, aurait plus que pro­ba­ble­ment éga­le­ment dû pas­ser par l’utilisation d’une telle force pour atteindre ce résul­tat : un régime tel que celui des tali­bans est par nature rétif à toute négo­cia­tion ayant pour base des droits uni­ver­sels élé­men­taires. À ce titre, son ren­ver­se­ment aurait dû consti­tuer un but à atteindre depuis bien longtemps. 

Il n’en reste pas moins qu’en fai­sant peu de cas de la vie d’innocents les moyens uti­li­sés sont illé­gi­times, qu’ils dis­qua­li­fient le but jus­ti­fié et néces­saire qui est recher­ché et qu’ils risquent fort de s’avérer inef­fi­caces mais éga­le­ment lourds d’effets per­vers en termes de radi­ca­li­sa­tion de cer­taines franges islamistes. 

UNE SYMÉTRIE PERVERSE 

Pour autant, on ne peut accep­ter de pla­cer Ben Laden et Bush sur le même pied, de les empor­ter dans la même condam­na­tion. Sur ce plan, la symé­trie que pro­fessent cer­taines ana­lyses oublie qu’«avec le ter­ro­risme, il devient impos­sible de dis­cu­ter de la mora­li­té ou de l’immoralité des moyens. Il n’existe plus de cri­tères indé­pen­dants de la fin elle-même, qui per­mettent de juger si les moyens choi­sis sont appro­priés à cette fin et pro­por­tion­nés4 ». Le carac­tère abso­lu du but uni­que­ment des­truc­teur pour­sui­vi par les auteurs des atten­tats du 11 sep­tembre empêche en effet toute dis­cus­sion avec eux. 

Par contre, le fait que la ques­tion des moyens uti­li­sés pour leur répondre soit en débat prouve une chose : contes­ter ces moyens reste envi­sa­geable dans le cas d’une démo­cra­tie comme les États-Unis, qui, mal­gré ses man­que­ments ver­ti­gi­neux, ne peut être mise sur le même pied qu’un réseau ter­ro­riste. Et sur le plan fac­tuel, cet État, aus­si puis­sant soit-il, n’a mal­gré tout pas pu uti­li­ser n’importe quel moyen pour ten­ter de détruire le réseau de Ben Laden. Enser­ré dans une série de contraintes inter­na­tio­nales (la néces­si­té de s’assurer du sou­tien de pays à majo­ri­té musul­mane) et natio­nales (une cer­taine atten­tion à gar­der l’adhésion de son opi­nion en ten­tant de mai­tri­ser l’ampleur des fameux « dégâts col­la­té­raux », ou du moins en tenant d’en per­sua­der ses inter­lo­cu­teurs), il ne semble pas avoir uti­li­sé de bom­bar­de­ments aveugles et mas­sifs. Ce qui rela­ti­vise évi­dem­ment la rhé­to­rique reli­gieuse dont a usé Bush. 

Amal­ga­mer les res­sorts de l’action des États-Unis et des com­man­di­taires de l’attentat relève en fait d’une confu­sion men­tale dan­ge­reuse. Elle sape les bases sur les­quelles appuyer un juge­ment moral à exer­cer et, par le rejet des dif­fé­rents acteurs du drame dans une même caté­go­rie, elle ne per­met pas de s’affronter à l’histoire telle qu’elle se déroule. Cette confu­sion avait en fait été pré­pa­rée d’emblée par un cer­tain type d’explication du 11 sep­tembre, expli­ca­tion qui ten­dait à la légitimation. 

EXPLIQUER SANS JUSTIFIER 

Pas plus que les réac­tions mili­taires néces­saires, les expli­ca­tions à appor­ter au drame ne peuvent se pen­ser dans le registre de l’absolu. Car il y a bien un tra­vail expli­ca­tif à réa­li­ser : si à pro­pre­ment par­ler le mal abso­lu relève en lui-même de l’inexplicable, il ne sur­git par contre jamais par hasard. 

