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Un monde mis en tension

Numéro 10 Octobre 2001 par Théo Hachez

février 2009

Le dos­sier pièce par pièce.

« Autre­fois quand la Terre était solide, je dan­sais, j’avais confiance. À pré­sent, com­ment serait-ce pos­sible ? On détache un grain de sable et toute la plage s’effondre, tu le sais bien. » 

(Hen­ri Michaux, Plume.) Le 11 sep­tembre 2001, la plage s’est effon­drée. Ou plu­tôt dans les pre­miers jours de choc stu­pé­fié, nous l’avons cru. Aujourd’hui 20 octobre, nous sommes for­cés de reprendre pied, de pen­ser des évè­ne­ments qui ont du sens. L’inflation désor­don­née de qua­li­fi­ca­tifs a contri­bué à l’impression que quelque chose de pro­pre­ment incom­pré­hen­sible venait d’avoir lieu. Telle une nappe sou­ter­raine, le sens s’est dis­sout dans les méta­phores. Ain­si, l’enfer n’en était pas un, non que cela eût pu être pire, mais parce que les quelque six-mille morts n’étaient cou­pables de rien. 

Si dans un pre­mier temps les mots man­quaient, aujourd’hui res­ter sous l’emprise des images nous inter­di­rait de com­prendre. II nous faut retrou­ver la rai­son, non parce que ce serait notre rôle de revuistes, mais bien parce que, comme cha­cun, nous avons besoin pour vivre de com­prendre, de ne pas démis­sion­ner de l’histoire, comme le dit Donat Car­lier, en accep­tant les évè­ne­ments du 11 sep­tembre comme un « mystère ». 

Ce dos­sier est un dos­sier sous ten­sion. Celle, d’abord, de l’indispensable recul (ace aux faits et aux hypo­thèses. Que Ben Laden soit le com­man­di­taire ou l’inspirateur des atten­tats, qu’ils soient le fait de groupes incon­trô­lés ou qu’il y ait eu d’autres don­neurs d’ordres n’est pas sans impor­tance sur l’appréciation de la néces­si­té des frappes en cours et sur leur éva­lua­tion. Mais res­ter sus­pen­du aux résul­tats de l’enquête opa­ci­fie l’analyse. Car dans la brèche ouverte par les avions peut s’engouffrer toute 1’« humi­lia­tion arabe », mais éga­le­ment tous les res­sen­ti­ments que la majeure par­tie des peuples éprouvent pour l’hégémonie amé­ri­caine. Du « C’est bien fait pour eux » au « La vio­lence est inex­cu­sable, mais ils l’ont bien cher­ché ». voi­là que refluait toute la misère du monde. La case lais­sée vide, ensuite satu­rée, pou­vait enfin être ins­tru­men­ta­li­sée par Ben Laden pour, à la suite des auteurs, faire levier sur les opi­nions musul­manes et leurs gouvernements. 

L’élaboration du sens de ces évè­ne­ments est pour par­tie fon­dée sur des hypo­thèses. Nous en sommes donc réduits à des inter­pré­ta­tions que le futur pour­ra démen­tir. C’est dire que nous nous ris­quons sur un fil, dans l’obligation de revoir les grilles d’analyse clas­siques sans dis­po­ser de beau­coup d’éléments factuels. 

Plus fon­da­men­ta­le­ment, les contri­bu­tions mettent en ten­sion des ana­lyses de niveaux dif­fé­rents : poli­tique, géo­po­li­tique, cultu­rel et sym­bo­lique. Elles tra­duisent les inter­dé­pen­dances qui désor­mais régissent le monde. La mon­dia­li­sa­tion c’est cela aus­si et pas seule­ment l’hégémonie américaine. 

