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Anvers, d’une main l’autre

Numéro 4/5 avril-mai 2014 par Bernard De Backer

mai 2014

« En oep ‘t einde van z’n reize vind’em soems dad iêwig laend meh’z’n goden en z’n wijze mor ‘t ver­brok­keld in z’n aend » Wannes Van de Velde, De Zwaer­ver (ver­sion anver­soise) pho­to : Anne Capet À contre­jour, une tête de Boud­dha brun-doré offre son beau pro­fil à l’angle d’une fenêtre, ouvrant sur un jar­din japo­ni­sant per­cé d’un étang dans lequel bati­folent des […]

Italique

« En oep ‘t einde van z’n reize

vind’em soems dad iêwig laend

meh’z’n goden en z’n wijze

mor ‘t ver­brok­keld in z’n aend »

Wannes Van de Velde, De Zwaer­ver (ver­sion anver­soise)1

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pho­to : Anne Capet

À contre­jour, une tête de Boud­dha brun-doré offre son beau pro­fil à l’angle d’une fenêtre, ouvrant sur un jar­din japo­ni­sant per­cé d’un étang dans lequel bati­folent des carpes dodues, entre bam­bous, rocailles et feuilles mortes. La haute pièce est éclai­rée par une lumière chan­geante, alter­nant des rayons d’arrière-saison fil­trés par les arbres et de brusques nuées qui laissent l’Éveillé impas­sible. Une douce odeur d’omelette au lard se répand dans la tié­deur du matin, une des­serte est gar­nie de fro­mages et de char­cu­te­ries, de pain, de beurre et de mar­me­lades pour les hôtes de la maison.

La demeure cen­te­naire est située à proxi­mi­té de la Mar­nix­plaats2, un moyeu cer­clé de métal for­mant la join­ture de huit rues. Au centre du cercle, un monu­ment impo­sant de style néo­re­nais­sance, éri­gé en 1883 et dénom­mé « Schelde vrij », célèbre le ving­tième anni­ver­saire du rachat, par Bruxelles, de la taxe de navi­ga­tion sur l’Escaut due aux Pays-Bas. Le fleuve est sym­bo­li­sé par une tête de faune cra­chant des flots au-des­sus de chaines bri­sées. Comme un écho redou­blé de la légende de Bra­bo, tran­chant la main du géant Anti­goon qui ran­çon­nait le pas­sage flu­vial et ampu­tait ceux qui ne payaient pas. Deux sculp­tures illus­trent ce com­bat mythique face à l’hôtel de ville, celle de Quin­ten Met­si­js, datant du XVIe­siècle, et celle de Jef Lam­beaux, éri­gée trois siècles plus tard. Le « Schelde vrij » de la Mar­nix­plaats fait, quant à lui, réfé­rence aux consé­quences (sur­tout au béné­fice d’Amsterdam) de la prise de la ville par les Espa­gnols en 1585 : la fer­me­ture, puis la taxa­tion de l’accès mari­time par les Pro­vinces-Unies pro­tes­tantes, ain­si que l’exil de plus de la moi­tié de la popu­la­tion anver­soise. La libé­ra­tion de l’Escaut en 1863 est d’une telle impor­tance dans la mémoire urbaine que son cent-cin­quan­tième anni­ver­saire fut célé­bré avec faste cette année, sous le signe de Nep­tune bran­dis­sant son tri­dent. Écou­le­ment du fleuve, mains tran­chées, fan­tasme des ori­gines anversoises.

