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À propos des enjeux contemporains du sport

Numéro 5 Mai 2007 par Hervé Cnudde

mai 2007

Enjeux contem­po­rains du sport comme spec­tacle. Tel est le sujet com­mun des deux revues recen­sées ici et qu’un heu­reux hasard a fait paraitre pra­ti­que­ment simultanément.

Signes des Temps

Tri­mes­triel, n° 1, jan­vier-mars 2007, 22 p.

Le dos­sier « Sports et vio­lences, match nul ? » de la revue de Pax Chris­ti assume trois options : il s’ancre dans le contexte spé­ci­fi­que­ment belge, pri­vi­lé­gie le foot­ball et se sou­cie d’ap­pro­fon­dir phi­lo­so­phi­que­ment et his­to­ri­que­ment le sujet qu’il aborde. Avec modes­tie, la rédac­tion aver­tit le lec­teur qu’elle a ras­sem­blé des regards plu­riels et, comme d’ha­bi­tude, écla­tés. L’ordre du som­maire relève en quelque sorte du vrac.

Pour entrer dans le dos­sier, com­men­çons donc par le bref texte de Jos. Schoon­broodt « La vio­lence en sport, une affaire d’argent ou la volon­té d’en découdre ? ». Sans y appor­ter de solu­tion, le jour­na­liste pose en effet briè­ve­ment, mais exac­te­ment le pro­blème des bru­ta­li­tés récur­rentes dans la pra­tique actuelle des matchs de foot. Si ces der­niers nous apportent chaque semaine leur ration de vio­lence, ce n’est pas que beau­coup d’argent soit en jeu, car c’est aus­si le cas, par exemple, de la For­mule 1 ou du ten­nis, mais parce qu’à la faveur d’une sorte de double « nous » que crée le jeu par­mi les spec­ta­teurs se pro­je­tant sur l’une ou l’autre des équipes en com­pé­ti­tion nait la volon­té d’en découdre entre eux. Tou­te­fois, conclut per­ti­nem­ment l’au­teur, cela ne nous dit pas encore pour­quoi, jus­te­ment, c’est le foot qui attire ces flam­bées de vio­lence et non pas le rug­by, par exemple, qui n’est pas un sport plus doux… On y revien­dra en fin d’a­na­lyse, car il importe main­te­nant d’a­bor­der l’his­toire du foot­ball et son évo­lu­tion jus­qu’à nos jours avec le remar­quable article de Mar­gue­rite Sol­vay « Quand l’en­jeu tue le jeu ».

Le foot­ball moderne appa­rait en Angle­terre à la fin du xixe siècle dans les publics schools. Loin d’être mar­qué par la vio­lence, le jeu d’o­ri­gine est une école de fair­play. Les jeunes y apprennent à dis­ci­pli­ner leur corps, à mai­tri­ser la vio­lence, à pri­vi­lé­gier la qua­li­té des com­por­te­ments col­lec­tifs plu­tôt que le résul­tat final, les stra­té­gies de groupe plu­tôt que les hauts faits indi­vi­duels. Avec l’ap­pa­ri­tion des clubs tou­te­fois, le jeu réser­vé d’a­bord aux seuls ama­teurs va exci­ter l’ap­pé­tit des mar­chands de spec­tacles qui, contre vents et marées, vont pous­ser les joueurs à la pro­fes­sion­na­li­sa­tion et sur­fer sur l’ex­pan­sion pla­né­taire que le foot va connaitre en un rien de temps. Selon l’au­teure, c’est dans cette pro­fes­sion­na­li­sa­tion qui mar­gi­na­lise l’a­ma­teu­risme des débuts que l’on doit déce­ler l’o­ri­gine de la mar­chan­di­sa­tion du foot qui, à par­tir de 1980 (année où le CIO aban­donne le dogme de l’a­ma­teu­risme et noue alliance avec le monde éco­no­mique afin de péren­ni­ser les jeux), culmi­ne­ra avec l’é­mer­gence d’un monde spor­tif régu­lé par l’é­co­no­mie de mar­ché, dopé par l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion des cham­pion­nats, sou­mis à l’ar­bi­traire des télé­vi­sions et à leurs royal­ties, sup­port publi­ci­taire des mul­ti­na­tio­nales des équi­pe­ments spor­tifs, etc.