Admettre que des êtres humains se mettent au ser­vice du « mal total » n’empêche pas de prendre acte d’une cer­taine conti­nui­té entre eux et l’ensemble de l’humanité, elle l’exige au contraire. Des êtres humains ne s’inscrivent pas dans sa logique sans avoir « bas­cu­lé » à un moment don­né sur ce ter­rain qui confine à la folie furieuse et sans avoir bai­gné dans un contexte dans lequel s’opère ce bas­cu­le­ment. Cette dérive est non néces­saire et n’ouvre aucun type de jus­ti­fi­ca­tion mais par le simple fait qu’elle peut sur­ve­nir dans toutes les socié­tés humaines, et l’Europe en a fait l’expérience la plus dévas­ta­trice au cours du siècle qui vient de se refer­mer] il y a lieu de l’analyser. Plus essen­tiel­le­ment encore, si nous vou­lons avoir prise sur ces évè­ne­ments, un long tra­vail des­ti­né à com­prendre ce qui arrive à l’humanité doit être enta­mé. Ce tra­vail devra démê­ler les confu­sions et lever les ambigüi­tés qui nous tendent les pièges de l’escalade mon­diale dans le choc des civi­li­sa­tions et du retrait de l’histoire au nom d’un com­bat pour un monde meilleur. 

C’est à par­tir d’un point de vue assu­mant la com­plexi­té de l’interdépendance pla­né­taire, que peuvent être sui­vis l’ensemble des phé­no­mènes cultu­rels, poli­tiques, socioé­co­no­miques qui ont radi­ca­li­sé une cer­taine frange des mou­ve­ments isla­mistes au point de bas­cu­ler dans pareille hor­reur. De nom­breuses contri­bu­tions de ce dos­sier s’y emploient. 

La poli­tique inter­na­tio­nale cynique que suivent les États-Unis et, plus lar­ge­ment, les Occi­den­taux sont des faits. Mais cela per­met-il d’établir une rela­tion de cause à effet directe entre les atten­tats du 11 sep­tembre et la domi­na­tion du monde occi­den­tal ? C’est ain­si que les évè­ne­ments sont inter­pré­tés par cer­tains, dans le monde musul­man et par nombre d’observateurs. Ces appré­cia­tions doivent être enten­dues. Mais il y a lieu de les dis­cu­ter, là où elles laissent perplexes. 

SUBSTITUT DE REVENDICATION 

Éta­blir que les atten­tats sont la consé­quence de l’hégémonie amé­ri­caine, comme un cer­tain dis­cours pro­gres­siste l’affirme, revient à rem­plir la page blanche que nous a lais­sée le com­man­di­taire de l’attentat avec l’ensemble des griefs issus des inéga­li­tés Nord-Sud. Cette rela­tion directe de cause à effet est légi­ti­ma­trice. En repre­nant à son compte le cri de nom­breux dam­né de la terre : « Les Amé­ri­cains l’ont bien cher­ché ! », elle ali­mente la méca­nique qui fait de Ben Laden une sorte de porte-dra­peau de la lutte contre les inéga­li­tés d’un monde qui s’unifie en seul mar­ché mas­si­ve­ment inéqui­table. Ce que ce per­son­nage n’est en aucun cas. Sa reven­di­ca­tion de voir les troupes amé­ri­caines quit­ter l’Arabie Saou­dite n’en est évi­dem­ment pas une. Elle ne cache pra­ti­que­ment pas la haine totale oppo­sée en réa­li­té à toute pré­sence autre qu’islamique en terre d’Islam. Sans par­ler de la récu­pé­ra­tion tar­dive de la lutte pales­ti­nienne pour l’obtention d’un État qui n’avait jusqu’à pré­sent pas beau­coup mobi­li­sé le dis­cours du chantre d’un ter­ro­risme mon­dial. Ce ter­ro­risme est pro­fon­dé­ment déra­ci­né et se fiche comme un pois­son d’une pomme des com­bats locaux pour la digni­té humaine. 

Nous avons à dis­tin­guer abso­lu­ment les effets des atten­tats de leur nature dans les juge­ments qui guident notre action. Si Ben Laden reçoit une cer­taine audience par­mi les masses musul­manes, c’est essen­tiel­le­ment par un effet de ras-le-bol face à la poli­tique amé­ri­caine d’un sou­tien jugé total à Israël et… à leurs propres oli­gar­chies mili­taires qui font peser sur leurs têtes les chapes de plomb des dic­ta­tures. Et non par adhé­sion à ses thèses isla­mistes radi­ca­li­sées jusqu’à la folie. De toute manière, cela ne remet nul­le­ment en cause la nature des atten­tats et leur « jus­ti­fi­ca­tion » qui ne relève pas de la lutte contre les inéga­li­tés mon­diales. Même dans le cadre d’une « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse », un cer­tain isla­misme pour­rait débou­cher sur de pareilles atro­ci­tés, parce que ce pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion entraine inévi­ta­ble­ment les ren­contres entre civi­li­sa­tions qui sont fon­da­men­ta­le­ment reje­tées par ce délire reli­gieux. C’est dire s’il n’est pas non plus pos­sible de s’en tenir uni­que­ment aux effets sup­po­sés de frappes sur l’Afghanistan dans « le monde ara­bo-musul­man » pour défi­nir une poli­tique. Ce serait éga­le­ment là pécher par manque de clair­voyance éthique et pratique. 

