Arrivées
Arrivée en cellule : Il fait sombre, l’odeur de transpiration se mêle à l’humidité. Les toilettes à la vue de tous témoignent du passage de tant et tant d’individus. « C’est là, installe- toi, me dit le gardien, c’est une chambre trois étoiles t’as même vue sur le jardin, t’es un privilégié… » La fenêtre est close, impossible à ouvrir, les […]
Arrivée en cellule :
Il fait sombre, l’odeur de transpiration se mêle à l’humidité. Les toilettes à la vue de tous témoignent du passage de tant et tant d’individus.
« C’est là, installe- toi, me dit le gardien, c’est une chambre trois étoiles t’as même vue sur le jardin, t’es un privilégié… »
La fenêtre est close, impossible à ouvrir, les barreaux. Les rideaux à moitié fermés empêchent la lumière d’entrer.
Lorsque, derrière moi, la lourde porte se ferme, je regarde tout autour, je scrute tant bien que mal le peu de profondeur de mon nouveau chez moi, j’inspecte la cellule que je vais partager avec un type que je ne connais pas, qui est absent pour l’instant… Un évier, une cuvette (un trône), une chaise (pour deux), un lit superposé, une table, une armoire double, une télé, un frigo… c’est spartiate…
Eh merde ! Le sol bouge. Les murs aussi ! Dans la pénombre, je n’avais pas remarqué les cafards. Je partage ma chambre avec un inconnu et des blattes.
La porte s’ouvre, sans un mot le gardien invite l’ancien à entrer… Un moment d’hésitation, il me toise, me regarde de bas en haut et de haut en bas, tourne son visage vers le gardien :
« C’est qui, celui-là, un clodo ramassé sur le trottoir ? Un chien blessé ? Eh, L’Armée du Salut, c’est pas moi, j’en ai rien à foutre ! Non, laisse-moi deviner, vu son âge c’est un pédo ! Je vais bien m’amuser : tu seras ma pute, matin, midi et soir… Dis, gardien, tu peux regarder si t’as des K‑way pour ma bite ? J’rentre pas dans une merde sans protection ! »
La porte se ferme à nouveau, un bruit sourd m’écrase les tympans.
« Toi mon mignon tu m’causes pas ! Tu la fermes. D’ailleurs, on t’a dit ? On parle pas la bouche pleine, t’avales avant et tu laisses pas de trace. Si tu mords, t’as mon 47 Magnum dans la gueule. Aux gueules cassées, tu seras le bienvenu ! T’es là pour quoi ? Qu’est-ce que t’as fait ? C’est ta première fois en taule ? T’as des clopes ? T’as du feu ? »
Les questions fusent, je sais pas quoi répondre, je n’ai pas les codes, pas le dico de ce nouveau monde.
De mois en mois, les extractions en Chambre du conseil, menotté, transporté dans une fourgonnette verte vieillotte. Sa couleur a perdu de sa superbe, elle est terne, comme moi ! Pas de fenêtre, pas de lumière, menotté, peu d’espoir.
Sans un mot, je me dirige encadré par deux policiers, vers la salle d’audience. Tête baissée, peu fier, je les vois, arrogants, me jaugeant. Jugé avant d’être jugé. Je les comprends, si bien, au vu de mes faits !
Condamné : la sanction tombe. Dix ans ! Dix ans dans cet enfer, dans ce cloaque malodorant.
Caisse verte déposée dans ma cellule.
- Qu’est-ce que c’est ?
- C’est ton transfert, tu pars ! Ici, c’est une maison d’arrêt, pas de peine !
Malgré ma peine (dix ans), malgré mes peines (chagrins), le couperet tombe
Je pars où ? Pourquoi ? Un autre ailleurs…
- Et mes proches, comment ils sauront ? J’ai le temps de prendre ma carte, d’aller au fond du couloir, leur téléphoner ?
- M’en fous, c’est pas mes oignons ! J’ai pas de temps à perdre pour ces conneries !
Arrivée :
Une autre enceinte, un autre monde, de nouveau en duo, de nouveau les mêmes questions, le même regard, le même jugement… Mes codes s’affinent, je réponds, je m’adapte, génial la plasticité cérébrale ! J’ai désormais un dico « Français-Taulard ».
Art. 5. § 1er. L’exécution de la peine ou mesure privative de liberté s’effectue dans des conditions psychosociales, physiques et matérielles qui respectent la dignité humaine, permettent de préserver ou d’accroître chez le détenu le respect de soi et sollicitent son sens des responsabilités personnelles et sociales.
(Loi de principes du 12 janvier 2005 concernant l’administration pénitentiaire ainsi que le statut juridique des détenus)