Bref, avec la logique finan­cière libé­rale, l’en­jeu a tué le jeu. Il ne s’a­git plus aujourd’­hui de pro­mou­voir les valeurs d’une culture spor­tive. Et Mar­gue­rite Sol­vay de conclure dans la logique de son article : « La recherche du pro­fit, en dévoyant l’es­prit de com­pé­ti­tion pousse aux trans­gres­sions et déra­pages en tout genre aux­quels nous assis­tons : vio­lences sur le ter­rain, tran­sac­tions finan­cières dou­teuses, triche, cor­rup­tion, dopage… C’est ça la vio­lence, non pas celle du foot­ball, mais celle faite au foot­ball parce qu’on l’a dépouillé de sa charge sym­bo­lique. » des élé­ments de l’ex­po­sé pré­cé­dent, Nico­las Bár­dos-Fél­to­ro­nyi y ajoute une sorte de codi­cille impor­tant dans un article inti­tu­lé « Le sport entre défis spor­tifs et dérives éco­no­miques ». Il est le seul, en effet, dans le dos­sier, à par­tir du rôle joué bon gré mal gré par les pou­voirs publics dans cette déna­tu­ra­tion du foot­ball. Ils sont sou­vent ceux qui assurent doci­le­ment aux frais du contri­buable la construc­tion et l’ex­ploi­ta­tion des infra­struc­tures de ce « sport » alors que les « entre­prises spor­tives » pour­raient et devraient les assu­mer sur leurs plan­tu­reux pro­fits. Acces­soi­re­ment, les efforts légi­times (mais peu cri­tiques) consen­tis par les États pour encou­ra­ger la pra­tique du sport dans la popu­la­tion béné­fi­cient gran­de­ment aux mul­ti­na­tio­nales d’ar­ticles et de maté­riel de sport. De leur côté, les groupes de pres­sion du « sport » ne négligent pas le lob­bying. Ils tentent, d’une part, de per­sua­der les gou­ver­ne­ments de l’im­por­tance du sec­teur par des argu­ments éco­no­miques — fra­giles — rela­tifs à la pro­duc­tion de reve­nus géné­rés, à l’emploi et aux taxes récol­tées par ce biais. En orga­ni­sant par exemple de grands évè­ne­ments « spor­tifs », ils tra­vaillent éga­le­ment à per­sua­der la popu­la­tion qu’il est indis­pen­sable de conti­nuer à sub­ven­tion­ner ce domaine sur ses impôts. Ce à quoi l’é­co­no­miste rétorque à juste titre que tant l’É­tat que les pou­voirs locaux encais­se­raient les taxes issues des acti­vi­tés « spor­tives » même s’ils n’y affec­taient aucune sub­ven­tion. Et d’a­jou­ter iro­ni­que­ment : « Ne serait- il pas pré­fé­rable de lais­ser la construc­tion et la ges­tion des infra­struc­tures spor­tives aux entre­prises capi­ta­listes ? La phi­lo­so­phie libé­rale, en vogue actuel­le­ment, pré­co­nise en effet que les acti­vi­tés cultu­relles deviennent finan­ciè­re­ment autosuffisantes… ? »

À la fin de son article, Mar­gue­rite Sol­vay avait omis de par­ler de la vio­lence des sup­por­teurs dans les tri­bunes. Signes des Temps y revient avec deux articles inté­res­sants, mais qu’il n’est pas pos­sible de détailler ici. Le pre­mier est de Thier­ry Dockx, res­pon­sable de la cel­lule Fans­coa­ching de la ville de Char­le­roi. Il traite des mul­tiples moyens pal­lia­tifs mis en oeuvre pour assu­rer de mieux en mieux la « Sécu­ri­té au Royal Spor­ting Club de Char­le­roi ». Le second pré­sente le rôle de l’ar­bitre de ter­rain sur la base de confi­dences de Roland Van Beve­ren recueillies par Michel Van Zeebroeck.

