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ArtScience, l’hybridation des savoirs 

Numéro 5 Août 2025 par Marie-Sophie du Montant

août 2025

Dans un monde où les disciplines sont souvent cloisonnées, l’ArtScience se positionne comme un terrain d’expérimentation où dialoguent l’art avec les sciences exactes et les sciences humaines et sociales. Cette approche interdisciplinaire propose de dépasser les frontières traditionnelles du savoir en mêlant méthode scientifique et intuition artistique, raisonnement logique et pensée sensible. Loin d’être une […]

Dossier

Dans un monde où les disciplines sont souvent cloisonnées, l’ArtScience se positionne comme un terrain d’expérimentation où dialoguent l’art avec les sciences exactes et les sciences humaines et sociales. Cette approche interdisciplinaire propose de dépasser les frontières traditionnelles du savoir en mêlant méthode scientifique et intuition artistique, raisonnement logique et pensée sensible. Loin d’être une simple juxtaposition de disciplines, l’ArtScience explore la manière dont les outils scientifiques peuvent enrichir la création artistique et comment l’art peut, en retour, influencer les modes de recherche et d’innovation scientifique. De la physique à la sociologie, en passant par la biologie et la philosophie, il s’agit d’unir ces champs pour offrir de nouvelles perspectives sur la connaissance et sur notre rapport au monde.

 À l’ombre des crises écologiques, de la défiance à l’égard des expertises ou de la fragmentation entre les sciences dures et les sciences humaines et sociales, une question devient brulante : comment repenser nos manières de faire société en retissant des liens entre récits scientifiques, création artistique, et intérêt du grand public ? C’est précisément dans cet espace de frottement fertile, dans cette hybridation entre art et science que s’inscrit ce dossier.

Un rendez-vous avec l’ArtScience

Ce dossier trouve sa genèse dans la Journée ArtScience1 organisée, à l’Université libre de Bruxelles (ULB), le 18 octobre 2024. Ce rendez-vous inédit rassembla scientifiques, artistes autour de performances, expositions, conférences, ateliers et installations. L’initiative visait à changer l’angle d’apprentissage et de recherche, créer de l’émerveillement et stimuler les rencontres entre chercheur·euses et artistes.

Organisée par l’ULB en partenariat avec Ohme2 et L’ISELP3, cette journée se voulait être une illustration du potentiel de l’ArtScience à stimuler la transdisciplinarité, à inventer de nouvelles formes de narration scientifique, et à réinterroger les relations entre université et société. L’esprit de cet évènement pilote était d’inspirer la réflexion, de donner à voir les initiatives existantes et d’encourager le dialogue entre chercheur·euses et créateur·ices.

Retisser les gestes, les savoirs, les mondes

 L’ArtScience se conçoit comme un champ d’interactions entre les disciplines scientifiques et la création artistique, ce n’est pas une addition de l’art et de la science, mais bien une hybridation, un croisement, une combinaison.

Les scientifiques peuvent recourir à l’art pour donner voix à leurs recherches, en explorant diverses formes d’expression artistique. Comme Stéphane Detournay, maitre de recherches FNRS en physique mathématique à l’ULB, qui s’intéresse à la physique des hautes énergies et à la gravitation, en mettant particulièrement l’accent sur les dimensions quantiques des trous noirs. Grâce à une collaboration avec le vidéaste Klaas Verpoest sur le projet The Solitary One4, il transmet de façon pédagogique et artistique, par une installation multimédia immersive, sa recherche sur les trous noirs. On peut aussi citer la musique chez Arthur Choplin, chercheur en astrophysique à l’ULB qui compose des œuvres astromusicales évanescentes au piano. Ou encore cette bande dessinée de Adlynn Fischer, née du projet de Chloé Vanden Berghe, chercheuse en sciences sociales. Pensée comme moyen de décloisonner l’accès aux sciences par le récit et l’image, elle visait à offrir aux habitant·es d’un quartier l’occasion d’en apprendre un peu plus sur le renard des villes, si proche et pourtant si méconnu.

