À nos corps défendants
J’écris ces lignes – mes toutes premières pour La Revue nouvelle – dans un parc au cœur de Bruxelles. N’ayez crainte, je ne compte pas faire de cet édito une page de mon journal intime dans laquelle je vous conterais mon quotidien à ce nouveau poste de rédactrice en chef. Je vous précise l’endroit d’où je vous parle parce qu’il fait écho à la réflexion que je souhaite vous partager : les corps des personnes minorisées s’adaptent. En permanence et partout. Me tenir dans un espace public, seule, en tant que femme, ça peut paraitre banal. J’y vois pourtant quelque chose d’éminemment politique. Rarement nous nous tenons seules dans les espaces censés être ouverts à tous·tes. Être seule, à cet endroit, c’est pratiquement un acte de résistance.
J’écris ces lignes – mes toutes premières pour La Revue nouvelle – dans un parc au cœur de Bruxelles. N’ayez crainte, je ne compte pas faire de cet édito une page de mon journal intime dans laquelle je vous conterais mon quotidien à ce nouveau poste de rédactrice en chef. Je vous précise l’endroit d’où je vous parle parce qu’il fait écho à la réflexion que je souhaite vous partager : les corps des personnes minorisées s’adaptent. En permanence et partout. Me tenir dans un espace public, seule, en tant que femme, ça peut paraitre banal. J’y vois pourtant quelque chose d’éminemment politique. Rarement nous nous tenons seules dans les espaces censés être ouverts à tous·tes. Être seule, à cet endroit, c’est pratiquement un acte de résistance.
Dans son ouvrage Présentes — devenu une référence des rayons féministes – l’essayiste et journaliste Lauren Bastide renvoie à la géographie des genres. Synthétisant les réflexions de la pionnière en la matière, Jacqueline Courtas et du géographe Guy Di Méo, elle écrit ceci : « La géographie du genre a démontré que, si les hommes ont tendance à envisager la ville comme un territoire, les femmes, elles, pensent la rue comme un lieu de transit, un espace où l’on se déplace d’un point A à un point B, souvent proches de leur lieu de résidence »1. De Di Méo (2011), elle rappelle le concept de « murs invisibles », à savoir « ces barrières mentales qui maintiennent certains lieux de la ville hors de l’imaginaire des femmes ». Les parcs en sont un exemple. Les agoras, les bancs publics, les terrasses des cafés, en sont d’autres. Si j’ai promis de ne pas faire de cet édito un texte intime, laissez-moi tout de même le loisir d’une confidence : voir les personnes sexisées2 occuper, seules, les espaces publics me bouleverse. Parce qu’il en faut de la force pour s’imposer dans ces endroits si excluants.
Attention, il ne s’agit pas d’un simple ressenti ni d’une impression que nous serions une poignée à partager. Dans une longue étude publiée en mars dernier, perspective.brussels analysait comment les inégalités de genre se reflètent dans la ville3. Ce centre d’expertise balaie, en vrac, l’accès au logement, la conception du mobilier urbain en passant par les nombreuses formes d’insécurité ou encore les choix de gouvernance urbaine. Les constats sont pluriels, quelque peu désespérants et peuvent se résumer par le fait que ceux qui ont pensé la ville appartiennent souvent à une même catégorie, celle des hommes blancs cisgenres et valides. Peut-être, à l’avenir, aurons-nous la possibilité de décortiquer cette sacrosainte neutralité. Quoi qu’il en soit, cette étude abonde dans le sens qu’un seul profil ne peut pas anticiper les craintes et besoins de l’entièreté de la population. Autant de bonne volonté soit-il.
Au cœur de la méthodologie établie par perspective.brussels, la stratégie de gender mainstreaming, « une stratégie visant à renforcer la prise en considération des préoccupations et expériences conditionnées par le genre dans la conception, la mise en œuvre, le monitoring et l’évaluation de politiques et de programmes dans toutes les sphères et dont l’objectif ultime est l’égalité de genre ». Articulé autour de cinq valeurs essentielles à l’élaboration d’une ville inclusive – la ville juste, plurielle, revendiquée, capacitante et épanouissante –, le diagnostic établi par les chercheur·euses et expert·es de perspective.brussels fait état des hiérarchies sociales, sexuelles et raciales qui structurent la capitale. Personnes en situation de handicap, LGBTQIA+, enfants, mères seules, personnes racisées, grosses, pauvres, sans chez elles, etc. ; cela en fait des exclu·es qui s’adaptent parce qu’elles n’ont pas d’autres choix.
Les 170 pages d’analyse mettent aussi en évidence l’actualité internationale, « qui remet en question des années de recherche sur le genre et l’inclusion, appelle à poser les fondements les plus solides possibles pour une planification du territoire qui tienne compte des besoins et des réalités de tous et de toutes ». Et c’est vrai, qu’elle soit internationale ou locale, d’ailleurs, l’actualité rappelle que maintes adaptations seront encore à fournir. Il ne s’agit que de ça, s’adapter. Lorsque le métro de la Gare centrale de Bruxelles entame des travaux nécessaires, sans solutions d’aménagement pour les PMR qui se retrouvent dès lors exclues, on s’adapte. Lorsque la société de chemin de fer française émet l’idée d’interdire l’accès aux enfants – et de facto à leurs parents – à une partie de ses wagons, on s’adapte.
Revenons à Présentes de Lauren Bastide. Dans sa partie consacrée au droit à la ville, la journaliste détaille une stratégie pensée par Chris Blache, anthropologue urbaine qui observe que ce sont toujours les femmes ou les personnes non blanches qui changent leur trajectoire lorsqu’elles risquent de percuter un homme sur leur chemin. Jamais l’inverse. Alors Chris Blache suggère de ne plus s’écarter. Et Lauren Bastide fait le test. Résultat : quelques bleus à l’épaule, pas mal d’yeux qui s’écarquillent face à sa marche déterminée et très peu d’hommes enclins à faire un pas de côté. Depuis que j’ai lu ce passage, il y a six ans, j’applique moi-même cette stratégie. Choisir de s’imposer et refuser, ponctuellement, de s’adapter. Parce que cette longue étude et l’actualité internationale, nationale et locale nous rappellent que la route est longue avant que la ville s’adapte à nous.
C’est certainement cette logique d’adaptation constante et bien ancrée qui freinent les personnes sexisées aux portes de postes à responsabilité. Notamment dans les médias, même progressistes et indépendants. Je conclus cet édito dans mon bureau. Celui que j’occupe avec fierté depuis début mars à La Revue nouvelle, dans un média où les femmes ont bel et bien leur place. À la codirection, dans la rédaction et son comité, parmi les autrices publiées, dans les sujets abordés. Les femmes sont là. Pas parfaitement, pas paritairement, mais le travail est enclenché. Et dans un paysage médiatique belge francophone où les rédactrices en chef se comptent sur les doigts d’une seule main, où l’on estime que – à ce rythme – la parité sera atteinte en 20644 et où la diversité des personnes interviewées est encore maigre : c’est déjà pas mal. On adapte.
- Bastide, L. (2020). Présentes : ville, médias, politique… quelle place pour les femmes ? Allary Éditions.
- Terme qui englobe toutes les personnes victimes de sexisme.
- Comment les inégalités de genre se reflètent dans la ville
- La diversité au sein de la profession de journaliste