Cosmopolis

Hor­mis le Boud­dha de la mai­son d’hôte et quelques estampes japo­naises dans ses cou­loirs, l’Asie est très pré­sente dans la métro­pole, hommes et mar­chan­dises étant venus d’abord par le fleuve. Il y a le petit Chi­na­town gar­dé par des lions de pierre, les res­tau­rants japo­nais forts en vogue (tren­dy, comme on dit en anver­sois contem­po­rain), le temple Jaïn de Wil­rijk d’une blan­cheur imma­cu­lée, édi­fié par les dia­man­taires du Guja­rat, sans oublier les dis­ciples de Vish­nou qui chantent Hare Kri­sh­na en face de la sta­tue de Bra­bo et Anti­goon, avant de confier un radeau orange aux caprices du Gange local. Le tout pre­mier centre tibé­tain belge fut construit à Scho­ten, dans la proche ban­lieue, ain­si que quelques temples odo­rants d’écoles boud­dhistes moins connues, près de la gare de Ber­chem. Dans le quar­tier fort ani­mé du Vlaamse et du Waalse Kaai, des res­tau­rants déme­su­rés, amé­na­gés dans des entre­pôts, servent de la cui­sine « fusion asia­tique » dans une atmo­sphère cocaï­née digne d’Apo­ca­lypse Now ; l’un d’entre eux se nomme « Lit­tle Boud­dha », comme par anti­phrase. Pour attes­ter cette pré­sence, les salles du Museum aan de Stroom (MAS), consa­crées à « La Vie et la Mort / Les hommes et les dieux », offrent des vidéos incrus­tées dans les vitrines des reli­gions asia­tiques, mon­trant des scènes tour­nées à Anvers. Un cha­man magyar, qui agi­ta son tam­bour pen­dant des années dans la ville, y raconte aus­si son histoire.

Les pre­miers Chi­nois de Bel­gique, arri­vés par l’Escaut, se seraient éta­blis à Anvers au XIXe siècle. Ils y ont une pagode, non loin du zoo : le « temple du Boud­dha de la mon­tagne éclai­rante ». L’auteur de ce récit se sou­vient de l’enfant anver­sois qu’il était, décou­vrant éba­hi dans un res­tau­rant des années 1950, gar­ni de lan­ternes et de ten­tures rouges, un plat de porc à la sauce aigre-douce. Puis d’un marin, ren­ver­sé par sa mère, le pre­mier « homme jaune » qu’il vit dans son exis­tence, recro­que­villé et muet dans son lit d’hôpital anver­sois. Beau­coup plus tard, deve­nu adulte, il dut se rendre au bord de l’Escaut pour obte­nir un visa népa­lais auprès d’un vieux consul hono­raire, enti­ché du royaume hima­layen. Et par un étrange hasard, il ren­con­tra ensuite une sino­logue anver­soise, en voyage de noce avec son mari de Bei­jing, à Kash­gar dans le Tur­kes­tan chi­nois. Elle devint res­pon­sable des rela­tions entre sa pro­vince et celle de Shaan­xi, qui sont jumelées.

Le cos­mo­po­li­tisme anver­sois — dont Dürer témoi­gnait déjà en 1520 lors de son séjour dans la ville, en s’émerveillant des objets rame­nés des Indes orien­tales et du Nou­veau Monde par des mar­chands ibé­riques3 — a bien d’autres visages, que l’on croise en déam­bu­lant au hasard. Celui des quar­tiers juifs, turcs ou maro­cains, bien évi­dem­ment, sans oublier les Russes qui ont leur sta­tue de Pierre le Grand (avec ins­crip­tion en cyril­lique) dans le coin des bro­can­teurs, com­mé­mo­rant le pas­sage de l’autocrate dans la métro­pole en 1717.

La ville des natio­na­listes fla­mands, où Bart De Wever a pris pos­ses­sion du « schoon ver­diep », est un curieux mélange d’esprit de clo­cher et d’ouverture au monde, qu’illustre notam­ment le par­cours de Wannes Van de Velde4. Né dans le Schip­persk­war­tier (quar­tier des marins et des pros­ti­tuées), l’artiste était peintre, poète, acteur et chan­teur patoi­sant dans la plus pure tra­di­tion anver­soise, mais éga­le­ment vir­tuose du fla­men­co et du chant anda­lou. Dans un genre dif­fé­rent, qui d’autre que Ferre Gri­gnard, ce barde hir­sute des années 1960 en che­mise à fleurs et lunettes fumées, chan­ta avec autant d’aplomb la com­plainte du Drun­ken sai­lor dans un bis­trot d’Anvers, non loin d’un salu­taire bac de bière ?