Réciproquement5, les artistes puisent aussi l’inspiration dans les sciences, qu’elles soient dites dures ou humaines et sociales. Le projet d’Ophélie Lhuire6 va puiser directement dans le vivant. Cette illustratrice, diplômée en pratique graphique et la professeure Karine Van Doninck7, biologiste évolutionniste (UNamur/ULB), ont réalisé, en collaboration avec Ohme, un jeu de cartes, intitulé Evolution game8, dont chaque élément renvoie, par un dessin précis, à une étape de l’évolution de la vie, de l’apparition des yeux chez les mollusques à la complexité des cerveaux des vertébrés. Toujours avec du papier mais plier cette fois, Dewi Brunet9 offre une immersion dans l’univers de la robotique bio-inspirée, un champ de recherche se nourrissant des liens entre nature, origami et robotique. Finalement, la parfaite synthèse entre art et sciences se trouve dans Ēngines of Ēternity10, un projet transdisciplinaire qui prend, pour points de départ métaphoriques, les phénomènes biologiques du clonage et de la réparation de l’ADN. Cette installation artistique —mêlant photographie, sculpture, objets et vidéo — explore la fascination humaine pour l’immortalité culturelle. Créé par SEADS11 en collaboration avec l’unité de recherche de biologie moléculaire et évolution de Karine Van Doninck, ce projet s’appuie sur des expériences menées avec des rotifères — ces microscopiques animaux asexués capables de survivre à des conditions extrêmes, envoyés à bord de l’ISS en 2019 et 2020. Et c’est la série de la photographe Caroline Vincart12 Cycles & Variations qui retrace les étapes du processus de cette recherche scientifique, les interactions entre les scientifiques et leur modèle biologique que sont les rotifères.

Imaginer le réel

Quelques-un·es ont relevé le défi de l’écriture, et livrent dans les pages qui suivent le fruit de leur réflexion et de leur vécu. Ces différentes contributions ne visent ni à définir ni à figer ce qu’est l’ArtScience, mais bien à rendre compte de configurations situées de recherche-création.

Commençons par celleux sans qui rien n’aurait été possible : l’ASBL Ohme. Raoul Sommeillier a cofondé Ohme en 2016. Entrepreneur culturel, ingénieur créatif, praticien-chercheur, il est diplômé en ingénierie mécatronique, en gestion technologique et également docteur en didactique des sciences. Dans son texte Ohme, l’art de renouer les fils. L’hybridation des disciplines pour comprendre, créer et transformer, il s’intéresse aux méthodologies collaboratives et aux interactions transdisciplinaires entre arts et sciences, allant de l’intégration des arts dans les processus de médiation scientifique au développement de solutions technologiques pour la création artistique. Dans son article, il présente l’ArtScience comme espace transdisciplinaire pour recomposer les cadres de transmission, d’enseignement et de création, un outil de transformation culturelle et institutionnelle.

C’est dans le Ohme Lab, le centre de recherche, de développement et de prototypage que la magie opère. Ce lieu est un catalyseur de possibles où artistes, scientifiques et technologues finissent par adopter un langage commun aidé de toute l’équipe pour traduire les idées artistiques en spécifications techniques, et vice versa, en combinant intuition créative et conceptualisation avec rigueur scientifique et expertise en ingénierie. Dans cet environnement, a vu le jour le projet Tales of Entropy, une expérience immersive étonnante dont traite le deuxième texte, Tales of Entropy — Ouvrir une fenêtre sur l’invisible. Les deux auteurs, Guillaume Schweicher (diplômé en génie chimique à l’ULB, chercheur qualifié FNRS au Laboratoire de Chimie des Polymères à ULB) et Nicolas Klimis (ingénieur, producteur d’art, cofondateur d’Ohme) nous font découvrir une performance audiovisuelle qui combine microscopie, chimie, vision par ordinateur et la musique générative de Roméo Poirier. Cette projection musicale révèle l’irrésistible beauté d’un composé organique changeant d’état physique dans un gradient thermique, sous une lumière polarisée.

Toujours dans cet incubateur qu’est le Lab, Alicia Van Ham-Meert , ingénieure-archéologue (4MAT, CReAPatrimoine) et de Héloïse Colrat, artiste souffleuse de verre et responsable de l’atelier de soufflage de verreries scientifiques à l’Université de Liège ont monté le projet de recherche METHODS : le verre à l’époque médiévale. L’archéométricienne et la souffleuse de verre ont développé du faire ensemble afin de reproduire un geste ancien et de raconter une matière à travers sa mémoire. Leur texte met en lumière, avec justesse, la richesse des échanges entre deux mondes qui n’étaient pas destinés à se rencontrer.