LIBÉRER ET RESPONSABILISER LES SOCIÉTÉS ARABES 

Le néces­saire décen­tre­ment que nous devons opé­rer est éga­le­ment source de ten­sion. Une lec­ture mili­tante ne voit dans les évè­ne­ments du 11 sep­tembre qu’un vase clos : puisque les États-Unis sont les gen­darmes injustes du monde, il est com­pré­hen­sible et même légi­time que l’avant-garde des peuples oppri­més se retourne contre ses bour­reaux ; d’une cer­taine manière, ce ne serait qu’une affaire inté­rieure à l’Amérique. Ce dis­cours fait l’impasse sur les élé­ments d’explication à cher­cher dans le monde arabo-musulman. 

L’analyse de Pas­cal Fenaux res­ti­tue leur pleine épais­seur aux socié­tés arabe musul­manes qui, à l’instar des nôtres, se reven­diquent d’une concep­tion du monde et sont pétries de contra­dic­tions et de conflits internes. Ces socié­tés sont en crise : le pas­sé du monde arabe explique le sen­ti­ment de supé­rio­ri­té qui l’anime, sen­ti­ment qui se double d’une fas­ci­na­tion pour le déve­lop­pe­ment tech­nique et poli­tique de l’Occident. Ce double mou­ve­ment d’adhésion et de mise à dis­tance du « modèle » occi­den­tal a été d’autant moins com­pris qu’il était por­té par des mou­ve­ments se récla­mant de l’islam. Ces mou­ve­ments ont pu, dans l’indifférence ombra­geuse des intel­lec­tuels euro­péens et amé­ri­cains, être en toute tran­quilli­té éra­di­qués par des régimes dic­ta­to­riaux qui, d’une pierre deux coups, en ont pro­fi­té pour liqui­der toute oppo­si­tion, fût-elle modé­rée. Ce fai­sant, en niant l’espace du poli­tique, ces dic­ta­tures ont conduit cer­tains mili­tants isla­mistes à se radi­ca­li­ser et, pour cer­tains, à ver­ser dans le millénarisme. 

La « croi­sade » anti­ter­ro­riste aura pour effet per­vers de ren­for­cer les ten­sions du monde ara­bo-musul­man et celles de nos socié­tés où l’on somme « nos Arabes » de divi­ser leur iden­ti­té entre leur part arabe et leur part isla­mique. Elle per­met­tra éga­le­ment aux dic­ta­tures en place d’acheter un bre­vet de bonne conduite et de mener leur poli­tique ultra­sé­cu­ri­taire de liqui­da­tion d’une quel­conque oppo­si­tion qui se trouve réduite à ins­tru­men­ta­li­ser la cause pales­ti­nienne, rui­nant toute tran­si­tion démo­cra­tique faute d’acteurs.

AFGHANISTAN : UN ÉTAT SANS NATION ? 

La radi­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment isla­miste qu’analyse Pas­cal Fenaux s’est incar­née de manière par­ti­cu­liè­re­ment aigüe dans le mou­ve­ment des tali­bans. Pierre Van­rie montre que ceux-ci sont appa­rus, en Afgha­nis­tan, dans le contexte d’extrême déstruc­tu­ra­tion consé­cu­tif au retrait sovié­tique et aux luttes entre les fac­tions rivales de résis­tants qui s’affrontaient pour le pou­voir. L’islam des tali­bans, d’une grande pau­vre­té théo­lo­gique, s’inscrit, pour par­tie, dans l’islam indo-pakis­ta­nais. Leur rigo­risme moral n’a pu être tolé­ré par la popu­la­tion que parce qu’ils ont rame­né la sécu­ri­té dans un pays en proie à l’anarchie engen­drée par la guerre qui a oppo­sé le com­man­dant Mas­soud et Hek­ma­tyar. Iso­lé par la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, sans plus de légi­ti­mi­té interne, le régime ne devrait pas tar­der à s’effondrer sous les coups de bou­toir de l’intervention amé­ri­caine et les offen­sives de l’Alliance du Nord. Mais, l’après-taliban est incer­tain : dans un pays divi­sé et struc­tu­ré par trois cli­vages — eth­nique, reli­gieux et lin­guis­tique -, il semble que l’un ne pour­ra pas écar­ter le mou­ve­ment tali­ban, d’autant que la carte du retour du roi Zaher Shah est peu cré­dible. Le scé­na­rio le plus réa­liste pour­rait consis­ter en une large coa­li­tion repré­sen­tant l’ensemble de la diver­si­té eth­nique et poli­tique de l’Afghanistan.

