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Une vie à propos : hommage à Michel van Zeebroeck

Numéro 5 Mai 2013 par De Muynck Eric

mai 2013

« To see what is in front of one’s nose requires a constant struggle. » George Orwell (1946) Il y a, chez Michel van Zee­broeck, accro­chée dans la chambre bleue de sa mai­son de Nethen, une repro­duc­tion sous verre d’une estampe. Celle-ci appar­tient à la Fun­da­ção Calouste Gul­ben­kian à Lis­bonne, qu’il a visi­tée dans les années 1990. Signée Uta­ga­wa Kuniyo­shi (1797 – 1861), elle […]

« To see what is in front of one’s nose requires a constant struggle. »

George Orwell (1946)

Il y a, chez Michel van Zee­broeck, accro­chée dans la chambre bleue de sa mai­son de Nethen, une repro­duc­tion sous verre d’une estampe. Celle-ci appar­tient à la Fun­da­ção Calouste Gul­ben­kian à Lis­bonne, qu’il a visi­tée dans les années 1990. Signée Uta­ga­wa Kuniyo­shi (1797 – 1861), elle repré­sente une femme bra­vant le froid et la neige. Au-des­sus d’elle, trois hérons prennent leur envol. 

Michel van Zee­broeck aimait cette estampe, qui recèle un indé­niable mys­tère. Scène clas­sique de la lit­té­ra­ture et de la pein­ture japo­naises, l’action se déroule au XIIe siècle. Cette femme nez au vent s’appelle Toki­wa-Gozen. L’observateur patient relève, der­rière elle, dans la neige, des traces de pas mul­tiples. Il s’avère ensuite que, dans les plis de son vête­ment à motif de chry­san­thèmes et gon­flé par le vent, se cachent des visages d’enfants. Elle fuit dans l’espoir de sau­ver sa famille jetée dans la tour­mente d’une guerre cla­nique. L’estampe se nomme : Toki­wa-Gozen fuyant dans la neige avec ses trois enfants.

En 1940, Michel a quatre ans. C’est le retour de ce qui a été, selon l’expression fami­liale, la « fuite en Egypte », leur exode dans le Lot-et-Garonne. Aux pre­miers jours d’octobre, la famille à peine réunie, sa mère, âgée de 28 ans, meurt en couche. Le glas sonne sur Nethen. Cette dis­pa­ri­tion pré­coce tou­che­ra au plus pro­fond les trois enfants de Marthe Des­sain. Ain­si, pour Fran­çois, l’ainé de la fra­trie, cette mort sera le fon­de­ment de sa foi en Dieu, à par­tir de cette double expé­rience qu’il fera de l’absence et de la pré­sence, ce que tra­duit l’épitaphe ornant la sépul­ture de sa mère : « Je dors, mais mon cœur veille. » Il fera le choix de la vie monastique. 

Une lente maturation

Michel van Zee­broeck vivra une enfance en demi-teinte, mar­quée par une édu­ca­tion tra­di­tion­nelle. Quant à l’adolescent, ses proches le qua­li­fient de soli­taire, silen­cieux, réflé­chi, aimant le contact de la matière. À l’éclosion tar­dive aus­si, une carac­té­ris­tique propre à cer­tains hommes de la famille, décrits comme « lents à murir ».

Cepen­dant, à la faveur de mul­tiples ren­contres, Michel van Zee­broeck s’ouvrira, pro­gres­si­ve­ment, et tis­se­ra ses réseaux. Mon­dains dans un pre­mier temps, il s’est au cours de ses études, secon­daires tout d’abord, uni­ver­si­taires ensuite, tour­né vers des cercles, à Basse-Wavre, Saint-Louis puis Lou­vain, qu’ignorait sou­vent son milieu d’origine. S’il devait s’en extraire irré­sis­ti­ble­ment, il ne lui tour­na cepen­dant jamais tout à fait le dos. C’est sans doute ce gout des enche­vê­tre­ments com­plexes et de la pro­vo­ca­tion qui l’a tou­jours gar­dé d’une quel­conque forme de sec­ta­risme. Il res­ta ain­si tou­jours proche de ces milieux d’affaires, de ces familles, dont la sienne, à l’origine de l’aventure indus­trielle Solvay.