L’ar­ticle d’an­thro­po­lo­gie phi­lo­so­phique et his­to­rique de Marc Maes­schalck pro­pose essen­tiel­le­ment une alter­na­tive volon­ta­riste en forme de réac­tion civique à la mar­chan­di­sa­tion du « sport » contem­po­rain, dont il réex­prime aus­si les diverses facettes. Pour étayer sa pro­po­si­tion par l’his­toire, il pro­cède à une relec­ture inédite de la trans­mis­sion de l’hé­ri­tage des jeux païens entre l’an­ti­qui­té romaine et notre temps via une civi­li­sa­tion judéo-chré­tienne qui ne savait trop com­ment se situer par rap­port à eux, parce qu’ils expri­maient autant les vio­lences que recèlent les pas­sions humaines, que la capa­ci­té de créer des lieux pour cana­li­ser celles-ci et les dépas­ser posi­ti­ve­ment. L’hé­si­ta­tion qui a dès lors conduit alter­na­ti­ve­ment à auto­ri­ser les jeux du cirque (saint Augus­tin !) ou à les inter­dire a ain­si fini par enfer­mer la socié­té dans un car­can à par­tir de la confron­ta­tion entre l’af­fir­ma­tion de la force et l’af­fir­ma­tion du désir. La socié­té judéo-chré­tienne a pla­cé les citoyens dans un rap­port ambi­va­lent de fas­ci­na­tion devant les ver­tus qua­si mar­tiales du sport et de sus­pi­cion devant ses dérives dio­ny­siaques voire par­fois sado­ma­so­chistes. Telle est la ques­tion qu’il faut encore aujourd’­hui régler en amont du rôle natio­na­liste que l’É­tat moderne a assi­gné aux sports, et de la mar­chan­di­sa­tion contem­po­raine de ceux-ci.

Pour l’au­teur, les anciens peuvent encore nous y aider : « Le sta­tut des sports dans leur socié­té mon­trait qu’ils avaient pris au sérieux la dimen­sion ludique de leur socié­té sans la réduire à une acti­vi­té éco­no­mique, cultu­relle et poli­tique. [Mais] si l’on est convain­cu que le sport n’est pas uni­que­ment un exu­toire archaïque ou un bon exu­toire pour le busi­ness, il est temps de se deman­der quelles valeurs civiques on veut aus­si y voir expri­mer. » Ce pro­jet civique implique une poli­tique publique d’ac­cès au sport, un enga­ge­ment à une meilleure régu­la­tion concer­tée des acti­vi­tés spor­tives, l’au­to­no­mi­sa­tion de ces acti­vi­tés par la socié­té civile, un ren­for­ce­ment des normes de par­ti­ci­pa­tion et de trans­pa­rence des déci­sions sur le modèle des conseils de par­ti­ci­pa­tion. « Reprendre pied col­lec­ti­ve­ment dans l’a­ven­ture civique du sport, choi­sir la véri­table image ludique de notre socié­té, c’est aus­si faire recu­ler le confort illu­soire du popu­lisme favo­ri­sé par la consom­ma­tion de masse. »

***

Au terme de cette lec­ture, on s’é­tonne qu’en une petite ving­taine de pages, on puisse écrire autant de choses intel­li­gentes sur « Sports et vio­lence ». Sauf qu’on se demande tou­jours que répondre à la ques­tion de Jos Schoon­broodt : « Pour­quoi jus­te­ment le foot et pas le rug­by, par exemple ?… » Et pour­tant — c’est l’in­con­vé­nient du vrac -, les prin­ci­paux élé­ments de la réponse pour­raient bien se trou­ver dis­sé­mi­nés un peu par­tout dans le dossier.

