Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Un voyage initiatique (chez les Chtis)

Numéro 05/6 Mai-Juin 2008 par Théo Hachez

mai 2008

Avec son nombre d’en­trées record, Bien­ve­nue chez les Chtis fait figure de phé­no­mène. Est-ce une France fati­guée d’elle-même et de ses illu­sions de gran­deur que le film diver­tit ? Que signi­fie une telle célé­bra­tion de la dif­fé­rence dans un pays qui dis­pose depuis peu d’un ministre ayant auto­ri­té tout à la fois sur l’im­mi­gra­tion et l’i­den­ti­té nationale ? […]

Avec son nombre d’en­trées record, Bien­ve­nue chez les Chtis fait figure de phé­no­mène. Est-ce une France fati­guée d’elle-même et de ses illu­sions de gran­deur que le film diver­tit ? Que signi­fie une telle célé­bra­tion de la dif­fé­rence dans un pays qui dis­pose depuis peu d’un ministre ayant auto­ri­té tout à la fois sur l’im­mi­gra­tion et l’i­den­ti­té natio­nale ? Doit-on y voir le retour de ce qu’a refou­lé une tra­di­tion jaco­bine éra­di­ca­trice des langues régio­nales au béné­fice exclu­sif d’un fran­çais asep­ti­sé ? Les réponses sont moins simples du moment que le pré­texte d’un suc­cès popu­laire n’au­to­rise pas de plein droit les com­men­taires les plus simplistes.

À défaut de mépris, le suc­cès des Chtis est sou­vent vic­time d’une méprise. On a trop vite fait d’ins­crire ce film de proxi­mi­té dans un scé­na­rio foot­bal­lis­tique, celui du club de divi­sion infé­rieure (sorte de Petit Pou­cet ou de David) ayant réus­si à se his­ser dans la cour des grands. Or der­rière les Chtis se pro­filent la grosse artille­rie de la pro­duc­tion fran­çaise et les bazoo­kas d’une pro­mo­tion d’en­fer. Sur­prise ou para­doxe : rien ne relève de l’a­ma­teu­risme ou même de l’ar­ti­sa­nat bon marché.

Comme sou­vent depuis Adam, tout com­mence par une faute. Pour être muté plus près de la côte d’A­zur, un cadre inter­mé­diaire de la Poste se fait pas­ser pour un han­di­ca­pé. La super­che­rie de l’ha­bi­tant du Midi est décou­verte et punie : le petit malin ira exer­cer ses talents à Bergues (pro­non­cez beurk !). Mais là, double bonne sur­prise, après une arri­vée mou­ve­men­tée : les nor­distes s’a­vèrent très sym­pa­thiques (ce qui fait oublier la rigueur très exa­gé­rée du cli­mat) et…l’épouse égo­cen­trique, res­tée à Salon de Pro­vence, sur­es­time la peine du héros. Une sol­li­ci­tude qui res­soude le couple. D’où la panique lorsque la dame imbi­bée de cli­chés sur le Nord se décide à faire le voyage. Et le héros, inca­pable de la démen­tir, doit alors se plier à la mise en scène orches­trée par ses amis chtis pour sa femme : avec un sens de l’au­to­dé­ri­sion qui leur est propre, ils impro­visent dans un coron désaf­fec­té un musée vivant des misères sup­po­sées locales (déla­bre­ment urbain, chô­mage, alcoo­lisme, vio­lence domes­tique…). Une sorte de vil­lage Potem­kine à l’envers.