CHOC DES CIVILISATIONS OU FIN DE L’INNOCENCE ?

Cepen­dant, la majo­ri­té des Arabes et des musul­mans est loin d’adhérer à cet isla­misme radi­cal, et l’on ne peut donc pas par­ler de « choc des civi­li­sa­tions », L’essayiste Hazern Saghié, dans un article publié par l’un des plus impor­tants jour­naux en arabe, Al Hayat, et que nous repre­nons, fait un sort à cette inter­pré­ta­tion. Les auteurs des atten­tats ont aus­si fait grand tort à nombre de pays orien­taux qui risquent d’être désta­bi­li­sés tan­dis que leurs peuples sont déjà vic­times de « ces ter­ro­ristes qui les dirigent ». De plus, les atten­tats ont por­té un « coup mor­tel » à l’intifada qui, comme mou­ve­ment social, pour­rait perdre tout cré­dit en se voyant assi­mi­ler à des ter­ro­ristes. Et ce n’est pas la récu­pé­ra­tion par Ben Laden de la cause pales­ti­nienne qui va arran­ger les choses. Comme Pas­cal Fenaux et Albert Bas­te­nier, Hazem Saghié invite à réflé­chir sur les causes du marasme et du déclin cultu­rel et poli­tique des peuples ara­bo-musul­mans. La mon­dia­li­sa­tion sécu­ri­taire qui vise à créer un consen­sus sur des frappes mili­taires doit être condi­tion­née et accom­pa­gnée par une mon­dia­li­sa­tion poli­tique qui devra débou­cher sur un « sys­tème de gou­ver­nance plus juste et une plus grande atten­tion pour les pro­blèmes des peuples et des nations ». 

Si c’est aux États-Unis que la dou­leur et la colère ont été les plus grandes, des voix tran­chant avec le consen­sus patrio­tique se sont éle­vées. Pour Joel Rogers, les atten­tats ouvrent un gouffre d’incertitude tota­le­ment inédit et signent la fin de l’innocence d’une paix sans objec­tif. Comme Hazem Saghié, sa cri­tique se porte en pre­mier lieu sur les siens : au cours des cin­quante der­nières années, les États-Unis ont été le « pre­mier État voyou » tant sur le plan inté­rieur qu’en ce qui concerne sa poli­tique étran­gère. Il appelle à un véri­table débat de redé­fi­ni­tion du grand « des­sein natio­nal » : la sécu­ri­té passe par la pro­duc­tion d’une paix active et par la remise en ques­tion de la liber­té des marchés. 

L’attaque contre le W.T.C. et le Penta­gone a ceci d’étonnant qu’elle ren­voie une par­tie de l’opinion publique à elle-même. Hazem Saghié stig­ma­tise les dic­ta­tures arabes, Joel Rogers cri­tique la poli­tique des États-Unis et Ron Mivrag tance les Israé­liens satis­faits que l’Amérique sache enfin ce qu’est le mal­heur. Le jour­na­liste israé­lien, Ron Mivrag, qui rap­pelle à quel point New York est un second foyer pour les Israé­liens et s’inquiète de l’hostilité du monde musul­man, s’interroge néan­moins sur la mora­li­té des sanc­tions qui frappent essen­tiel­le­ment la popu­la­tion irakienne. 

UN EXCÈS DE LANGAGE 

L’inscription des atten­tats dans une logique de com­mu­ni­ca­tion n’est en aucune manière une ana­lyse annexe, une fois épui­sés les aspects poli­tiques. Remon­ter en amont per­met de décon­nec­ter l’évènement de toute récu­pé­ra­tion, dût-elle consis­ter en une remise en cause de l’ordre du monde : ce serait don­ner rai­son aux ter­ro­ristes et ins­tru­men­ta­li­ser les victimes. 

