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Un monde rempli de fantômes. Histoire et mémoire de Gitans, par Tony Gatlif

Numéro 10 Octobre 2010 par Degraef

octobre 2010

« Roms », « Tsi­ganes », « Gitans » et toutes les com­mu­nau­tés des dits « gens du voyage » ne cessent depuis des siècles de subir la sus­pi­cion, le mépris, voire l’oppression, et même la per­sé­cu­tion comme ce fut le cas en Europe durant la Seconde Guerre mon­diale. Sans être tout à fait igno­ré, le fait est peu docu­men­té et sou­vent pas­sé sous […]

« Roms », « Tsi­ganes », « Gitans » et toutes les com­mu­nau­tés des dits « gens du voyage » ne cessent depuis des siècles de subir la sus­pi­cion, le mépris, voire l’oppression, et même la per­sé­cu­tion comme ce fut le cas en Europe durant la Seconde Guerre mon­diale. Sans être tout à fait igno­ré, le fait est peu docu­men­té et sou­vent pas­sé sous silence. L’initiative du Styx, le si bien nom­mé « ciné­ma de la mémoire », basé à Ixelles, de pro­gram­mer tout au long de l’été le film Liber­té de Tony Gat­lif, sor­ti dis­crè­te­ment en salle en 2008 et pas­sé rela­ti­ve­ment inaper­çu de la cri­tique1, tombe vrai­ment à pic2. Dans ce film bou­le­ver­sant, le cinéaste et musi­cien fran­çais, né en Algé­rie d’une mère gitane et d’un père kabyle, auteur notam­ment des films Les Princes (1983), Rue du départ (1986), Lat­cho Drom (1992), Gad­jo Dilo (1998) et Exils (2004), raconte l’histoire des Tsi­ganes pen­dant l’Occupation en France, l’internement dans des camps de déten­tion gérés par les auto­ri­tés de Vichy. Et, pour nombre d’entre eux, la dépor­ta­tion vers les camps de la mort nazis3.

Danser avec le serpent

Nous sommes en 1942. Comme chaque année, une famille élar­gie arrive dans un vil­lage du centre de la France pour les ven­danges. Venue de Bel­gique, où sont res­tés d’autres membres de la famille, elle a emprun­té des che­mins de tra­verse pour échap­per à la traque des sol­dats alle­mands. Affa­més, hommes, femmes et enfants, sont sou­la­gés d’arriver sains et saufs dans ce vil­lage qui par le pas­sé leur réser­vait bon accueil. Sou­cieux aus­si de se débar­ras­ser du « fan­tôme » qui les a sui­vis et effrayés une bonne par­tie du voyage, jusqu’à ce qu’ils le cap­turent : un petit gar­çon orphe­lin errant sur les routes. Bien qu’en règle de papiers, donc en pos­ses­sion du « car­net anthro­po­mé­trique d’identité » qu’ils se sont empres­sés de faire viser à l’arrivée dans la com­mune4 et béné­fi ciant de la pro­tec­tion du jeune maire et de l’institutrice qui lui sert d’adjointe, ain­si que du pay­san du coin qui s’apprête à les embau­cher, ils sont rapi­de­ment arrê­tés et inter­nés sur ordre de la pré­fec­ture, leurs che­vaux sont réqui­si­tion­nés. Après le vote, en avril 1940, par les auto­ri­tés fran­çaises de l’assignation à rési­dence des « nomades » munis de car­nets d’identité, les auto­ri­tés alle­mandes ont pris, quelques mois plus tard, la déci­sion de les inter­ner dans des camps. Déci­sion que les auto­ri­tés fran­çaises exé­cu­tèrent de toute évi­dence avec zèle, en orga­ni­sant les inter­ne­ments. Au fait de la loi, le jeune maire, natif du pays, décide alors de leur vendre pour une somme sym­bo­lique la mai­son de son grand-père. Ce titre de pro­prié­té garan­tit leur sor­tie du camp, mais non leur liber­té puisqu’ils sont inter­dits de dépla­ce­ment. Cla­que­mu­rée entre les quatre murs de la vieille bâtisse dans laquelle elle refuse d’habiter de peur de contra­rier les fan­tômes de ses anciens occu­pants, en proie à l’hostilité des vil­la­geois, la famille décide de reprendre la route, d’affronter le dan­ger de l’arrestation. Tant est fort le gout du voyage en rou­lotte et, forte aus­si l’habitude, comme dit l’un d’entre eux, « de dan­ser avec le ser­pent ». Le géné­rique de fi n nous apprend l’arrestation dans le nord de la France, le trans­fert en Bel­gique et l’internement à la caserne Dos­sin à Malines, puis le départ dans un convoi de la mort pour Ausch­witz. Il ajoute que tel ne fut pas le sort des mil­liers de Tsi­ganes inter­nés en France puisque l’ordre des Alle­mands, en décembre 1942, de dépor­ter tous les Tsi­ganes du Reich et du Grand Reich à Ausch­witz ne concer­na que les dépar­te­ments du Nord et du Pas-de- Calais alors rat­ta­chés à la Belgique.
Ce récit qui met en scène la France de Vichy, des résis­tants, des col­la­bo­ra­teurs, des gitans et des petites gens, s’appuie sur une longue enquête auprès de témoins et de sur­vi­vants menée par le cinéaste pen­dant trente ans. Ain­si, le per­son­nage de la jeune ins­ti­tu­trice, Melle Lun­di, est ins­pi­ré du témoi­gnage d’une résis­tante qui, à la suite de son arres­ta­tion par la Ges­ta­po, a été dépor­tée à Tre­blin­ka dont elle est sor­tie vivante. De même, la vente de la mai­son par le maire est ins­pi­rée de celle d’un notaire qui a sau­vé une famille qui venait d’être envoyée au camp de Mon­treuil-Bel­lay en lui ven­dant une mai­son, lui per­met­tant ain­si de ne plus être fi chée comme nomade. Ain­si que l’explique Toni Gat­lif dans un entre­tien accor­dé au Nou­vel Obser­va­teur, « toute l’histoire des Gitans est là : on veut les séden­ta­ri­ser, dans ce cas pré­cis pour leur sau­ver la vie, mais mal­gré la peur des nazis, l’appel de la famille est plus fort, la route est plus forte. Ils ne peuvent pas vivre dans une mai­son, ils ont peur des pierres, parce que les pierres portent la trace de ceux qui sont pas­sés avant eux, qui sont pour eux des fan­tômes. Pour eux, évo­quer le nom d’un dis­pa­ru, c’est l’appeler, le faire reve­nir, et donc l’empêcher d’aller là où les morts doivent aller. C’est aus­si pour cela que, long­temps, ils ont refu­sé de par­ler de la déportation. »