La France qui guigne

À pre­mière vue, le jeu des iden­ti­tés se résout dans une oppo­si­tion où le Sud figure une récom­pense et le Nord une puni­tion. C’est la dif­fé­rence qui révèle l’i­den­ti­té. Le film n’est donc pas régio­na­liste à la Pagnol : il ne traite pas de l’u­ni­ver­sel émer­geant dans le local. Deux pièges nous sont épar­gnés : celui de la condes­cen­dance (Paris ver­sus Pro­vince) et celui de la symé­trie exo­tique (Pro­vince ver­sus Pro­vince) comme dans la Cui­sine au beurre, film des années cin­quante où un Bour­vil nor­mand don­nait la réplique à un Fer­nan­del plus mar­seillais que jamais. Le per­son­nage focal, joué par Kad Merad, ne se pré­sente pas comme un méri­dio­nal, mais plu­tôt comme une sorte de degré zéro sur l’é­chelle lin­guis­tique et cultu­relle du par­ti­cu­la­risme : un nomade lamb­da de la Répu­blique. Sa seule carac­té­ris­tique avouée est cette pré­fé­rence rési­den­tielle que l’on sup­pose uni­ver­selle : le Sud, avec la Médi­ter­ra­née comme abso­lu. L’at­ti­rance est telle qu’elle jus­ti­fie une com­pé­ti­tion où tous les coups semblent per­mis. Elle défi­nit une France qui gagne, ou plu­tôt qui guigne, tout enga­gée qu’elle est dans le mar­ché des situa­tions et des dis­cri­mi­na­tions posi­tives. Toute ? Non ! Au Nord, on a la paix, puis­qu’on se sait per­du d’a­vance dans la com­pé­ti­tion géographique.

La relé­ga­tion struc­tu­rale du Nord-Pas-de-Calais, région que désigne le film, est com­pen­sée posi­ti­ve­ment par ses usages lin­guis­tiques comiques, la qua­li­té de ses rap­ports sociaux, son sens de la fête, la bière, etc. C’est une ver­sion modé­rée de l’i­den­ti­té chti qui est vali­dée au détri­ment de sa décli­nai­son extrême stig­ma­ti­sée par l’al­coo­lisme, la mine et cette mère abu­sive (Line Renaud1) qui doit s’a­men­der pour per­mettre un hap­py end sen­ti­men­tal. Comme l’in­dique a contra­rio l’es­pèce de Bokrijk de la misère des­ti­né à duper la femme du héros, ces tares du Nord ne relèvent plus aujourd’­hui que de la caricature.

Le Nord un peu perdu

Est-ce aus­si pour s’é­par­gner des cli­chés sévères ? Tou­jours est-il que Bien­ve­nue chez les Chtis remo­dèle l’his­toire et la géo­gra­phie du Nord. Bergues est en effet une gen­tille bour­gade située à dix kilo­mètres au sud de Dun­kerque, dans ce petit bout recu­lé de la Flandre fran­çaise que l’on appe­lait autre­fois fla­min­gante2 ou mari­time. Faute d’en avoir été, la ville ne porte aucun stig­mate d’une indus­tria­li­sa­tion pré­coce qui a pour­tant sévi par­tout ailleurs dans la région. Peu repré­sen­ta­tif, le choix de Bergues comme épi­centre de la comé­die se paie aus­si au prix d’un contre­sens géo­lin­guis­tique qui épouse bien cette volon­té de trai­ter par le silence (ou la cari­ca­ture) la page noire de la houille et de la sidé­rur­gie. De même, la Poste, comme milieu pro­fes­sion­nel ter­ri­to­ria­le­ment indif­fé­ren­cié, neu­tra­lise pour ain­si dire la com­po­sante labo­rieuse locale.

Tout concourt donc à gom­mer une mémoire et une actua­li­té ouvrière dont sont pour­tant impré­gnés les per­son­nages, leurs valeurs et leur par­ler. L’i­den­ti­té pro­mue par le film ne relève donc pas seule­ment d’une mys­ti­fi­ca­tion clas­sique, celle des centres-villes pro­prets, de leurs pié­ton­niers repa­vés à l’an­cienne et jalon­nés de bou­tiques de luxe au bout des­quels trône un bef­froi asti­qué (même le carillon est revi­si­té par son usage post­mo­derne : la décla­ra­tion d’a­mour). Ici la muséi­fi­ca­tion de l’es­pace public écrase sélec­ti­ve­ment un pas­sé indus­triel qui a for­gé la région et ses habi­tants et place en porte-à-faux le patois picard pour­tant expo­sé en éten­dard du local, alors qu’il n’y est topo­lo­gi­que­ment qu’une pièce rap­por­tée en regard du fla­mand plus autoch­tone par droit d’aînesse.