Vaderland, Belgeland, Ellis Island

C’est un tra­vailleur du même port, sans doute fami­lier des marins ivres, Robert Ver­voort, qui col­lec­tion­na dès 1989 des mil­liers d’objets rela­tifs à la Socié­té ano­nyme de navi­ga­tion belge-amé­ri­caine (San­ba), plus connue sous le nom de Red Star Line, et fut ain­si à la base d’un musée éton­nant inau­gu­ré à l’automne 2013. Pour s’y rendre en venant de la Mar­nix­plaats, située dans les quar­tiers sud de la ville, on peut lon­ger l’Escaut vers le port par le quar­tier des bro­can­teurs, pas­ser devant la sta­tue de Pierre le Grand et l’entrée du tun­nel pié­ton­nier (qui per­met de pas­ser sous le fleuve dans un boyau pour rejoindre la rive gauche). On s’approche ensuite du centre his­to­rique en lon­geant la mai­son où sont peintes les paroles du Zwer­ver, de Wannes, et qui, à leur manière, attestent l’impermanence du monde et l’inaccessibilité des choses der­nières. Une fois fran­chies les zones agi­tées autour de la cathé­drale, les rues deviennent silen­cieuses lorsque l’on pour­suit vers les ins­tal­la­tions por­tuaires. La vieille ville semble se vider, de nom­breuses mai­sons anciennes sont à vendre, d’autres ont été rem­pla­cées par des bâtisses atones du même gabarit.

Des lumières jaillissent tout à coup au détour d’une ruelle du Schip­persk­war­tier et de sa Vil­la Tin­to aux cin­quante et une vitrines. Rouges, roses ou mauves, elles éclairent et nimbent des créa­tures cui­vrées et lisses qui se déhanchent, télé­phonent ou fument de longues ciga­rettes aux filtres dorés, en cli­gnant de l’œil et our­lant des lèvres. Comme les vitrines des­cendent sou­vent jusqu’au sol, on découvre leurs pieds et leurs jambes qui se croisent et s’entrecroisent. Il faut tra­ver­ser le Red light dis­trict avant d’accéder au Red Star Line. Les mil­lions de migrants, qui ont fait le che­min à pied de la gare cen­trale au quai du Rhin pour s’embarquer vers l’Amérique de 1873 à 1934, sont-ils pas­sés par ici ? Les plus jeunes d’entre eux ont-ils cru, comme l’enfant du res­tau­rant chi­nois qui les voyait tri­co­ter aux fenêtres, alors plus ternes, qu’il s’agissait de femmes de marins atten­dant leur homme ?

« Het Eilandje », le nou­veau quar­tier des docks en plein boom, appa­rait au bord d’un bas­sin qui porte le nom de Bona­parte. Le Corse a bonne répu­ta­tion dans la métro­pole, car il a aidé à la libé­ra­tion de l’Escaut. Un étrange bâti­ment de dix étages en blocs rouges, alter­nant avec des pans de verre ondu­lés et cou­vert de petites mains argen­tées, se dresse comme un lego géant au milieu des bas­sins : le Museum aan de Stroom, le « musée au bord du fleuve » (ou du cou­rant). Son slo­gan est « Anvers au cœur du monde, le monde au cœur d’Anvers ». Construit par la majo­ri­té pré­cé­dente à l’emplacement d’un ancien entre­pôt de la Hanse datant du XVIe siècle, le « siècle d’or » de la ville avant sa sou­mis­sion aux Espa­gnols en 1585, le MAS se veut le sym­bole des échanges que lui apporte un fleuve ouvert au monde. Dans la splen­dide lumière d’un soir de novembre balayé par le vent, le bâti­ment éclai­ré en contre­plon­gée se découpe sur le ciel bleu-noir par­cou­ru de nuages effi­lo­chés. La grande ter­rasse amé­na­gée au som­met per­met de contem­pler la ville et le fleuve, mais aus­si de décou­vrir la tête de mort qui sur­git, en contre­bas, de la mosaïque réa­li­sée par Luc Tuy­mans, en écho à celle appo­sée au pied de la cathé­drale en mémoire de Quin­ten Met­si­js. Au-delà des docks napo­léo­niens, de nou­veaux quar­tiers s’élèvent dans le ciel agi­té, les câbles des grues sifflent et battent contre les parois de métal, tels les hau­bans d’un port de plaisance.

