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Y’a pas que les pauvres qui trinquent !

16 septembre criseénergie - par Anathème -

Les pauvres pourraient faire un geste pour nous en renonçant, par exemple, à l’indexation ou en acceptant une réduction des services publics. C’est une question de priorité, car eux pourront continuer à vivre de peu sans problème, mais nous, habitués aux belles choses, à la douceur et à la chaleur, que deviendrions-nous autrement ?

La hausse des prix de l’énergie fait les gros titres de la presse depuis des semaines. C’est l’occasion pour bien des gens ordinaires d’apprendre ce que c’est que de se demander si on pourra payer ses factures, si on pourra se chauffer l’hiver et si on pourra faire le plein de la voiture. Monte alors, dans la population, un sentiment d’injustice : vivre la même vie que ces hordes de paresseux au chômage, de fausses invalides refusant de travailler, de divorcées vivant au crochet de leur ex-mari ou d’imprévoyants ayant déserté l’école dès que possible, quand on est un honnête citoyen, voilà qui est inadmissible. Comment ne pas comprendre ce sentiment ?

Même Elio Di Rupo confesse à La Meuse ne plus oser allumer qu’une lampe (Philippe Stark, édition limitée) dans sa modeste demeure montoise [1]. Cet hiver, il ne chauffera plus à 25° les nonante mètres carrés de son salon, pour se contenter de 23°. Il enfilera un pull Karl Lagerfeld en alpaga pour compenser. Voilà un exemple inspirant pour toute la population !

Certes, on peut comprendre l’émoi des gens de condition modeste, mais il faut être de bon compte et admettre que c’est bien peu de choses au regard des soucis des gens qui ont vraiment réussi. Était-ce bien la peine de s’échiner à exiger plan social sur plan social pour garantir un rendement à deux chiffres de ses actions, d’entamer de longues procédures judiciaires pour défendre sa part d’héritage ou de fréquenter les puissants dans les soirées assommantes du Cercle de Lorraine si c’est pour se rendre compte que les sommes amassées fondent comme neige au soleil et qu’il faut choisir entre le yacht et le jet privé, renoncer à la piscine découverte à 28° en octobre, ou trainer la Bentley à cent sur l’autoroute ? Faudra-t-il renoncer à arroser les cinq hectares de gazon qui devaient être l’écrin de notre prochaine soirée de charité ? Devrons-nous installer de hideux panneaux solaires sur le toit de notre villa au Zoute ? L’approvisionnement en bœuf Wagyu sera-t-il garanti ? C’est un monde d’incertitudes qui s’ouvre devant nous, porteur d’angoisses et de frustrations.

Les pauvres vivaient déjà de peu, ils continueront de le faire sans problème. Ils ne sont plus à ça près, et ils pourraient faire un geste pour nous en renonçant, par exemple, à l’indexation de leurs salaires et allocations diverses [2], en acceptant une réduction des services publics pour que l’État puisse financer des mesures de soutien à nos entreprises, ou en payant scrupuleusement leur facture énergétique de sorte que nous puissions toucher les dividendes de nos actions dans diverses sociétés actives dans le secteur.
C’est une question de priorité, car nous, habitués aux belles choses, à la douceur et à la chaleur, que deviendrions-nous autrement ? À n’en pas douter, le froid, la pénombre et l’ennui nous tueront, plus surement qu’une horde d’anarcho-syndicalistes avinés.

À moins que… À moins que, délaissés, méprisés, nous ne nous révoltions. À moins que la colère ne prenne le dessus, que nous sortions chiens et fusils de chasse, rassemblions nos agents de sécurité, sortions de leurs caches paradisiaques nos espèces et métaux précieux et que, prenant exemple sur le courage de nos ancêtres qui surent se faire tout seuls à l’exemple de leurs pères [3] — et avant que nous ne fassions de même — nous décidions de partir vers d’autres cieux, à la recherche d’autres gens plus généreux et d’autres terroirs plus riches, à coloniser.

Prenez garde ! Vous êtes plus nombreux, mais nous avons des hélicoptères et des berlines rapides !


[1« Ses gestes au quotidien : une lampe à la fois », La Meuse, 9 septembre 2022

[3Leurs mères, bien sûr faisaient des enfants, elles.

Anathème


Auteur

Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.