Gauloiseries

Le sté­réo­type (« les Chtis sont cha­leu­reux ») cache plus qu’une inver­sion mani­feste de la cli­ma­to­lo­gie. Avec un Sud en pre­mier prix d’une pro­mo­tion sociale indi­vi­duelle et un Nord qui repré­sente cette fameuse fra­ter­ni­té qu’a impru­dem­ment pro­mise une Répu­blique inca­pable d’as­su­rer l’é­ga­li­té, la géo­gra­phie de Dany Boon ne se contente pas de redes­si­ner la péri­phé­rie de l’i­den­ti­té natio­nale. En posant les Chtis en irré­duc­tibles résis­tants aux clas­se­ments, elle les situe dans une échelle de l’es­sence : ce sont eux aujourd’­hui les vrais Gau­lois, à l’ins­tar des Bre­tons « modé­rés » du petit vil­lage d’As­té­rix. On en déduit que seules les iden­ti­tés régio­nales (par­ti­cu­lières voire exo­tiques mais ouvertes à tous) créent la den­si­té et la proxi­mi­té sociale néces­saires à l’ex­pres­sion authen­tique de la Nation. De ce milieu pro­pice sur­git la France éter­nelle des braves gens, simples et pas bégueules, cha­leu­reux, tou­jours prêts à la plai­san­te­rie et à la fête, tant ils sont déga­gés de toute pré­ten­tion. La menace qui pèse sur cette France de la bonne fran­quette, ce qui la dis­tend, c’est la méri­to­cra­tie, avec sa grande course aux places et ses tri­che­ries éven­tuelles : le Marché.

Du coup, le sens de la dif­fé­rence, telle qu’ap­pré­ciée par le per­son­nage focal, s’in­verse : elle n’est plus une tare, mais un res­sort ini­tia­tique. Voi­là pour­quoi le spec­ta­teur rit sans arrière-pen­sées mal­saines. Dans la pola­ri­sa­tion enchan­tée des Chtis, le patois est un jeu lin­guis­tique prin­ci­pa­le­ment des­ti­né à scel­ler une conni­vence éga­li­taire et fra­ter­nelle. Ces valeurs trouvent aus­si leur trans­po­si­tion indi­vi­duelle. Le voyage vers le Nord qu’en­tame notre direc­teur des Postes est un par­cours inté­rieur qui le mène au bout de lui-même. L’i­ti­né­raire cultu­rel est aus­si psy­cho­lo­gique : le sens de la fête, le patois, l’a­mi­tié, c’est au fond de lui que le héros les redé­couvre. Et l’é­qui­libre du couple retrou­vé vient confir­mer la recette du bon­heur à la chti.

La France des tranchées

Les rires des par­terres bon­dés sont certes acquis au prix d’une double amné­sie fla­mande et ouvrière. Une grande fatigue y donne droit, comme le désir d’en sor­tir. Mais le suc­cès mas­sif se fonde sur une idéo­lo­gie qui n’a rien d’or­tho­doxe, même si Asté­rix3 et ses amis nous y avaient pré­pa­rés. Le sché­ma des Chtis se pose en alter­na­tive des dogmes répu­bli­cains, dans la mesure où l’es­sence natio­nale n’est fina­le­ment acces­sible que par l’af­fir­ma­tion et la recon­nais­sance d’une de ses décli­nai­sons com­mu­nau­taires. Au-delà de cet inter­mé­diaire, les deux modèles divergent : Gos­cin­ny se char­geait iro­ni­que­ment de dégon­fler la bau­druche natio­nale en exa­gé­rant son exal­ta­tion, alors que Dany Boon fait du repli com­mu­nau­taire foe­tal un repoussoir.

L’i­den­ti­té valo­ri­sée ici ne pro­cède pour­tant d’au­cune des ver­sions offi­cielles de la nation : ni celle de l’a­dop­tion exclu­sive d’un modèle com­mun indis­tinct (par exemple la langue offi­cielle), fût-il pres­ti­gieux ou même révé­ré comme uni­ver­sel, ni celle du nivel­le­ment par la sous­trac­tion sym­bo­lique du par­ti­cu­la­risme (l’ac­cent ou le voca­bu­laire régio­nal raillé). Chez Asté­rix, comme dans La grande vadrouille, c’est la résis­tance face à l’en­ne­mi exté­rieur qui se charge de res­ser­rer le tis­su natio­nal. Chez les Chtis, comme on l’a vu, l’en­ne­mi est d’a­bord inté­rieur, c’est la ten­sion du mar­ché méri­to­cra­tique (Vani­tas vani­ta­tum). En face, la dif­fé­rence chti fonde une authen­ti­ci­té de la com­mu­nau­té vue comme anti­dote convi­viale à la dis­sen­sion. Anti­li­bé­rale d’une façon sans doute déma­go­gique, cette dis­po­si­tion d’es­prit n’est évi­dem­ment tenable qu’au terme de deux siècles de cen­tra­lisme poli­tique et lin­guis­tique, où les cultures régio­nales ont été folk­lo­ri­sées par les guides touristiques.

