Archiver, c’est (déjà) résister
À l’heure où La Revue nouvelle souffle ses 80 bougies, il nous semblait utile de faire le bilan, de regarder derrière nous le chemin parcouru. Force est de constater que si la Revue a accompagné la société dans ses questionnements, ses errances et ses évolutions, aujourd’hui, il lui est de plus en plus difficile de le […]
À l’heure où La Revue nouvelle souffle ses 80 bougies, il nous semblait utile de faire le bilan, de regarder derrière nous le chemin parcouru. Force est de constater que si la Revue a accompagné la société dans ses questionnements, ses errances et ses évolutions, aujourd’hui, il lui est de plus en plus difficile de le faire : non pas parce que nous ne trouvons plus d’idées à soumettre sous le prisme du regard attentif de chercheur·euses, d’intellectuel·les, de personnes de terrain compétentes et réflexives, mais surtout par manque de soutien financier (cf. à ce sujet de nombreux éditos, pas piqués des vers, de nos ex-codirecteurs et de nos nouvelles codirectrices).
L’un des champs de bataille dans lequel s’illustre notamment ce manque de soutien est celui de nos archives. En effet, nous espérions pouvoir bénéficier de subside spécifique pour ranger et numériser nos anciens spécimens et ainsi donner un aperçu de l’évolution des problématiques qui ont animé nos numéros (et la société) tout au long de ces années, depuis 1945. Mais après avoir été ballotté d’un service à l’autre, nos espoirs ont été déçus (à nouveau), tout cela pour des raisons administratives obscures. Pourtant, si la revue féminine Femmes Actuelles peut servir à Apolline Vranken dans ses recherches sur le matrimoine – comme elle l’expliquait dans son article « considérer le genre en archives » paru dans le n°3 de La Revue nouvelle en mai 2024 –, il est certain que nos propres archives pourraient en intéresser plus d’un·e. Toutefois, il est vrai qu’il est plus simple, surtout à l’heure actuelle, de laisser sombrer dans l’oubli toutes ces traces (souvent contestataires) interrogeant les décisions politiques, économiques, sociales et culturelles de notre société contemporaine devenue si égalitaire qu’il ne faudrait plus s’encombrer de reparcourir le chemin effectué, entre le passé et le présent, jalonné de ces traces en perte de sens, pour ne pas voir qu’on a peut-être tout simplement tourné en rond.
La Revue c’est une chose mais qu’en est-il dans le paysage francophone belge ? Que deviennent les centres d’archives privés et publics de notre royaume, tiraillés depuis le passage au tout numérique par des questions, qui, somme toute, nous concernent tous et toutes de près ou de loin ?
En effet, ils sont confrontés quotidiennement à la question de savoir quels choix opérer pour bien conserver les documents qu’on leur confie : sous quel(s) format(s), selon quel classement et quelle contextualisation, dans quelle proportion, sur quelle durée… Cela peut s’apparenter à notre questionnement individuel face à nos photos souvenirs de vacances, par exemple. Devons-nous les télécharger sur un disque dur externe qu’il faudra remplacer tous les dix ans environ pour éviter l’effacement des données et/ou l’obsolescence des programmes qui nous permettent d’y avoir accès ou devons-nous plutôt les imprimer et générer ainsi une trace matérielle tout aussi fragile face aux affres du temps ?
Ces centres d’archives font également face à un questionnement en amont, encore plus cornélien : que conserver avec le budget et les moyens limités qui sont les leurs ? Avec la prolifération actuelle des outils de capture d’images, nous pourrions nous aussi en venir à cette question (quelles photos de vacances conserver parmi les mille prises durant notre microséjour de trois jours dans cette destination incontournable vendue par les réseaux sociaux ?) si les clouds n’avaient pas été inventés – ou quand les clouds eux-mêmes montreront leurs limites.
Ce dossier, vous l’aurez compris, propose donc une réflexion approfondie sur la notion même d’archives, sur le lien que notre société présente se doit d’entretenir avec elles – de quelque nature que soient ces fonds d’archives, privés, publics, reconnus ou non… – pour, à la fois, correctement considérer le passé mais également les bases qui soutiennent notre présent et permettront de construire notre futur.