LE REFUS DU FACTEUR EXPLICATIF CULTUREL 

Ce dis­cours expli­ca­tif qui ramène les évè­ne­ments à sa grille de lec­ture antiim­pé­ria­liste manque par ailleurs encore deux choses. 

Tout d’abord, en iden­ti­fiant des causes géo­po­li­tiques et éco­no­miques comme les prin­ci­pales sources des évè­ne­ments du 11 sep­tembre, les défen­seurs de ce type d’explication nient la por­tée cultu­relle, et pro­pre­ment reli­gieuse, de ce cata­clysme. Même cer­tains dis­cours atten­tifs à la mécon­nais­sance et à la domi­na­tion cultu­relles de l’Occident face à l’Orient éludent la ques­tion de l’islamisme, en se can­ton­nant dans des appels à la dis­tinc­tion entre islam et ter­ro­risme. Encou­ra­geant d’ailleurs par là à ne décou­vrir les musul­mans de nos pays qu’à tra­vers des évè­ne­ments inter­na­tio­naux dra­ma­tiques et à pla­quer sur eux une iden­ti­té construire par médias inter­po­sés et dans laquelle ils ne se recon­naissent pas. 

Sans remettre en ques­tion la néces­si­té de se pré­mu­nir contre tout amal­game sur ce plan, le contour­ne­ment d’un débat plus appro­fon­di relève sou­vent, consciem­ment ou non, d’un refus de voir que l’islamisme consti­tue un immense poten­tiel de res­sources cultu­relles, suf­fi­sam­ment mobi­li­sa­trices, dans les­quels cer­tains peuples et cer­tains groupes peuvent pui­ser et puisent effec­ti­ve­ment pour sor­tir de leur situa­tion de dominés. 

On touche cer­tai­ne­ment là aux racines laïques d’un cer­tain com­bat de libé­ra­tion contre l’oppression. Si les droits de l’homme se sont en effet construits en grande par­tie en Europe dans la dis­tan­cia­tion avec l’emprise de l’Église, on ne peut impu­né­ment pla­quer ce pro­ces­sus sur d’autres socié­tés et d’autres réa­li­tés his­to­riques. Impo­ser ses normes, même en étant convain­cu de leur por­tée uni­ver­selle, risque de sim­ple­ment pro­vo­quer leur rejet ou leur détour­ne­ment par cer­taines élites occi­den­ta­li­sées prêtes aux pires com­pro­mis­sions avec les dic­ta­tures en place pour évi­ter toute prise de pou­voir, même démo­cra­tique, par des par­tis fon­dés sur l’islam.

IMPUISSANCE DÉMOCRATIQUE

Cela nous amène à la der­nière impasse majeure de ce genre de dis­cours : la pro­duc­tion de l’impuissance démo­cra­tique tant dans les pays vis-à-vis des­quels il est pro­duit que dans nos propres socié­tés. Au nom des inco­hé­rences cyniques des États-Unis comme des États euro­péens, ce dis­cours ajoute des dénon­cia­tions sélec­tives aux « indi­gna­tions sélec­tives ». Un cer­tain antiim­pé­ria­lisme semble ain­si s’intéresser aux dic­ta­tures algé­riennes, tuni­siennes ou syriennes au nom des phé­no­mènes struc­tu­rels de domi­na­tion dont la res­pon­sa­bi­li­té incombe évi­dem­ment plus aux puis­sants qu’aux États du tiers-monde. 