De ces ren­contres, il se for­gea patiem­ment un style, fruit d’influences diverses, par­fois loin­taines, qu’il mit par la suite à sa main, trans­mu­ta, avant de les trans­mettre à son tour. Jeux de miroirs comme Jorge Luis Borges en décrit dans sa nou­velle inti­tu­lée L’approche d’Almotasim. Ain­si, sai­sir cette tra­ver­sée d’un siècle court res­semble à « l’insatiable recherche d’une âme à tra­vers les reflets déli­cats qu’elle a lais­sés sur d’autres âmes : d’abord la trace ténue d’un sou­rire ou d’un mot ; vers la fin, les splen­deurs diverses et crois­santes de la rai­son, de l’imagination et du bien. » 

Figures totémiques

Ses pre­miers éblouis­se­ments viennent, par la force des choses, du cercle proche de la famille. Un nom s’impose à la mémoire : celui de Valen­tine van der Belen. Belle-sœur et amie intime de Marthe Des­sain, c’était une femme de grande auto­ri­té : résis­tante pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, elle fut notam­ment pré­si­dente de la Fédé­ra­tion des femmes catho­liques belges et membre du Congrès natio­nal du PSC. Elle n’eut de cesse d’encourager Michel sur la voie des enga­ge­ments sociaux et de la démo­cra­tie chrétienne.

Plus loin­taine, une autre figure fami­liale devait l’impressionner en la per­sonne de Fran­cis Des­sain. Deve­nu prêtre à qua­rante ans après avoir étu­dié à Oxford et por­té le bras­sard de capi­taine de l’équipe natio­nale belge de foot­ball, ses prises de posi­tion au cours du pre­mier conflit mon­dial, à savoir la dif­fu­sion de la lettre pas­to­rale « Patrio­tisme et endu­rance » du car­di­nal Mer­cier qui appe­lait lors de Noël 1914 la popu­la­tion belge à résis­ter à l’envahisseur alle­mand, lui valurent la pri­son et il s’en fal­lut de peu pour qu’il ne soit pas­sé par les armes. 

Dans ce jeu de reflets se per­çoivent encore les lueurs dis­tantes de ces mou­ve­ments de la fin du XIXe siècle sus­ci­té par Rerum Nova­rum, ce refus de la misère ouvrière, des excès du capi­ta­lisme, les ori­gines du syn­di­ca­lisme chré­tien et du catho­li­cisme social. Vint ensuite Car­di­jn, la jeu­nesse ouvrière chré­tienne. Ces figures ne valaient-elles pas d’être suivies ? 

« Du smok’ au MOC ! »

Les années d’étude de Michel van Zee­broeck tra­cèrent un second cercle fait d’influences. Il y eut d’abord l’abbé Hen­ri De Raedt, pro­fes­seur de rhé­to­rique au col­lège de Basse-Wavre où Michel van Zee­broeck fut interne durant deux ans, et qui créa des mou­ve­ments mis­sion­naires au début des années 1950. Ces ini­tia­tives met­tront une géné­ra­tion de jeunes hommes aux prises avec un monde rural déchris­tia­ni­sé, et qui par­ti­ront, pour cer­tains d’entre eux, à la ren­contre de l’abbé Pierre, secoués par son appel de l’hiver 1954. Dans son bureau, Michel gar­dait d’ailleurs épin­glé cette cita­tion de l’abbé : « La soli­da­ri­té, ce n’est pas don­ner, mais agir contre les injustices. »

Une fois à Lou­vain, étu­diant en droit et en éco­no­mie, il intè­gre­ra la Confé­rence Oli­vaint de Bel­gique (COB), qu’il par­ti­ci­pe­ra à consti­tuer et dont il devien­dra le pré­sident au cours de la ses­sion 1959 – 1960. Dans ce cadre, il effec­tue­ra un voyage d’études au Maroc, réflé­chis­sant au rôle des pays euro­péens à l’égard de cet autre monde, à la fois arabe et colo­ni­sé. Dans ce contexte, il orga­ni­sa bien enten­du de nom­breuses confé­rences à Lou­vain, invi­tant, entre autres, le lea­deur socia­liste maro­cain Meh­di Ben Bar­ka alors exi­lé à Paris, fon­da­teur dans son pays de l’Union natio­nale des forces popu­laires. Com­ment ne pas y voir aus­si l’opposant déter­mi­né à la dynas­tie alaouite, enle­vé cinq années plus tard bou­le­vard Saint-Ger­main, et dont le corps ne sera jamais retrouvé ?