Mais pour cela, faut-il encore s’interroger sur la possibilité et le rôle des archives. Dans notre société qui tend vers une immatérialité fictive (car a minima reposant sur des technologies – data centers, processeurs, programmes – et leurs couts énergétiques), la nécessité même de conserver des documents papier, des traces tangibles du réel se questionne quotidiennement. Or, cela revient à se demander : « Se souvenons-nous parce que nous avons des souvenirs, ou avons-nous des souvenirs parce que nous nous souvenons ? Cette question, qui peut paraitre oiseuse au premier abord, mobilise et oppose en fait deux conceptions différentes de la mémoire et du rapport au passé, selon le primat que l’on donne aux souvenirs-objets (ce dont on se souvient) ou au souvenir-processus (le fait de se souvenir). » (Bachimont, 2010)
Les archives dans leur essence même sont souvent rattachées à une vision de la mémoire comme reliée à des objets, dépendantes des traces matérielles conservées pour documenter une période. Ainsi, on peut voir les universités ériger des musées avec leurs propres collections d’objets témoignant du passé, servant à la fois à l’enseignement et à la recherche mais également à un « engagement démocratique de(s) université(s) en faveur de la science puisque la science se construit toujours à partir d’un corpus et ce corpus a besoin d’être conservé ne serait-ce que comme preuve de sa vérité, contre toute tentative de falsification possible », selon les propos du professeur Jean Winand (ULiège) dans une interview à Daily Science Belgium. Il souligne également la nécessité, à l’heure des fakenews, et autres deepfakes, de conserver la matérialité des « objets » dans des lieux d’archives vivantes, au risque de voir tout l’édifice de la « vérité scientifique » s’écrouler. Ainsi, les lieux d’archives sont importants pour nous prémunir contre certaines vérités alternatives et concepts complotistes qu’on nous sert trop souvent sur des plateaux.
Dans cette perspective, où l’objet, la trace est placée au centre de l’attention, nous proposons trois articles. Les deux premiers présenteront les archives publiques de la Ville de Bruxelles (Frédéric Boquet) et les archives privées du Carhop, le Centre d’Animation et de Recherche en Histoire Ouvrière et Populaire (François Welter et Camille Vanbersy), mettant en lumière leur travail, leur fonctionnement et leurs défis à rester des lieux vivants, accessibles et utiles au besoin de savoir, base de la démocratie. Le troisième est une interview des documentaristes Thierry Michel et Christine Pireaux, mettant en lumière le travail concret qui peut être fait à partir d’une recherche dans les archives. Et dans leur cas, quel travail !
Cependant, un écueil guette cette approche de la mémoire-objet : en essentialisant l’objet comme témoin d’une certaine période historique, elle fixe la mémoire sur une trace matérielle qui peut être abimée, altérée ou disparaitre. Risque qu’évoque avec frisson le professeur Winand. Loin de nous les dynamitages de patrimoine comme à Palmyre, ou les destructions de bâtiments remarquables (comme le Palais du Midi) à Bruxelles !
Par ailleurs, cela revient aussi à considérer ces objets comme neutres ou « parlant d’eux-mêmes ». Or une autre approche de la mémoire a, ici, à nous apprendre : « Selon la seconde conception, que l’on appellera “dynamique”, la mémoire ne repose pas sur des souvenirs, mais sur une dynamique, un processus, où l’on se saisit d’objets comme témoins du passé, dont on réactive le caractère de souvenirs, chaque fois qu’on se souvient. » (Bachimont, 2010) Autrement dit, ce n’est donc pas l’objet en lui-même et à lui seul qui irradie d’une claire vérité, mais c’est bien sa contextualisation, le regard et la démarche qu’on porte sur lui dont sortira un savoir.