En Occi­dent, se repro­duisent les lignes de frac­ture qui étaient appa­rues lors de l’intervention de l’Otan au Koso­vo. La situa­tion dif­fère radi­ca­le­ment par la nature de l’agression et par le juge­ment que l’on peut por­ter sur les moyens uti­li­sés : sans adhé­rer à la poli­tique de bom­bar­de­ment mas­sif du Koso­vo et sans être dupe d’arrière-pensées amé­ri­caines, on pou­vait esti­mer l’intervention néces­saire pour pré­ser­ver les Koso­vars des crimes contre l’humanité com­mis par l’armée you­go­slave. L’insatisfaction sur les moyens ne délé­gi­ti­mait pas la fin dans ce cas-là et n’empêchait pas de tenir l’ensemble des fils d’une cri­tique à diri­ger au pre­mier chef vers une Europe sans consistance. 

Comme l’a bien mon­tré Alain Bros­sat5 dans le cadre des guerres d’ex-Yougoslavie, une cer­taine gauche (com­mu­niste ou plus vague­ment tiers-mon­diste et paci­fiste) n’a tou­jours pas enre­gis­tré que l’écroulement du mur de Ber­lin ne nous per­met­tait plus de conti­nuer à lire chaque nou­veau conflit comme la répé­ti­tion de la lutte entre l’impérialisme amé­ri­cain et son alter­na­tive his­to­rique com­mu­niste. Celle-ci n’existe plus. 

Au nom de sché­mas anciens, nous ne pou­vons pas refu­ser de voir où se trouvent les agres­seurs. Au nom d’un monde meilleur et d’un sys­tème inter­na­tio­nal plus démo­cra­tique, nous ne pou­vons repor­ter à plus tard les réac­tions qu’exigent des situa­tions insup­por­tables. Oppo­ser ces hori­zons d’attente éthique à la réa­li­té actuelle revient à déses­pé­rer toute action poli­tique en prise sur les évè­ne­ments. Au nom du res­pect inté­gral et cohé­rent des droits humains, nous ne pou­vons nous déchar­ger de la res­pon­sa­bi­li­té de débattre et de suivre les voies qu’il est aujourd’hui poli­ti­que­ment envi­sa­geables d’emprunter afin de nous appro­cher de l’effectivité de ce res­pect. Sans céder aucu­ne­ment à la real­po­li­tik ou renon­cer à la bous­sole éthique qui doit nous gui­der, il faut conti­nuer à tâcher d’avoir prise sur l’histoire telle qu’elle se fait, à entrer dans l’épaisseur concrète du poli­tique. Et refu­ser l’échappée dans l’idéal.

UNE DÉRIVE PACIFISTE ? 

Sans pou­voir déve­lop­per cette approche plus avant, notons que cette impasse du débat poli­tique dans nos socié­tés ren­voie peut-être éga­le­ment à une cer­taine manière de voir dans toute réflexion assu­mant la com­plexi­té du monde une entrave à l’action, ain­si qu’aux consé­quences néga­tives d’un cer­tain paci­fisme dif­fus. Pas besoin de se réfé­rer ici au pré­cé­dent de Munich comme le font cer­tains dans des accents chur­chil­liens hors de pro­pos : il y eut aus­si des paci­fistes anti­mu­ni­chois et encore une fois nous ne nous trou­vons pas dans une situa­tion de guerre mon­diale. Mais la civi­li­sa­tion des mœurs que per­met la paix dans la démo­cra­tie depuis cin­quante ans dans nos pays, ne doit pas faire oublier, comme l’ont jus­te­ment rap­pe­lé à de nom­breuses reprises les mou­ve­ments paci­fistes, les qua­rante mil­lions de morts dans le monde de la période d’opposition de blocs de l’Est et de l’Ouest. La vio­lence n’avait pas épar­gné tous les conti­nents et, depuis le Koso­vo, les Euro­péens auraient dû retrou­ver une conscience plus claire de la néces­si­té d’un com­bat poli­tique quo­ti­dien, pour construire la paix au-delà de nos frontières. 

Il ne peut pas être ques­tion aujourd’hui, par fai­blesse et défaut de pen­sée, de pré­tendre que le 11 sep­tembre, par lui-même, inau­gure une nou­velle ère. Il serait mora­le­ment boi­teux de récu­pé­rer la catas­trophe pour pous­ser ses propres com­bats et idées. Il faut répé­ter que c’est dans le refus de ces actes d’une bru­ta­li­té inhu­maine que pour­ront se construire de nou­velles ins­ti­tu­tions com­munes aux hommes et que reprendre prise sur le cours des choses peut immé­dia­te­ment se concevoir. 