Qu’on per­mette donc au chro­ni­queur de ten­ter à ses risques et périls de les ras­sem­bler schématiquement.

  1. Quoi que la mar­chan­di­sa­tion l’ait fait deve­nir en bien des lieux, le foot­ball est et reste par essence un sport paci­fique mar­quant un pas en avant dans la civi­li­sa­tion (Sol­vay). Si ce n’é­tait pas le cas, pour­quoi vou­loir le réformer ?
  2. Son suc­cès phé­no­mé­nal sur la pla­nète en a fait en pra­tique une sorte d’offre mono­po­lis­tique de « jeu » au détri­ment d’autres « jeux », rele­vant généa­lo­gi­que­ment ou par imi­ta­tion des jeux antiques du cirque qui, eux, mettent en scène de la vio­lence entre joueurs dans l’a­rène ou sur le ring (boxe, catch, lutte gré­co­ro­maine, arts mar­tiaux, cor­ri­das, com­bats de coqs, etc.) (Maes­schalck). Or il semble que c’est dans le spec­tacle de « jeux » de ce der­nier genre que les nom­breux humains qui éprouvent le « besoin d’en découdre » (Schoon­brodt) trou­ve­raient la « thé­ra­pie » qu’ils cherchent en subli­mant leur besoin d’en découdre entre eux pour le trans­fé­rer sur les acteurs qui jouent celui-ci devant leurs yeux.
  3. Frus­trés au foot­ball — sans com­prendre pour­quoi — de se réga­ler de vio­lence dans l’a­rène, cette caté­go­rie de spec­ta­teurs devient elle-même actrice de vio­lence dans les tri­bunes, et désor­mais au point de conta­mi­ner les joueurs eux-mêmes, qui croient se rendre plus inté­res­sants en se don­nant des coups ou en s’in­ju­riant osten­si­ble­ment (à moins qu’ils n’a­gissent sur ordre ?).
  4. Ne serait-il pas temps par égard pour ces per­sonnes de cas­ser le mono­pole du foot dans les poli­tiques spor­tives et de créer des infra­struc­tures qui leur per­mettent d’as­sis­ter aus­si à des spec­tacles spor­tifs du type « jeux du cirque » où ils trouvent, comme le dit Aris­tote, la « cathar­sis », c’est-à-dire la « puri­fi­ca­tion » pro­duite chez les spec­ta­teurs par une repré­sen­ta­tion dramatique ?

E si non è vero, è ben tro­va­to. No ?


Antipodes

Men­suel n° 176, mars 2007, 36 p.

Parue pra­ti­que­ment en même temps que le numé­ro de Signes des Temps que l’on vient de com­men­ter et avec un dos­sier qui traite éga­le­ment du sport, cette livrai­son de la revue du Centre de for­ma­tion pour le déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal Ite­co mérite tout autant d’être lue inté­gra­le­ment par ceux que cet impor­tant phé­no­mène de socié­té inté­resse. C’est en ce sens qu’on peut à la fois les consi­dé­rer comme auto­nomes et com­plé­men­taires. La spé­ci­fi­ci­té du dos­sier qu’An­ti­podes inti­tule « Sport et déve­lop­pe­ment, les deux visages du sport » est en effet par­ti­cu­liè­re­ment évi­dente : d’a­bord par sa prise en compte du déve­lop­pe­ment et de la soli­da­ri­té inter­na­tio­nale, mais tout autant par le type d’ap­proche prio­ri­tai­re­ment fac­tuelle et concrète qu’il fait des ques­tions abor­dées. Jointe à la « méthode » du vrac — rele­vée aus­si dans Signes des Temps -, cette der­nière dimen­sion fait du som­maire une suc­ces­sion de flashs qui tous sus­citent incon­tes­ta­ble­ment l’in­té­rêt, mais qui pour le chro­ni­queur rendent le tra­vail de res­ti­tu­tion par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile. Car, des faits même inter­pré­tés ne pou­vant se résu­mer, il se trouve dans la situa­tion du gas­tro­nome qui, se trou­vant dans l’im­pos­si­bi­li­té de vous invi­ter dans un res­tau­rant qu’il vous recom­mande, doit se conten­ter de vous en faire par­cou­rir la carte. En route donc pour un sur­vol quelque peu détaillé du sommaire.