Par ailleurs, « [c]ette seconde conception est dynamique car elle repose sur l’exercice de la mémoire, du souvenir processus, pour réinventer les souvenirs-objets. À l’opposé du modèle objectif de la mémoire, où l’enjeu est de figer le souvenir-objet, de fixer pour l’éternité la trace du passé, le modèle dynamique assume le fait que le souvenir est toujours reconstruit, réinventé à travers un processus dont il faut établir la fidélité. » (Bachimont, 2010) Si les archives ne parlent que si elles sont consultées, et même plus, que si le·la chercheur·euse a réuni le bon matériau pour faire parler les « données », c’est bien en effet parce que la mémoire est un processus bien plus qu’une caverne aux mille souvenirs qu’il suffit de frotter pour un faire sortir le génie du Savoir. Ainsi, il y a de quoi soutenir activement les archivistes dans leur travail de contextualisation, classification, et gestions des archives qu’ils ont à leur charge, dans le but de rendre ces sources plus accessibles.
Cette considération dynamique de la mémoire permet aussi de rendre compte de démarches plus contemporaines dans le domaine des recherches historiques qui se caractérisent non plus par l’étude de l’Histoire à partir d’une période temporelle (l’Antiquité, le Moyen Âge…) mais à partir d’une perspective, d’un point de vue, par exemple les gender studies, les post-colonial studies, les trans studies… Dans un processus vivant d’allers-retours entre le présent et le passé, ces « études » permettent d’éclairer des points aveugles de la grande Histoire (écrite par les « gagnants ») et d’entretenir une mémoire active sur des faits passés qui éclairent notre présent et nous permettraient peut-être d’éviter la répétition des erreurs (génocides et autres atrocités autoritaires) du passé. Souvent, ces études s’appuient sur des sources et des objets matériels similaires à ceux retenus par l’Histoire, mais la nouvelle contextualisation amenée par ce regard neuf et entremêlé au présent leur permet de creuser un nouveau sillon de savoirs. Un sillon plus inclusif et permettant peut-être la construction d’un avenir plus souhaitable, avec moins d’inégalités. Parce que « c’est dans le présent, dans son actualité, que les problèmes et enjeux du passé peuvent être réélaborés et réactivés, non dans leur positivité factuelle, mais dans la déconstruction et le recul critique que permet la mise en perspective historique. » (Bachimont, 2010)
Dans cette autre perspective dynamique, trois articles viendront enrichir la réflexion sur les enjeux des archives. Un premier se penchant sur l’épineuse question des archives politiques, tiraillées entre les deux enjeux démocratiques de transparence et de publicité (John Pitseys). La transparence totale est-elle seulement souhaitable, tant aujourd’hui elle amasse une somme folle de traces qu’il serait impossible à un humain de toutes les traiter ? La publicité suffit-elle à elle seule à s’assurer que les décisions politiques importantes qui nous concernent, nous citoyens, sont prises de manière responsable et intègre ? Seule une réflexion dynamique poussée peut trancher au cas par cas ces questions.
Le second questionnant la perspective anachronique prise parfois dans les trans studies et amenant à utiliser une terminologie actuelle pour désigner des vies, vécus du passé (Nour Outojane). Quels sont à la fois les enjeux, les pièges et les ouvertures possibles d’une telle perspective ? Qu’y a‑t-il moyen de construire pour réconcilier mémoire et Histoire, tout en rendant le souvenir de ces faits affectifs, vivants et porteurs pour le présent ?
Enfin, l’article de conclusion revient sur ce que ses détracteurs ont appelé la « cancel culture » et les mécanismes mémoriels à l’œuvre dans ce mouvement s’inscrivant pleinement dans une vision dynamique, comme processus d’une histoire sans cesse à renégocier (Mãr Lamand). Vision critique d’une « tendance » critiquée, l’article questionne ce qui est réellement « annulé » dans cette cancel culture et les bienfaits démocratiques qu’on pourrait tous et toutes tirer de ce mouvement.