RETROUVER PRISE SUR LES ÉVÈNEMENTS 

Pour ce qui est des enjeux les plus immé­diats, il est clair que les inter­ven­tions mili­taires en cours, au-delà de leur sanc­tion for­melle par l’O.N.U., ne pour­ront être légi­ti­mées que par leur ciblage rigou­reux de la menace que nous devons affron­ter. Il n’est pas trop tard pour impo­ser paral­lè­le­ment aux actions armées une inter­ven­tion huma­ni­taire qui ne relève pas de la farce tra­gique auto­jus­ti­fi­ca­trice. C’est là que des O.N.G., pal­liant la délé­gi­ti­ma­tion du poli­tique ins­ti­tué, peuvent aus­si se révé­ler être de puis­sants sou­tiens aux ins­ti­tu­tions euro­péenne ou onu­sienne en place et donc à la réaf­fir­ma­tion d’un cadre politique. 

Sur le moyen et le plus long terme, il faut abso­lu­ment rompre cette alliance anti­ter­ro­riste désas­treuse et miser sur la démo­cra­ti­sa­tion des régimes arabes. Celle-ci ne se fera pas sans heurt, comme le sou­ligne Pas­cal Fenaux, mais consti­tue la seule issue vers une sta­bi­li­té durable. Pour ce faire, la réso­lu­tion inter­na­tio­nale des points de fixa­tion du monde arabe (comme le droit pales­ti­nien à un État ou l’arrêt d’un embar­go inhu­main contre l’Irak) s’avère indispensable. 

En tant que citoyens euro­péens, notre com­bat doit être de réveiller et d’investir l’embryon de poli­tique étran­gère com­mune de l’Union pour qu’il s’inscrive dans ces pers­pec­tives. Il s’agit aujourd’hui d’utiliser les marges qu’offre l’incohérence mas­sive qui consis­te­rait à pour­suivre Ben Laden des foudres d’une jus­tice impla­cable, en lais­sant les Pales­ti­niens au déses­poir de jamais pou­voir construire une digni­té col­lec­tive dans un État propre. 

Pour cela, il fau­dra que la soli­da­ri­té expri­mée par l’Europe avec les États-Unis serve éga­le­ment à les ame­ner aux vues euro­péennes. S’il fal­lait tirer une « leçon » de ces évè­ne­ments, c’est bien qu’ils sou­lignent les consé­quences dévas­ta­trices d’une vision de l’humanité qui n’assumerait pas la néces­saire trans­for­ma­tion de l’interdépendance de tous les habi­tants de la pla­nète en solidarité. 

  1. Voir la plon­gée dans ses propres archives qu’effectue Esprit dans son numé­ro d’octobre pour mettre en pers­pec­tive l’évènement. Oli­vier Mon­gin, « Sous le choc. Fin de cycle ? Chan­ge­ment d’ère ? », p. 27 et suiv. 
  2. Per­cy Kemp et Assaf Kfou­ry, « Un ter­ro­risme du troi­sième type », extrait d’un article de 1984 repris par­tiel­le­ment dans l’anthologie du numé­ro d’octobre d’Esprit.
  3. Ibi­dem.
  4. Monique Can­to-Sper­ber, « Injus­ti­fiable ter­reur », dans Le Monde du 3 octobre 2001.
  5. Alain Bros­sat, « Les dilemmes intel­lec­tuels d’un com­bat : à pro­pos du Koso­vo », dans Esprit, jan­vier 2000, p. 196 et suiv.

Donat Carlier


Auteur

Né en 1971 à Braine-le-Comte, Donat Carlier est membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle depuis 1997. Actuellement Directeur du Consortium de validation des compétences, il a dirigé l’équipe du Bassin Enseignement Formation Emploi à Bruxelles, a conseillé Ministre bruxellois de l’économie, de l’emploi et de la formation ; et a également été journaliste, chercheur et enseignant. Titulaire d’un Master en sociologie et anthropologie, ses centres d’intérêts le portent vers la politique belge, et plus particulièrement l’histoire sociale, politique et institutionnelle de la construction du fédéralisme en Wallonie, à Bruxelles et en Flandre. Il a également écrit sur les domaines de l’éducation et du monde du travail. Il est plus généralement attentif aux évolutions actuelles de la société et du régime démocratiques.