L’ancien entre­pôt du Red Star Line est à quelques cen­taines de mètres du MAS, le long du quai où les paque­bots Vader­land ou Bel­ge­land empor­taient leur car­gai­son humaine vers Ellis Island. Dédié à la mémoire des plus de deux mil­lions de « land­ve­rhui­zers » (migrants) qui s’embarquèrent ici après un long voyage ter­restre — la majo­ri­té était ori­gi­naire d’Europe cen­trale ou orien­tale — le musée connait un tel suc­cès qu’il est impos­sible, ce jour-là, de le visi­ter faute d’avoir réser­vé sa place. Mais la che­mi­née blanche, pen­chée en arrière comme celle des trans­at­lan­tiques, sur­plom­bant les anciens bâti­ments res­tau­rés est libre d’accès. L’escalier en spi­rale qui l’entoure per­met de prendre des « leçons d’abime », comme Jules Verne l’imagina pour Hans et le pro­fes­seur Liden­brock au som­met d’une église danoise, avant qu’ils ne s’embarquent pour l’Islande dans Voyage au centre de la terre (l’enfant du res­tau­rant chi­nois en avait vu une adap­ta­tion ciné­ma­to­gra­phique, dans une salle près du zoo, et qu’il avait fui, ter­ro­ri­sé par la lave en fusion recra­chant les explo­ra­teurs par la bouche d’un volcan).

Ce jour-là, des bour­rasques frappent la spi­rale ascen­dante, pro­té­gée par des pan­neaux de plexi­glas qui bordent l’escalier. Débou­chant au som­met après quelques efforts, on y contemple la courbe du fleuve qui file vers la Zélande, le grand large et le Nou­veau Monde. Si l’on penche la tête, on découvre sur le para­pet la pho­to­gra­phie en noir et blanc d’un paque­bot des années 1920, s’éloignant du même quai et se diri­geant vers la même courbe. Une femme au bord de l’Escaut y agite un mou­choir fai­sant écho à la fumée grise du navire. Sur le sol, des petits tri­angles argen­tés sym­bo­lisent les par­cours des « land­ve­rhui­zers » : Odes­sa, Kiev, Var­so­vie, Ber­lin, Anvers, New York… Gol­da Meir et Fred Astaire, par­mi des mil­lions d’autres, ont embar­qué ici.

Hortus conclusus

Retour dans la ville médié­vale et ses ruelles courbes, encloses, sombres et étroites. L’une des plus anciennes demeures encore intacte est celle de Nico­las Rockox, pro­tec­teur de Rubens et bourg­mestre d’Anvers après la vic­toire des his­pa­no-catho­liques (il eut la bonne idée d’épouser l’Espagnole Adria­na Pérez). Elle forme un rec­tangle autour d’un jar­din clos recons­ti­tué. Les jar­dins médié­vaux sont à l’inverse des tableaux de pay­sage fla­mands ou hol­lan­dais, même s’ils par­ti­cipent d’un mou­ve­ment iden­tique de trans­fi­gu­ra­tion esthé­tique d’un envi­ron­ne­ment. Alors que la pein­ture de pay­sage occi­den­tale, née en Europe du Nord5 et par­ti­cu­liè­re­ment déve­lop­pée dans la guilde de saint Luc des peintres anver­sois, balaye de larges hori­zons et ouvre sur l’infini du ciel ou de la mer, les jar­dins du Moyen-Âge sont un micro­cosme enclos (hor­tus conclu­sus) avec plantes vivrières, médi­ci­nales et d’ornement, étroi­te­ment cir­cons­crits par des murets6. Autour de cette minia­ture de briques et de plantes, au cœur de la mai­son Rockox, des pièces tapis­sées de cuir de Cor­doue ou goud­leer regorgent de meubles tra­pus, de cabi­nets à tiroirs secrets, de tableaux de la guilde de saint Luc, de « curio­si­tés » (coquillages, noix exo­tiques, cris­taux, coraux…) qui avaient tant fas­ci­né Dürer. Une tapis­se­rie repré­sente Le jar­din mytho­lo­gique de l’amour avec figure cen­trale de Vénus, une autre un Fes­tin de chasse, une troi­sième une Ver­dure à grandes feuilles de chou. Dans ce Cabi­net d’Or recons­ti­tué, une presse d’imprimerie rap­pelle la longue tra­di­tion d’édition de la ville, que les Plan­tin-More­tus incar­nèrent pen­dant des siècles.