Un film bou­le­ver­sant, haut en cou­leurs, péta­ra­dant de musique, cela va sans dire, por­té par des comé­diens irré­sis­tibles de jus­tesse ter­ri­ble­ment coin­cée (les Fran­çais) et d‘irrépressible folie (les Gitans). Un film simple, vibrant d’amour et de joie, en dépit du mal­heur. Un magni­fique hom­mage à la force extra­or­di­naire de l’enfance et à son for­mi­dable don pour le bon­heur. Mal­gré tout. 

Petite leçon de nomadisme à l’heure de la mobilité obligée

La vision de Liber­té cet été au moment où l’actualité poli­tique met « les Roms et les gens du voyage » à l’avant-scène répres­sive ne peut que faire réflé­chir au pro­fond ancrage dans l’histoire euro­péenne de la vio­lente stig­ma­ti­sa­tion de popu­la­tions séden­ta­ri­sées de force, mais dési­reuses de vivre et bou­ger de temps à autre en cara­vanes. Sans faire autant de bruit ni de vague qu’en France, des mani­fes­ta­tions d’intolérance accom­pa­gnées de quelques déra­pages ver­baux révé­la­teurs ont éga­le­ment eu lieu en Suisse et, dans une moindre mesure, en Belgique. 

Début aout, le quo­ti­dien suisse Le temps pointe ain­si, sous le titre imper­ti­nent « La Suisse impro­vise sur les aires tzi­ganes », l’imprévoyance des auto­ri­tés du pays, affl igées du symp­tôme bien connu du « not in my gar­den ». Alors que les Tzi­ganes suisses et étran­gers voyagent, chaque année, sur les routes du pays, à la recherche d’aires d’accueil, et tou­jours pour les mêmes rai­sons à savoir de grandes ren­contres évan­gé­liques, aucune stra­té­gie natio­nale n’a été éla­bo­rée. Chaque can­ton, et sur­tout chaque ville, bri­cole dans son coin, selon l’humeur des auto­ri­tés locales et sur­tout celle de la popu­la­tion rési­dente qui mani­feste pour­tant, comme par­tout en Europe, un gout pro­non­cé pour la trans­hu­mance sai­son­nière, à pied, à vélo, en moto, en bateau, en voi­ture et en avion, tout en prê­chant le reste de l’année les ver­tus qua­si magiques de la mobi­li­té. Mais cette année, les choses ont mal tour­né à Lau­sanne ain­si que dans la com­mune gene­voise de Ver­nier et à Nyon, les popu­la­tions locales exi­geant des auto­ri­tés qu’elles chassent les cara­vanes des aires offi cielles « pour des rai­sons d’hygiène et de sécu­ri­té ». Ce qui fut fait. L’idée d’obliger, comme en France, chaque com­mune de plus de cinq-mille habi­tants à amé­na­ger un ter­rain de tran­sit, sans cesse pré­co­ni­sée, mais tou­jours repor­tée, ne fait désor­mais plus illu­sion. Les gens du voyage n’y sont guère mieux lotis : la loi est peu res­pec­tée, moins de la moi­tié des com­munes fran­çaises s’étant exécutées. 