Toutefois, et bien qu’il faille sans cesse réinterroger ce que l’on garde, comment on le conserve et où on l’expose, l’objet-témoin, la trace physique, l’item archivé reste bien central dans les deux approches. De fait, « la mémoire est un exercice actif de remémoration qui repose sur des traces mnésiques ou matérielles laissées par le cours des choses et des perceptions. » (Bachimont, 2010) Le fonctionnement même de notre mémoire implique, dans son processus, des objets externes stimulant nos souvenirs ou à défaut de souvenirs, un effort pour établir un « rapport au passé » — un récit nécessaire inscrivant les objets, les évènements et les sociétés humaines dans un récit chronologique, rendant le présent plus lisible. Que l’on parle des anciens numéros d’une revue, de SMS, de politiciens, ou de statues coloniales, la trace présente sert de déclencheur à l’enquête mémorielle permettant de restituer l’objet, pour lui-même, dans son « époque » et, de ce fait, de réactiver un « rapport au passé » permettant de lire ces traces à l’aune des enjeux du présent.
Il faut donc bien continuer d’alimenter en subsides et en items les fonds d’archive, les collections des musées et des universités, et autres temples de la « mémoire », mais tout autant de soutenir toutes les démarches de recherche et valorisation de ces archives pour continuer d’entretenir un vrai dialogue avec le passé où ces objets-témoins sont continuellement reconsultés et renégociés dans leurs liens au passé, au présent et au futur. Les deux vont de pair et le premier pôle ne peut se passer du second car la simple transmission d’un objet n’assure pas sa lisibilité mémorielle ni sa restitution dans la trame historique de même que « la seule transmission d’un souvenir-objet n’est que du stockage s’il n’est pas accompagné d’un souvenir-processus[…]. » (Bachimont, 2010)
Ces nouvelles démarches approchant la mémoire et le passé, comme les nouvelles « études » dans le champ historique, sont ainsi d’autant plus essentielles que « […] nos entreprises contemporaines de mémoire sont surtout du stockage, qui risque d’être inutile si on laisse en déshérence le souvenir-processus, la reconstruction narrative des souvenirs à partir de ces traces stockées et transmises. » (Bachimont, 2010)
En effet, un objet sur lequel on n’a plus rien à raconter devient inutile à rétablir un rapport au passé, mais pire encore, peut devenir utile à une falsification du présent. À l’aune de ces effigies que d’aucuns ont adulé à la place du « vrai Dieu », ces traces déconnectées de tout récit mémoriel peuvent devenir les trophées d’habiles rhétoriqueurs politiques voulant nous faire passer des vessies pour des lanternes. (La présence de Père Fouettard aux côtés de Saint-Nicolas est une question « d’identité culturelle », intouchable pour certains, même au vu du racisme flagrant de cette figure « carnavalesque » d’un folklore « enfantin » mais structurant pourtant les imaginaires dès le plus jeune âge.) Trop d’exemples de faits récents rappelant des atrocités passées, des glissements vers des régimes autoritaires et liberticides (que dire du massacre systématique d’une population civile dans une lutte totalement asymétrique, sinon l’appeler génocide et se dresser contre les oppresseurs aux côtés des oppressés ?) devraient nous alerter et nous aider à prendre de meilleures décisions dans le présent, pour le présent et le futur. Mais sans doute que les stratégies de communication-choc par réseaux sociaux interposés et autres échanges de contrevérités ont déjà altéré plus que de raison notre rapport au passé…
Bientôt, entretenir un rapport dynamique au passé sera peut-être le premier signe d’une résistance mentale et intellectuelle à toutes les œillères qu’on veut nous imposer pour filer droit et, surtout, pour conserver l’ordre établi, qui profite à une minorité de la population. Faire œuvre de mémoire, participer à la construction d’une mémoire vivante, riche et inclusive est et sera donc un haut fait d’engagement envers la démocratie – une démocratie non dévoyée. À bon entendeur…
Bibliographie
- Englebert, P. (2019). Aspirations and realities in Africa : The DRC’s electoral sideshow. Journal of Democracy, 30(3), 124 – 138. https://dx.doi.org/10.1353/jod.2019.0047