La répu­ta­tion de pros­pé­ri­té et de dyna­misme créa­tif de la ville était telle, au début de XVIe siècle, qu’un impri­meur fran­çais, ori­gi­naire de Tours, déci­da d’y ten­ter sa chance. Une fois éta­bli, Chris­tophe Plan­tin se sen­tit rapi­de­ment atti­ré par le pro­tes­tan­tisme qui avait atteint Anvers. Deve­nu indé­pen­dant en 1555, après avoir tra­vaillé pour des pion­niers de la ville, il devint l’éditeur des huma­nistes, des scien­ti­fiques et des réfor­més dont il était sym­pa­thi­sant (proche, dans un pre­mier temps, de la secte ana­bap­tiste « Het Huis der Liefde » qu’évoque Mar­gue­rite Your­ce­nar dans L’Œuvre au noir, puis des cal­vi­nistes). On pénètre avec res­pect dans sa demeure-manu­fac­ture non loin de l’Escaut, enca­drant elle aus­si son jar­din clos, avec treilles de rai­sins rabou­gris et arbustes aux feuilles mor­do­rées. La visite des lieux donne le ver­tige par la richesse inouïe des pièces qui se suc­cèdent autour du jar­din : ate­liers d’imprimerie aux presses à bras ver­ti­cales, ran­gées de carac­tères mobiles, biblio­thèques gigan­tesques avec sta­tues et pla­ni­sphères, librai­rie du XVIIe siècle où l’on ne ven­dait que les feuilles impri­mées (qu’il fal­lait relier ensuite), cabi­net des cor­rec­teurs, repaires d’Ortelius et de Plan­tin, murs tapis­sés de cuir de Cor­doue, tableaux de Rubens. L’histoire bri­sée de la famille Plan­tin-More­tus incarne celle d’Anvers aux XVIe et XVIIe siècles, ain­si que le revi­re­ment des impri­meurs qui pas­sèrent de l’édition des réfor­més, scien­ti­fiques et huma­nistes, à celle de la Contre-Réforme triom­phante et des ouvrages papistes, après un bref exil à Lei­den. Le catho­li­cisme « méri­dio­nal » s’implanta dura­ble­ment en Flandre et à Anvers, qui fut pri­vé de son accès au grand large pen­dant des siècles. Les scien­ti­fiques, mar­chands et artistes s’exilèrent dans les Pro­vinces-Unies et par­ti­ci­pèrent à la pros­pé­ri­té d’Amsterdam, qui reprit la main et dis­pu­ta ensuite le pion aux Ibé­riques, jusqu’au Japon.

Place de l’Aube

Camille Flam­ma­rion, qui avait ren­du l’astronomie popu­laire auprès de mil­lions de foyers, ins­pi­ra sans le savoir les pro­mo­teurs de la « Socié­té ano­nyme pour la construc­tion du quar­tier Est d’Anvers » (en fran­çais dans le texte), diri­gée par le baron Édouard Osy et son beau-frère, aus­si baron que lui, John Cogels. Les deux com­pères n’étaient pas des seconds cou­teaux. Ils appar­te­naient à des familles puis­santes ayant cumu­lé les man­dats poli­tiques et les bonnes affaires, notam­ment celles de la Banque d’Anvers. Ils étaient pro­prié­taires d’une soixan­taine d’hectares dans le lieu-dit de Zuren­borg, une cam­pagne proche des anciennes for­ti­fi­ca­tions de Lam­ber­mont. La ville, en pleine expan­sion depuis le rachat du droit de navi­ga­tion sur l’Escaut en 1863, était à la recherche de terres. Une aven­ture immo­bi­lière « fin de siècle » s’engagea et abou­tit à la construc­tion d’un des quar­tiers les plus éton­nants de la ville, celui de la Cogels-Osy­lei, proche de la gare de Ber­chem. Un tram attra­pé dans la cathé­drale fer­ro­viaire somp­tueu­se­ment réno­vée qu’est la gare d’Anvers — à mi-che­min entre Sainte Sophie de Kiev et Cris­tal Palace — nous conduit aux portes de cette folie Belle Époque.