Fort de ces expé­riences inter­na­tio­nales et mar­qué par la figure de son oncle diplo­mate Marc van Over­beke, il cares­sa un temps le rêve d’embrasser la « car­rière », que son père Max dis­si­pa d’une phrase lapi­daire : « Ce métier exige le gout de l’exil et une for­tune per­son­nelle. » Vient le ser­vice mili­taire. Offi­cier, il intègre en Rhé­na­nie-du-Nord le très hup­pé régi­ment des blin­dés, dont il per­çut sur­tout ce qu’il fut naguère : la cavalerie.

Son aspi­ra­tion à plus de jus­tice sociale trou­ve­ra à s’affiner au contact de Jacques Del­court, spé­cia­liste en socio­lo­gie de l’éducation et du tra­vail, dont il fut assis­tant à Lou­vain, et ensuite du cha­noine Hou­tart, comme cer­tains conti­nuent à l’appeler aujourd’hui, sous la direc­tion duquel il tra­vaille­ra après son stage d’avocat, au Centre de recherches socio­re­li­gieuses, se pen­chant notam­ment sur la condi­tion des tra­vailleurs. Vint ensuite cette période heu­reuse où il inté­gra le MOC dont il défen­dit les inté­rêts, de pas­sage dans des cabi­nets comme celui de la Culture du ministre Hanin, quand il s’impliqua aux côtés de Georges-Hen­ri Dumont, dans la rédac­tion de l’arrêté royal sur l’éducation permanente.

Car l’une de ses grandes affaires res­te­ra l’enseignement. Michel van Zee­broeck, long­temps enga­gé au sein du Secré­ta­riat natio­nal de l’enseignement catho­lique, fut l’un des pro­mo­teurs pas­sion­nés du réno­vé, dont il super­vi­sa l’instauration pour qu’émerge une école démo­cra­tique fon­dée sur un accès à un même ensemble de com­pé­tences, quel que soit l’enfant, quel que soit son milieu d’origine.

Un gentleman de gauche

Ces convic­tions, elles lui res­tèrent atta­chées, qu’il soit mili­tant, com­pa­gnon de route ou can­di­dat aux com­mu­nales, du PSC, du PS ou d’Écolo. Dans un cour­riel reçu de lui quelques jours avant sa dis­pa­ri­tion, et alors qu’il venait d’être dési­gné admi­nis­tra­teur du CNCD-11.11.11, il évoque de manière syn­thé­tique ce qu’elles pou­vaient être et ce com­bat tou­jours néces­saire pour les faire accep­ter : « Le pro­blème res­te­ra tou­jours le sub­til com­pro­mis entre l’intérêt par­ti­cu­lier et l’intérêt col­lec­tif, entre ceux qui pensent à long terme et ceux qui agissent à court terme, entre la vision poli­tique et la vision de l’assistance compatissante. »

Dans les der­nières années de sa vie, il avait, au tra­vers de nom­breux mou­ve­ments comme Pax Chris­ti et Jus­tice et Paix, por­té la contra­dic­tion au Proche-Orient, voyant dans la Pales­tine « un pays d’exception » où la pen­sée peut s’exprimer, et en Afrique cen­trale, au Congo, pays auquel Edith, son épouse, l’initia au long cours.

Michel van Zee­broeck est mort aux der­niers jours d’un hiver sans fin, le 1er mars der­nier. Ces der­niers temps, il s’était mis à écrire des haï­kus. Il en a lais­sé des tas de petits car­nets aux pages recou­vertes de phrases espa­cées écrites à l’encre bleue. Ces poèmes brefs pou­vaient pleu­rer la mort d’un petit-enfant, résu­mer son sen­ti­ment sur un film qu’il venait de voir ou une réunion à laquelle il venait d’assister.

Tout bien consi­dé­ré, il y en a un qui le résume tout entier :

Convic­tions profondes

Une juste Terre viendra

Demain il fera jour 

Il y a là son gout des mots. Son aspi­ra­tion à plus de jus­tice. Un écho ami­cal, aus­si, à ces paroles qu’aimait pro­non­cer Fran­çois Mar­tou, mort lui aus­si un 1er mars : « Demain il fera jour, cama­rades ! » Il par­ta­geait avec lui le gout du papier, des « gazettes », et des revues, La relève, mais, tout compte fait, rien tant que celle-ci, qu’il lut toute sa vie d’adulte.

Michel van Zee­broeck aura vécu, comme l’écrit Mon­taigne à la fin des Essais, une vie à pro­pos : à chaque jour construire sa conduite, à conqué­rir la tran­quilli­té, la paix. « Tout le reste, gou­ver­ner, amas­ser, bâtir, n’est qu’accessoire et secondaire. »

De Muynck Eric


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