L’in­tro­duc­tion d’An­to­nio de la Fuente rat­tache l’es­prit du dos­sier à l’ac­tion exem­pla­tive de l’as­so­cia­tion fran­çaise Sport sans fron­tières, qui se donne pour objec­tif de mettre le sport au ser­vice du déve­lop­pe­ment humain et qui a pris pour devise : « La soli­da­ri­té est un sport col­lec­tif ». Ce que le jour­na­liste décode comme suit : « De nom­breuses asso­cia­tions et ONG uti­lisent le sport comme un espace pour regrou­per et ren­for­cer les liens sociaux, comme un ciment pour bâtir des par­cours indi­vi­duels et col­lec­tifs et par­fois pour rebâ­tir des vies bri­sées. Le sport est aus­si uti­li­sé par des asso­cia­tions qui pro­meuvent la soli­da­ri­té inter­na­tio­nale pour mener à bien des pro­jets de coopé­ra­tion dans le Sud et de sen­si­bi­li­sa­tion au coeur du monde déve­lop­pé, sou­vent en pre­nant appui sur des mani­fes­ta­tions spor­tives d’am­pleur inter­na­tio­nale, comme les cham­pion­nats du monde ou les jeux olym­piques. Aus­si bonne que soit l’i­dée qui leur donne vie, ces ini­tia­tives ne se heurtent pas moins aux dures réa­li­tés du terrain. »

Cor­du­la Sand­wald nous donne un pre­mier flash sur le « com­merce inéqui­table » que pra­tiquent les grands fabri­cants de vête­ments et d’é­qui­pe­ments spor­tifs ain­si que leurs sous-trai­tants de par le monde (Thaï­lande, Malai­sie, Inde, Viet­nam, Ban­gla­desh, Rou­ma­nie, Bul­ga­rie, Para­guay…) . Bien docu­men­tée et bien pen­sée, son approche prend pour angle d’at­taque les situa­tions de vie misé­rable et de non-droit syn­di­cal que ces sous­trai­tants imposent aux tra­vailleuses (majo­ri­taires) et aux tra­vailleurs. La ville pakis­ta­naise de Sial­kot, pro­duc­trice de 70 à 80 % des bal­lons de foot­ball dans le monde, est rete­nue pour illus­trer la lutte contre le tra­vail des enfants, car un trai­té dit d’At­lan­ta y a été éla­bo­ré en 1997 entre l’OIT, l’U­ni­cef au Pakis­tan et la Chambre de com­merce de Sial­kot pour abo­lir celui­ci. Ce docu­ment a été signé par les sous-trai­tants four­nis­seurs des grandes marques, mais non par les pro­duc­teurs de bal­lons sans marque des­ti­nés au sec­teur du jouet… « Qui est res­pon­sable de l’in­jus­tice qui règne dans le com­merce du sport ? », demande en ter­mi­nant l’au­teure. Réponse : les entre­prises sous-trai­tantes qui ne res­pectent pas les normes de l’OIT ; les mul­ti­na­tio­nales qui, par leurs stra­té­gies d’a­chat (appro­vi­sion­ne­ment à flux ten­dus, com­mandes à court terme, délais de livrai­son trop ser­rés), mettent les sous-trai­tants sous pres­sion tout en affi­chant elles-mêmes une cer­taine éthique ; les gou­ver­ne­ments qui se sou­mettent à la pres­sion des mul­ti­na­tio­nales et ne res­pectent pas leurs obli­ga­tions envers leur propre popu­la­tion ; les consom­ma­teurs des pays indus­tria­li­sés qui n’a­chètent pas assez mas­si­ve­ment des articles pro­duits et com­mer­cia­li­sés de manière équi­table, comme les y invitent les ONG.