Pas­sé le café Den Draak, un des hauts lieux du mou­ve­ment gay et les­bien anver­sois7, où deux jeunes filles voi­lées prennent le thé, nous tra­ver­sons la Dage­raad­splaats, la place de l’Aube, dont le nom, ain­si que ceux des rues voi­sines, est ins­pi­ré par Flam­ma­rion. Des dizaines d’enfants y jouent sans dan­ger, toute l’esplanade et les rues avoi­si­nantes sont inter­dites aux voi­tures. Les éta­blis­se­ments bor­dant la place et son kiosque portent des noms évo­quant les « grandes vacances » (Zee­zicht, Zome­rhof, Aan het strand van Oos­tende, Cam­ping Cam­pi­na…), le quar­tier du soleil levant est inves­ti par familles et enfants. À la nuit tom­bante, des dizaines de lampes brillent au-des­sus de la place, for­mant un ciel étoilé.

Tout à coup, pas­sée la ligne de che­min de fer, un tout autre décor appa­rait. « Décor » est le mot, la « Socié­té ano­nyme pour la construc­tion du quar­tier Est d’Anvers » ayant délé­gué les pou­voirs d’aménagement urba­nis­tique à une « Socié­té ano­nyme des mai­sons bour­geoises » (tou­jours en fran­çais dans le texte). Celle-ci se lan­ça avec ardeur dans la construc­tion d’un véri­table quar­tier « en trompe‑l’œil », dans des styles extra­va­gants (néo­clas­sique, renais­sance fla­mande, art nou­veau, néo­go­thique, éclec­tique, etc.) que de mau­vaises langues qua­li­fièrent de « deli­rium tre­menss­ti­jl ». Les noms de rues sont ins­pi­rés par la guerre des Boers et la bataille de Water­loo (Trans­vaal­straat, Pre­to­rias­traat, Water­loos­traat, Gene­raal Capiau­mons­traat…), les immeubles sont immenses et tous dif­fé­rents, mais les mai­sons qui les com­posent sont plus petites que ces palaces aux noms d’astres (tou­jours Flam­ma­rion), d’animaux ou de héros légen­daires : Mer­cure, La Grande Ourse, l’Étoile du Matin, La Terre, Le Feu, l’Ours, Euter­pia, les Quatre Sai­sons, la Rose, les Douze Apôtres, Scal­dis, Bra­bo… Les mai­sons logées der­rière ces belles façades sei­gneu­riales aux colonnes ioniques et bal­cons tita­nesques, par­fois sur­mon­tées de sta­tues et de tou­relles, étaient louées à des « familles bour­geoises ». Cer­taines d’entre-elles furent ven­dues, puis le quar­tier tom­ba len­te­ment en dis­grâce dans les années 1970. Des « anciens com­bat­tants de mai1968 » inves­tirent le quar­tier, ache­tèrent les mai­sons en « deli­rium tre­menss­ti­jl » pour une croute de pain, les amé­na­gèrent à la sauce « flo­wer power » avec pos­ters de Jim­my Hen­dri­ckx ou Che Gue­va­ra, et sau­vèrent la future « plus pres­ti­gieuse rue d’Anvers » d’une des­truc­tion enta­mée avant-guerre (l’extraordinaire Vil­la Mer­cu­rius en fit les frais dès les années 1930). Le quar­tier fut décla­ré pro­té­gé en 1980 et cent-sep­tante mai­sons furent clas­sées d’un seul coup en 1984. Ber­chem avait, du jour au len­de­main, plus de mai­sons clas­sées que la ville de Bruxelles. Les prix flam­bèrent et de nom­breuses demeures, une fois de plus, chan­gèrent de main.

Notre hôte de la Mar­nix­plaats, un plom­bier retrai­té féru de la Belle Époque, connait bien le quar­tier de la Cogel-Osy­lei ; il y a des amis qui ont sou­vent fait appel à lui pour des pro­blèmes de tuyau­te­rie. « Les façades sont belles, nous dit-il, mais les mai­sons ne sont pas construites avec les meilleurs maté­riaux. Il y a eu beau­coup de tra­vail à l’intérieur, une fois les palaces sau­vés de la des­truc­tion. » Mais la cité, opu­lente et d’une créa­ti­vi­té par­fois éton­nante8, est désor­mais fière de sa « folie fin de siècle » comme de sa gare fer­ro­viaire monu­men­tale. Elle s’accorde aux res­tau­rants déme­su­rés des Vlaamse et Waalse Kaai, aux ver­tiges du MAS, aux coquilles de verre géantes du nou­veau Palais de Jus­tice et autres pro­jets pha­rao­niques de la « sin­jo­rens­tad », sur­nom héri­té de l’époque espa­gnole et fiè­re­ment conser­vé. Au « schoon ver­diep » de l’hôtel de ville, le nou­veau loca­taire peau­fine peut-être ses sen­tences latines, en pen­sant aux tiraille­ments cultu­rels de sa ville au fleuve nour­ri­cier et aux mains cou­pées. Contra­ria contra­riis curan­tur9 ?