La média­ti­sa­tion est en réa­li­té consti­tu­tive de l’acte même. Trois scènes — celle des auteurs, celle des médias et celle de la« socié­té mon­diale » — sont enchai­nées dans une sorte de cercle sans ver­tu. Les médias ont confi­gu­ré le « mes­sage ter­ro­riste » à un point tel qu’ils ont agi en retour sur la logique kami­kaze. Le public, dont les ter­ro­ristes et les médias avaient besoin, a été convo­qué. Celte scène unique, orches­trée pour pré­ci­pi­ter la confron­ta­tion de mondes, n’est pas muette. Les élé­ments dégra­dés (les tours, le Penta­gone) se voient recon­naitre leur valeur de signes : pour les Amé­ri­cains comme pour les ter­ro­ristes, ils sont le sym­bole de la puis­sance éco­no­mique et mili­taire qui domine le monde. 

Mais cette logique des­truc­trice qui devient une parole — dire, c’est détruire — va plus loin dans son délire en déréa­li­sant le réel : détruire les signes, c’est bri­ser le monde maté­riel et l’ordre qu’il incarne. Dans une socié­té où les signes sont surin­ves­tis et où les citoyens indi­vi­dua­li­sés ne trouvent d’identité col­lec­tive qu’au tra­vers des médias, cette mise en scène ne pou­vait que fonc­tion­ner à plein. Elle a, l’espace du choc et de la stu­peur hor­ri­fiée qui a sui­vi, trans­for­mé le monde en la mani­fes­ta­tion d’une volon­té exté­rieure et ano­nyme. Ce phé­no­mène s’accentue dans le bio­ter­ro­risme qui se nour­rit plus de la psy­chose col­lec­tive que du nombre des victimes. 

DJIHAD SANS FRONTIÈRES : SOMMES-NOUS EN GUERRE ? 

On ne peut pas com­prendre la volon­té meur­trière qui a atten­té à l’ordre du monde si l’on se contente des caté­go­ries clas­siques. Cette action ter­ro­riste se joue sur une autre scène : celle qui conjugue le cultu­rel et le sym­bo­lique tout en inter­fé­rant avec la scène concrète des inté­rêts poli­tiques et éco­no­miques. Albert Bas­te­nier retrace ici le long et dif­fi­cile che­mi­ne­ment des mou­ve­ments poli­tiques se récla­mant de l’islam pour ten­ter d’inscrire leurs socié­tés dans la moder­ni­té et l’apparition de cer­tains groupes radi­caux qui ne gardent de la tra­di­tion sala­fiste que le dji­had, bas­cu­lant ain­si dans une litur­gie de la mort. 

Le sala­fisme est né au XIXe>/sup> siècle du pro­jet de sor­tir de l’humiliation engen­drée par le déclin du monde ara­bo-musul­man, enta­mé au XVIe siècle. Ce cou­rant, qui a lar­ge­ment essai­mé, ne voit pas de contra­dic­tion entre l’islam et la moder­ni­té et trouve une expres­sion poli­tique dans des par­tis se récla­mant de l’islam. L’islam poli­tique est donc bien loin d’un rejet de la moder­ni­té. Le suc­cès de ces incar­na­tions récentes fut de courte durée, ce qui a conduit cer­tains de ses mili­tants à se tour­ner vers un isla­misme déter­ri­to­ria­li­sé, cou­pé de tout lien social et qui se tra­duit par un antioc­ci­den­ta­lisme for­ce­né. C’est par­mi ces groupes qu’Al-Qaida recrute. Ce dji­had uni­ver­sa­li­sé entraine le monde musul­man dans un nou­vel épi­sode de la confron­ta­tion avec une moder­ni­té qu’il n’est pas par­ve­nu à faire émerger. 