Da ns son a r t i c l e « L’A­frique s’in­vite sur les ter­rains belges », André Linard traite, du point de vue des joueurs af ricains eux-mêmes (de plus en plus nom­breux sur les ter­rains de Bel­gique), la ques­tion des injures racistes qui leur sont balan­cées tant depuis les tri­bunes qu’au cours du match par l’é­quipe adverse (voire par des col­lègues). Naguère foot­bal­leur lui-même, on sent par la qua­li­té de réponses reçues que l’au­teur a mené son enquête avec un très grand res­pect pour les per­sonnes inter­ro­gées. Au terme de celle-ci, il est tou­te­fois conduit à résu­mer leur com­por­te­ment face à ce fléau en termes de « rési­gna­tion ». Mais on découvre aus­si en les lisant que les réponses don­nées expriment en même temps un art de l’es­quive et le plus sou­vent une force de carac­tère, qui leur per­mettent de cau­té­ri­ser eux-mêmes leur digni­té bles­sée. Beau­coup mini­misent les inci­dents, d’autres se blindent contre eux, d’autres encore disent clai­re­ment : « Ici, c’est nor­mal, nous ne sommes pas chez nous ». On ne peut qu’être impres­sion­né par ce com­por­te­ment stoïque, dont la rela­tion insuffle au texte une remar­quable qua­li­té. Ceci sans oublier qu’en intro­duc­tion de son article, André Linard indique dans une anec­dote tra­gi­co­mique sur le club de Beve­ren qu’on lais­se­ra décou­vrir au lec­teur d’An­ti­podes, com­ment bon nombre de joueurs afri­cains sont sélec­tion­nés dans leur pays d’o­ri­gine par des aven­tu­riers euro­péens pro­prié­taires d’a­ca­dé­mies, qui les forment et qui les suivent au fil de leur car­rière jus­qu’à l’étranger…

Chan­ge­ment d’angle radi­cal avec l’ar­ticle « Fous de foot » de Lau­ra Luc­chi­ni qui se réfère à l’i­dée révo­lu­tion­naire du psy­chiatre Mau­ro Raf­fae­li : soi­gner la mala­die men­tale à tra­vers le foot­ball et créer un cham­pion­nat ita­lien d’é­quipes de malades men­taux. L’in­ter­ven­tion a pour but de signa­ler aux lec­teurs l’exis­tence d’un docu­men­taire diri­gé par Vol­fan­go di Biai­si et accom­pa­gné d’un livre, qui raconte l’his­toire de l’une de ces équipes, Il Gab­bia­no di Roma, cham­pionne d’I­ta­lie en 2006 (on en trou­ve­ra des images sur le site ). Dans la concep­tion de Raf­fae­li, le foot n’est pas thé­ra­peu­tique en soi. Mais il peut com­plé­ter l’in­ter­ven­tion psy­cho­thé­ra­peu­tique en met­tant les malades face à un enne­mi réel à tra­vers le jeu. Le foot devient thé­ra­pie lors­qu’il per­met aux patients de s’in­sé­rer dans un contexte social com­mun et, le foot étant le sport natio­nal ita­lien, rien de tel pour l’in­té­gra­tion de malades men­taux qu’un ter­rain de foot.

