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Wikijournalisme

Numéro 4 Avril 2011 par Angel Bastenier Miguel

avril 2011

En novembre 2010, l’ouragan Wiki­leaks balayait le monde de l’information et de la poli­tique. L’organisation diri­gée par l’Australien Julien Assange avait mis la main, appa­rem­ment par l’intermédiaire du capo­ral Brad­ley Man­ning qui tra­vaillait pour le dépar­te­ment d’État, sur un butin extra­or­di­naire de 251.000 docu­ments remis à Washing­ton par les ambas­sades nord-amé­­ri­­caines du monde entier. Wiki­leaks, qui […]

En novembre 2010, l’ouragan Wiki­leaks balayait le monde de l’information et de la poli­tique. L’organisation diri­gée par l’Australien Julien Assange avait mis la main, appa­rem­ment par l’intermédiaire du capo­ral Brad­ley Man­ning qui tra­vaillait pour le dépar­te­ment d’État, sur un butin extra­or­di­naire de 251.000 docu­ments remis à Washing­ton par les ambas­sades nord-amé­ri­caines du monde entier. Wiki­leaks, qui sou­haite offrir une cré­di­bi­li­té maxi­male à cette mine d’information, four­nit gra­cieu­se­ment le maté­riel à cinq grands quo­ti­diens inter­na­tio­naux : The New York Times, nord-amé­ri­cain, et The Guar­dian, bri­tan­nique, afin de cou­vrir le monde anglo­saxon et les régions qui en sont cultu­rel­le­ment dépen­dantes telles que le monde scan­di­nave et les anciennes colo­nies de Londres ; Der Spie­gel, alle­mand, pour le cœur de l’Europe ; le quo­ti­dien fran­çais Le Monde, pour des rai­sons cultu­relles et de pres­tige ; et El País, pour l’Espagne et une grande par­tie de l’Amérique latine.

Même si beau­coup d’appréciations, faites par des êtres supé­rieurs se réfé­rant sur un ton mépri­sant à d’humbles habi­tants de l’empire, ne passent pas inaper­çues, le conte­nu de ces docu­ments, même si ce n’est pas en ces termes, était bien connu des per­sonnes bien infor­mées et, bien enten­du, des diplo­mates des pays dont il est ques­tion, sou­vent dépeints de manière impi­toyable dans cette ava­lanche de dépêches. Cepen­dant, pour bien sai­sir la por­tée de ces docu­ments, il fal­lait connaitre la signi­fi­ca­tion lit­té­rale de cer­tains mots, qui — pour­quoi pas ? — pou­vaient sem­bler spi­ri­tuels, comme lorsque le pré­sident russe Dimi­tri Med­ve­dev et « son » Pre­mier ministre Vla­di­mir Pou­tine sont qua­li­fiés de Bat­man et Robin, mais à l’envers, c’est-à-dire que le chef d’État était l’ambigu laquais de l’homme chauve-sou­ris qu’il sui­vait comme un chien de com­pa­gnie, et que Pou­tine, en théo­rie subor­don­né, était en réa­li­té le leadeur.

Cepen­dant, l’importance des dépêches de presse ne se résume pas tel­le­ment à ce qu’elles révèlent, mais plu­tôt à ce qu’elles impliquent : un éli­tisme arro­gant sans limites, qui en anglais ren­voie au mot grec, « hubris ». Ce sen­ti­ment propre à une caste de pré­ten­dus aris­to­crates qui sur­volent nos vies en pre­nant, dans le secret le plus abso­lu, des déci­sions qui nous concernent. Ces dépêches révèlent que tous les gou­ver­ne­ments sans excep­tion, qu’ils soient démo­crates, auto­ri­taires, déve­lop­pés ou moins déve­lop­pés, agissent avec hypo­cri­sie, diri­gés par des inté­rêts pas for­cé­ment en adé­qua­tion avec cette vue d’esprit appe­lée le bien com­mun et que cha­cun com­prend comme bon lui semble.

Il faut cepen­dant recon­naitre que cer­taines affaires d’État ne peuvent que rare­ment sor­tir au grand jour, car elles occa­sion­ne­raient un dom­mage maté­riel et moral aux per­sonnes et aux ins­ti­tu­tions. C’est ce que les inter­mé­diaires, les pro­fes­sion­nels, qui livrent ces infor­ma­tions à l’opinion publique, devraient prendre en compte au moment de leur publi­ca­tion. Comme le fait que le monde poli­tique et en par­ti­cu­lier la diplo­ma­tie sont contraints à la dis­si­mu­la­tion et aux demi-véri­tés. On ne peut néan­moins, dans la grande majo­ri­té des cas, refu­ser le droit de l’opinion publique de savoir qui sont leurs gou­ver­nants. Pour autant, il serait hors de pro­pos qu’un grand quo­ti­dien publie des infor­ma­tions rela­tives à la vie pri­vée de ces per­sonnes, sauf si elle inter­fère avec l’action poli­tique. Les médias ont tout à fait le droit de publier des infor­ma­tions en rap­port avec l’engagement des déci­deurs dans les affaires de l’État, aus­si secon­daires qu’elles puissent paraitre. Si admi­nis­trer et gou­ver­ner se com­pliquent quand l’opinion publique est mise au cou­rant de tout ce qui leur a été caché jusqu’à aujourd’hui, tant pis pour les gou­ver­nants. Ce que Wiki­leaks pro­page aux quatre vents est une impé­rieuse demande de trans­pa­rence ; un droit citoyen inaliénable.