  1. « Et au bout de ses voyages / il trouve par­fois ce pays très ancien / avec ses dieux et avec ses sages / mais il se mor­cèle dans sa main », Wannes Van de Velde, Le Vaga­bond (nous traduisons).
  2. Phi­lippe de Mar­nix, baron de Sainte-Alde­gonde, était un noble cal­vi­niste qui fut l’homme de confiance de Guillaume d’Orange et « bourg­mestre exté­rieur » de la répu­blique cal­vi­niste anver­soise (1577 – 1585), durant le siège de la ville par les Espa­gnols. Pour plus d’informations sur l’histoire d’Anvers, voir l’excellent site de Jan Lam­po (fils de l’écrivain Hubert Lam­po), http://janlampo.com/2011/11/.
  3. Dans son Jour­nal de voyage aux Pays-Bas. Il est piquant d’y lire que Dürer est per­sua­dé d’examiner une par­tie du sque­lette du géant Anti­goon, conser­vée dans la for­te­resse du Steen. Il s’agissait d’os de baleine.
  4. Wannes Van de Velde, qui vit le jour en 1937 au-des­sus d’un maga­sin dénom­mé « Le comp­toir de Valence », est décé­dé en 2008. Les textes et par­ti­tions de toutes les chan­sons du « poète offi­cieux de la ville d’Anvers » viennent d’être publiés dans Wannes Van de Velde. Het groot lied­boek, Uit­ge­ve­rij Van Halewyck, 2013. La chan­son De Zwer­ver, dans sa ver­sion néer­lan­daise, est peinte sur la façade d’un bis­trot de la rue du Saint-Esprit, près du Meir. Une des plus célèbres chan­sons de Wannes est « Ik wil deze nacht in de stra­ten verd­wa­len ». Elle fut com­po­sée pour le film de Benoit Lamy, Home Sweet Home, tour­né à Bruxelles.
  5. La pre­mière occur­rence du mot « pay­sage » en Europe serait le néer­lan­dais « land­schap », qui don­na ensuite « land­scape » en anglais, « land­schaft » en alle­mand. Un des pion­niers de la pein­ture de pay­sage comme sujet auto­nome (et non arrière-pays d’une scène reli­gieuse) était l’Anversois d’origine mosane, Joa­chim Pati­nir (ain­si que son neveu pré­su­mé, Her­ri met de Bles), qui asso­ciait roches mosanes et estuaire de fleuve.
  6. Les œuvres pion­nières de Pati­nir, dont deux tableaux sont expo­sés dans la mai­son Rockox, semblent com­bi­ner le sou­ci de repré­sen­ta­tion d’un monde clos « micro­cos­mique », propre au Moyen-Âge, et l’effraction du monde ouvert pré­fi­gu­rant la moder­ni­té. On remarque en effet la pré­sence sys­té­ma­tique d’un estuaire ouvrant sur la mer dans ses tableaux, qui sug­gère des pro­lon­ge­ments infi­nis et les dif­fé­ren­cient des aqua­relles pay­sa­gères de Dürer. Les deux hommes se ren­con­trèrent à Anvers en 1520.
  7. Le café est notam­ment le siège de Het Roze Huis, une asso­cia­tion gay et les­bienne fon­dée en 1995, et de nom­breux autres grou­pe­ments Hole­bi (homo­sexuel, les­bien et bisexuel). La Contre-Réforme en prend un coup.
  8. On y trouve même un « was­bar » lumi­neux, tren­dy et ani­mé (avec soi­rées musi­cales, brunch et Hap­py Hour), com­bi­nant la fonc­tion de was­se­rette, d’épicerie et de snack, où l’on peut dégus­ter des petits plats, écou­ter de la musique et même faire la fête pen­dant que le linge tourne.
  9. « Les contraires se gué­rissent par les contraires. » Le pro­pos est de Galien, un des fon­da­teurs de la pharmacie.

Bernard De Backer


Auteur

sociologue et chercheur