Dans le f lash sui­vant, Cor­du­la Sand­vald prend en compte « L’en­vi­ron­ne­ment comme ter­rain de sport » et dresse en quelque sorte un aide­mé­moire détaillé des mul­tiples façons dont le sport est éco­lo­gi­que­ment des­truc­teur. En matière de consom­ma­tion d’éner­gie et donc de menace sur la cli­ma­to­lo­gie, il faut d’a­bord comp­ta­bi­li­ser les dépla­ce­ments affé­rents aux sports pour se dépla­cer vers les sites des mani­fes­ta­tions inter­na­tio­nales (l’aé­ro­port d’A­thènes pré­voit, durant les pro­chains JO, 886 arri­vées et départs d’a­vions chaque jour), mais aus­si les tra­jets à effec­tuer dans tel ou tel pays par les spor­tifs pour se rendre aux com­pé­ti­tions ou à l’en­trai­ne­ment (en Suisse, 15 mil­liards de kilo­mètres par­cou­rus par an). Ques­tion d’é­qui­libre éco­lo­gique, les nui­sances du ski, des sports aqua­tiques, des sports moto­ri­sés type Paris-Dakar ou, comme en Thaï­lande, la dis­sé­mi­na­tion de ter­rains de golf rem­pla­çant des rizières, s’ins­tal­lant dans des parcs natio­naux ou des réserves natu­relles, sont consi­dé­rables. Et enfin, il y a les consé­quences engen­drées par ce qu’on appelle aujourd’­hui le « trek­king », c’est-à-dire les pro­me­nades pédestres en haute mon­tagne (Hima­laya, Kili­mand­ja­ro, Andes) au cours des­quelles la pol­lu­tion au quo­ti­dien se répand abon­dam­ment (56 000 bou­teilles vides récol­tées en un an dans le parc natio­nal du Mont Eve­rest) et où les besoins en éner­gie pour assu­rer le confort des tou­ristes occi­den­taux obligent sou­vent à recou­rir à la défo­res­ta­tion. Tou­te­fois, phi­lo­sophe notre auteure, le sport n’est pas seule­ment l’une des causes des conflits envi­ron­ne­men­taux, il en est aus­si vic­time. Plus per­sonne n’au­ra bien­tôt envie de faire du sport dans la nature.

Cette der­nière revient cepen­dant quelques pages plus loin avec « Une course au Saha­ra » que 200 000 réfu­giés sah­raouis — en attente d’une solu­tion poli­tique à leur situa­tion — orga­nisent depuis trente ans dans un endroit recu­lé de ce désert : un mara­thon pour récol­ter du maté­riel spor­tif et sani­taire pour leurs enfants, qui d’ailleurs par­ti­cipent acti­ve­ment à l’é­preuve sur des tra­jets adap­tés à leur âge (12 000 euros pour le centre spor­tif d’Aou­serd ; 1 000 euros de médi­ca­ments pour l’hô­pi­tal du cam­pe­ment de Dhak­la). Le Maroc a évi­dem­ment refu­sé une expo­si­tion du World Press Pho­to parce qu’elle com­por­tait quelques cli­chés de la Course du Saha­ra où l’on voyait le dra­peau sah­raoui flot­ter au vent !

À part cela, on sent que la balade mul­ti­di­men­sion­nelle à laquelle Ite­co nous a fait par­ti­ci­per au moyen d’un pla­neur ima­gi­naire éner­gé­ti­que­ment sans nui­sance approche de sa fin. Pour gar­der l’i­mage, les contri­bu­tions finales « Faire équipe contre la pau­vre­té et les dis­cri­mi­na­tions » et sur­tout « La terre est ronde comme un bal­lon » se pré­sentent comme des patch­works de brèves ana­logues au par­cel­laire que l’on découvre quand l’aé­ro­nef où l’on se trouve s’ap­prête à atter­rir. Pour rap­pe­ler que l’ex­cur­sion avait pour thème le sport, le com­man­dant dans sa salu­ta­tion finale aux pas­sa­gers énu­mère les opi­nions connues sur les « Coups de boule à droite et à gauche » de Zined­dine Zidane. Tan­dis qu’à l’at­ter­ris­sage — selon la tra­di­tion rédac­tion­nelle d’An­ti­podes — les hôtesses offrent cette fois à chaque pas­sa­ger un jeu de cita­tions sur le sport qu’ils vont pou­voir illus­trer par des pho­tos pour enta­mer une dis­cus­sion à pro­pos du dos­sier parcouru.

Hervé Cnudde


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