En outre, il est pos­sible de faire une sorte d’examen, presque une radio­gra­phie, des conclu­sions en matière de poli­tique inter­na­tio­nale aux­quelles nous mène la connais­sance de ce maté­riel ; que reste-t-il après la publi­ca­tion des révé­la­tions de Wikileaks ?

D’abord que les ban­quiers du ter­ro­risme inter­na­tio­nal sont à recher­cher en Ara­bie Saou­dite et dans les émi­rats voi­sins. Que la guerre en Afgha­nis­tan est un gigan­tesque foyer de cor­rup­tion, orches­tré par le pré­sident Hamid Kar­zai, mis en place par Washing­ton, volon­tai­re­ment lié aux réseaux mon­diaux de tra­fic de drogues. Que le nombre de vic­times civiles de la guerre en Irak est très supé­rieur aux chiffres offi­ciels : plus de 100.000. Et que celle d’Afghanistan fera pro­ba­ble­ment autant de victimes.

Que le pape Benoît XVI a fait obs­truc­tion à une com­mis­sion d’enquête concer­nant les abus sexuels com­mis par des prêtres de l’Église catho­lique en Irlande sur des mineurs.

Que l’ambassade nord-amé­ri­caine à Paris a conseillé à Washing­ton de mener une guerre éco­no­mique à tout pays — sur­tout euro­péen — qui s’opposerait à la com­mer­cia­li­sa­tion de pro­duits agri­coles géné­ti­que­ment modi­fiés. Vu la vacui­té et le nombre rela­ti­ve­ment res­treint de dépêches qui s’y réfèrent, l’Amérique latine et le conti­nent afri­cain pré­oc­cupent peu les États-Unis ; même quand le pré­sident Chá­vez ful­mine contre les États-Unis. De même que les belles paroles du pré­sident Oba­ma, lorsqu’il pré­dit une ouver­ture urbi et orbi à la mul­ti­la­té­ra­li­té de l’action exté­rieure des États-Unis, ne sont rien de plus que l’expression de vœux pieux.

Qu’il n’y a rien en ce qui concerne les rela­tions entre Israël et les États-Unis. Assange n’a pas eu peur de se pla­cer en ligne de mire de la Jus­tice nord-amé­ri­caine, ris­quant même une condam­na­tion à la peine maxi­male pour tra­hi­son et révé­la­tion de secrets d’État, mais il ne veut pas de pro­blèmes avec le sionisme.

Wiki­leaks appelle à la révolte contre la mani­pu­la­tion que les inté­rêts immé­diats de la chose publique imposent au citoyen. Les ins­ti­tu­tions et leurs ser­vi­teurs, dans tous les pays sans excep­tion, sont dis­po­sés à tra­fi­quer la véri­té de manière aus­si com­plexe que far­fe­lue pour sur­vivre. La voca­tion de la socié­té doit, en contre­par­tie, être de leur récla­mer conti­nuel­le­ment des comptes. Quand la révo­lu­tion bol­ché­vique triom­pha en Rus­sie en 1917 (en réa­li­té, comme on le sait, du fait des dif­fé­rences entre le calen­drier ortho­doxe et gré­go­rien, ce fut en novembre), Léon Trots­ky, qui fut de fac­to son pre­mier com­mis­saire pour les Affaires exté­rieures, pro­cla­ma l’inauguration d’une diplo­ma­tie ouverte et publique, sans secrets. C’est ain­si que l’on a eu connais­sance des accords secrets de Sykes-Picot, réa­li­sés en par­tie des années plus tard, entre la Rus­sie tsa­riste, la France et la Grande-Bre­tagne pour le par­tage de l’Asie otto­mane (Pales­tine, Syrie, Liban, Irak, en plus de Constan­ti­nople et des détroits); mais de si nobles inten­tions firent long feu. Lit­vi­nov, maitre d’œuvre du ser­vice diplo­ma­tique sovié­tique, fut obli­gé de recon­naitre qu’une telle pra­tique met­tait Mos­cou dans des condi­tions très dés­équi­li­brées face aux autres puis­sances et au reste du monde. Ain­si se ter­mi­na cette ten­ta­tive. Mais où Trots­ky a échoué, Wiki­leaks pour­rait aujourd’hui réus­sir. Et Assange, par action ou par omis­sion, nous rap­pelle ain­si la fra­gi­li­té de la liber­té d’expression, qui est davan­tage mena­cée par l’autocensure insi­dieuse que par la gros­sière évi­dence de la cen­sure ; que celui qui n’a jamais péché jette la pre­mière pierre. Ce ne sera pas moi !

Angel Bastenier Miguel


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