Changeons de décor ! Pas de lever du rideau, pourtant il est sur scène et se démène pour nous entrainer aux frontières de la perception. Lui, c’est Yvain Juillard, acteur et auteur franco-belge, formé au théâtre et engagé dans un double cursus en neurosciences cognitives et en arts du vivant. Dans son article Les neurosciences s’invitent au théâtre. Vers un nouveau positionnement du spectateur, il nous fait part de son parcours et de ses questionnements sur notre identité, nos automatismes et notre inconscient.

Quant à Virginie De Wilde, directrice associée du service d’hématologie de l’hôpital Universitaire de Bruxelles13, présidente du master en hématologie clinique de l’ULB, son récit est une plongée dans le monde médical. Pourtant, il ne s’agit pas de traitements, blouses blanches, milieux froids et aseptisés. Avec son projet Les Veilleuses, créé en 2020, elle donne la parole aux soignant·es et aux patient·es, et souligne l’importance de l’attention portée à l’autre dans les gestes les plus quotidiens. En 2024, ce collectif a été accompagné dans son parcours par deux artistes, et a sollicité la créativité des équipes soignantes de l’Hôpital Universitaire de Bruxelles. Les Veilleuses est un projet ancré au cœur des hôpitaux, où l’art accompagne le soin, révèle les gestes invisibles et oppose aux logiques gestionnaires une poétique relationnelle.

En conclusion de ce dossier, François Foret, professeur de science politique à l’ULB, chercheur au Cevipol, et président de l’Institut d’études européennes, déploie, dans ArtScience, au-delà des possibles ? une lecture politique et symbolique de l’ArtScience, en dépassant les seules pratiques expérimentales pour en faire un enjeu culturel et sociétal. Il souligne que la rencontre entre arts et sciences peut transformer notre manière de connaitre, percevoir, appréhender et structurer le monde, jusque dans les institutions comme l’Union européenne.

Entre émerveillement et transformation 

Au fil de ces contributions, l’ArtScience se révèle comme une méthode de médiation : un lieu d’échanges, de dépassement des frontières disciplinaires, et d’émergence d’un commun sensible. Un terrain d’exploration où prolifèrent formes, sujets, tensions et gestes partagés.

Pour conclure, cette journée ArtScience nous a fait aussi une belle surprise, celle de la sérendipité, c’est-à-dire nombreux·ses ont été celleux qui ont trouvé là quelque chose qu’iels ne cherchaient pas, ce moment de joie de la découverte fortuite, d’une nouvelle articulation à un raisonnement, à une nouvelle source d’inspiration. C’est ce que produit l’ArtScience, cette étincelle de beauté dans l’hybridation des savoirs.

  1. https://www.ulb.be/fr/culture-science-societe/les-journees-artscience
  2. ASBL bruxelloise de production et de recherche en ArtScience qui œuvre au développement de nouvelles approches de médiation scientifique, de création artistique multidisciplinaire et d’innovation fondée sur des pratiques collaboratives. https://ohme.be
  3. Institut Supérieur pour le Langage Plastique. https://iselp.be
  4. https://klaasverpoest.com/the-solitary-one/
  5. De nombreux scientifiques et artistes sont à retrouver dans le catalogue de la journée ArtScience https://www.ulb.be/fr/culture-science-societe/les-journees-artscience
  6. https://ophelielhuire.com
  7. https://karinevandoninck.be
  8. https://ohme.be/fr/projects/rise-evolution-game/
  9. https://dewiorigami.com
  10. https://seads.network/project/engines-of-eternity
  11. Space Ecologies Art and Design est un collectif transdisciplinaire et interculturel d’artistes, de scientifiques, d’ingénieurs et d’activistes.
  12. https://www.carolinevincart.be/
  13. NDLR : L’Hôpital Universitaire regroupe l’Hôpital Erasme, l’Institut Jules Bordet et l’Hôpital Universitaire des Enfants Reine Fabiola (HUDERF)

Marie-Sophie du Montant


Auteur

Marie-Sophie du Montant est chargée de projets Culture à l’ULB, elle est Codirectrice de La Revue nouvelle.
La Revue Nouvelle
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