Plus qu’a­vec la Seconde Guerre mon­diale, les Chti(mi)s de Dany Boon renouent au fond avec leur éty­mo­lo­gie tout droit sor­tie de la Pre­mière. Par la conscrip­tion, la Grande Guerre a autant par­ti­ci­pé à la for­ma­tion de la nation que l’é­cole répu­bli­caine ou l’ho­mo­gé­néi­té de l’ad­mi­nis­tra­tion. C’est ce dont témoignent les monu­ments aux morts : la moindre com­mune en est pour­vue. Les tran­chées ont cloué dans la même boue les posi­tions sociales et les ori­gines géo­gra­phiques les plus diverses. Dans ce bras­sage, la langue com­mune a gagné du ter­rain popu­laire, y com­pris dans sa capa­ci­té d’in­no­va­tion. En même temps, la dif­fé­rence y est per­çue et dési­gnée. C’est ain­si qu’ap­pa­raît le mot chti­mi pour stig­ma­ti­ser les régio­naux de l’é­tape et leur patois picard où ti = toi, mi = moi, le « ch » reve­nant à une impres­sion domi­nante de chuin­te­ment due à ce que cer­tains « k » latins qui évo­luent en « s » en fran­çais donnent « ch » en nor­mand et en picard. Autre­ment dit, le mot est d’a­bord celui des Fran­çais pla­cés devant un exo­tisme lin­guis­tique nom­mé assez plai­sam­ment pour qu’une par­tie (celle du Nord-Pas-de-Calais) des inté­res­sés ain­si dési­gnés la reprennent à leur compte. Dans les mots des autres, la dif­fé­rence se construit comme une reconnaissance. 

L’eu­pho­rie des vingt et quelques mil­lions de Fran­çais qui auront vu le film ne tient donc pas du miracle. Cette his­toire simple fait entre­voir une sorte de para­dis des iden­ti­tés où la dif­fé­rence qui cause le rire porte en elle une authen­ti­ci­té par­ta­gée ; où la com­mu­nau­té natio­nale sert d’a­bri à une com­pé­ti­tion sociale effré­née et offre ce que les uni­ver­saux ron­flants de la Répu­blique pro­mettent et ne tiennent pas. Dans un monde mon­dia­li­sé, ce sché­ma est aisé­ment trans­po­sable au-delà de l’Hexa­gone, si bien que des adap­ta­tions étran­gères sont envisagées.

La décris­pa­tion cultu­relle des zygo­ma­tiques se tra­dui­ra-t-elle sur le plan poli­tique ? Soyons pru­dents. Ceux qui avaient glo­sé sur l’é­quipe cham­pionne du monde de 1998 et sur son carac­tère bigar­ré avaient dû déchan­ter quatre ans plus tard avec le pas­sage de Le Pen au second tour de la pré­si­den­tielle. Reste en effet que ce pro­duit for­ma­té porte des valeurs plu­tôt de gauche qui ne sont théo­ri­que­ment pas celles des pro­duc­teurs (grandes chaînes de télé, Jérôme Sey­doux, etc.). Au prix d’une mémoire sélec­tive, il y a donc une France qui gagne (beau­coup) sans juger bon de valo­ri­ser celle qui guigne et se lève tôt. Un para­doxe déma­go­gique payant.

  1. lle seule fait un usage exclu­sif du patois, y com­pris dans les cir­cons­tances graves. Dans sa bouche, ce n’est pas une langue pour rire.
  2. C’est-à-dire là où l’u­sage patoi­sant du fla­mand a le mieux résis­té après l’an­nexion fran­çaise au milieu du XVIe siècle.
  3. Le monde d’As­té­rix auquel on se réfère ici est celui des pre­miers albums dont les scé­na­rios étaient conçus par René Gos­cin­ny : le reste de la pro­duc­tion des­si­née et ciné­ma­to­gra­phique n’est qu’une vague décoc­tion de cet uni­vers original.

Théo Hachez


Auteur