Et en Bel­gique ? Une carte blanche publiée, fin juillet, dans La Libre Bel­gique, par deux admi­nis­tra­trices de la Ligue des droits de l’homme fait uti­le­ment le point sur la situa­tion des vingt mil­liers d’individus qui forment la com­mu­nau­té des gens du voyage dans notre pays. En nous rap­pe­lant, d’une part, que les Tsi­ganes, arri­vés en Bel­gique au XVe siècle, ou à la fin du XIXe siècle, sont pour la plu­part séden­ta­ri­sés dans une cara­vane ins­tal­lée à demeure sur un ter­rain, alors que d’autres voyagent à cer­tains moments de l’année, s’ajoutant au flux des gens du voyage en pro­ve­nance des pays voi­sins qui tra­versent la Bel­gique pen­dant les mois d’été. En poin­tant, d’autre part, « la res­pon­sa­bi­li­té des pou­voirs publics qui, par leur rela­tive iner­tie, ne res­pectent pas le droit fon­da­men­tal des gens du voyage de conser­ver une iden­ti­té tsi­gane et de mener une vie conforme aux tra­di­tions de cette mino­ri­té » 5. Les lois urba­nis­tiques étant à géo­mé­trie variable, les pro­prié­taires de ter­rain obtiennent dif­fi­ci­le­ment le per­mis pour l’installation d’une cara­vane rési­den­tielle. Aucune loi ne pré­voyant l’obligation de créer des ter­rains d’accueil, les iti­né­rants ont beau­coup de peine à trou­ver des sites où s’arrêter tem­po­rai­re­ment. Si les pos­si­bi­li­tés d’installation sont, de fait, très limi­tées à Bruxelles, il est sur­pre­nant d’apprendre qu’il n’existe qu’un seul ter­rain de tran­sit public en Région wal­lonne (Bas­togne) alors que les inci­tants fi nan­ciers pour la créa­tion d’aires d’hébergement sont pré­vus de longue date dans le bud­get de la Com­mu­nau­té fran­çaise. C’est la Flandre qui se dis­tingue par le meilleur bilan : « recon­nais­sance offi cielle de la rou­lotte comme loge­ment, cinq ter­rains de tran­sit, trente ter­rains rési­den­tiels publics (des­ti­nés à accueillir une popu­la­tion per­ma­nente) et 90 % des frais pris en charge par les auto­ri­tés régio­nales ». Déci­dé­ment, les routes de la liber­té, de l’égalité et de la soli­da­ri­té sont impé­né­trables et ne mènent pas tou­jours là où l’on croit… 

  1. Même s’il s’est vu dis­cer­ner le Grand Prix des Amé­riques et du Public au Fes­ti­val du film de Montréal
  2. Paral­lè­le­ment à son film, Tony Gat­lif cosigne avec le roman­cier Eric Kan­nay, et sous le même titre, une ver­sion roman­cée du scé­na­rio de Liber­té, Per­rin, 234 p.
  3. Voir les livres des his­to­riens Marie-Chris­tine Hubert et Emma­nuel Fil­hol, Les Tsi­ganes en France, un sort à part, 1939 – 1946, Per­rin ; Claire Auzias, Samu­da­ri­pen. Le Géno­cide des Tsi­ganes, L’Esprit frap­peur, 2002 ; Hen­riette Aséo, Les Tsi­ganes : une des­ti­née euro­péenne, Décou­vertes Gallimard
  4. Confor­mé­ment à la loi votée en juillet 1912 qui impo­sa aux nomades le port d’un car­net anthro­po­mé­trique d’identité à faire viser à l’arrivée et au départ de chaque com­mune ain­si que celui d’un car­net col­lec­tif pour ceux se dépla­çant en groupe.
  5. Carte blanche publiée par Julie Rin­gel­heim, admi­nis­tra­trice, et Véro­nique van der Plancke, vice-pré­si­dente de la Ligue des droits de l’homme, dans La Libre Bel­gique du 31 juillet 2010.

Degraef


Auteur

Véronique Degreef est sociologue, elle a mené de nombreuses missions de recherche et d'évaluation pour des centres universitaires belges et étrangers, des autorités publiques belges et des organisations internationales.