Pour cer­ner la nature de ce ter­ro­risme, plu­tôt que de par­ler de guerre, Albert Bas­te­nier fait une ana­lo­gie féconde qui, d’une cer­taine manière, met en rela­tion deux phé­no­mènes dia­mé­tra­le­ment oppo­sés. Les orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales et les réseaux ter­ro­ristes ont en com­mun de prendre acte des carences et de l’indifférence des États ; leur action ne se défi­nit plus dans le cadre de la res­pon­sa­bi­li­té éta­tique. On peut faire un paral­lé­lisme entre le ter­ro­risme et l’exigence de moins d’État, tout en sachant que deman­der la res­tau­ra­tion du rôle de l’État ne va pas sans para­doxe dans la mesure où ce sont les sou­ve­rai­ne­tés natio­nales qui limitent l’action inter­na­tio­nale des États. Cepen­dant, le libé­ra­lisme peu enca­dré par l’État entraine des effets per­vers : Joel Rogers relève ici même que, par exemple, l’industrie aéro­nau­tique amé­ri­caine est tota­le­ment déré­gu­lée, ce qui la rend dangereuse. 

Mais, à l’heure où l’offensive amé­ri­caine est tou­jours en cours, l’on voit mal quelle autre forme d’action pour­rait res­tau­rer un ordre qui per­met­trait de reprendre le débat démo­cra­tique. Est-ce rêver de sou­hai­ter que les États-Unis assument plei­ne­ment leurs res­pon­sa­bi­li­tés de grande puis­sance et fassent droit aux vic­times de la mon­dia­li­sa­tion en réin­té­grant les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales dont ils ont fait fi dans le passé ? 

MAL TOTAL OU ACTE POLITIQUE ? 

A la ques­tion d’Albert Bas­te­nier, de quelle nature est l’attentat du 11 sep­tembre, Félix Cif­fer répond en adop­tant un autre angle d’approche : c’est un acte plei­ne­ment poli­tique. Dans la quié­tude de notre démo­cra­tie qui va en quelque sorte de soi, que nous n’interrogeons plus guère et dont nous assu­mons mol­le­ment les res­pon­sa­bi­li­tés, n’avons-nous pas per­du le Poli­tique ? Si le Poli­tique est l’élaboration d’un cadre des­ti­né à orga­ni­ser le vivre ensemble, d’autres cadres poli­tiques peuvent exis­ter qui ne soient pas des calques de notre démo­cra­tie libé­rale. Dès lors qu’il existe d’autres modèles et que ceux-ci se pré­tendent « uni­ver­sa­listes », com­ment assu­rer leur coexis­tence ? Deux formes d’acte poli­tique sont pos­sibles : le recours à la force bru­tale si chaque cadre poli­tique pré­tend impo­ser son modèle ou, pour autant qu’ils renoncent à leur pré­ten­tion à l’universalité, l’élaboration com­mune d’un cadre d’organisation du vivre ensemble. D’autres ins­ti­tu­tions peuvent por­ter les fonc­tions démo­cra­tiques, qu’il faut accep­ter de reconnaitre. 

FAUT-IL BRULER SAMUEL HUNTINGTON ? 

Le 11 sep­tembre et les jours qui ont sui­vi, dans l’urgence de mettre un nom sur le vide pour le com­bler, d’aucuns ont natu­rel­le­ment par­lé de « choc des civi­li­sa­tions », fai­sant réfé­rence au titre de l’ouvrage de Samuel Hun­ting­ton. Comme le sou­ligne Hazem Saghié, la bar­ba­rie étant assez bien par­ta­gée par tous les pays, la qua­li­fi­ca­tion n’avait aucun sens. Si choc de civi­li­sa­tion il y a eu, c’était au sin­gu­lier : la civi­li­sa­tion dont le monde ara­bo­mu­sul­man fai­sait par­tie contre des réseaux ter­ro­ristes. Cela étant, comme l’analyse Théo Hachez, l’intention des « met­teurs en scène » était bien d’imposer leur vision d’un monde irré­duc­ti­ble­ment sépa­ré entre les « bons » et les « méchants ». 

Il n’en reste pas moins que la vul­gate que l’on a tirée du livre de Samuel Hun­ting­ton le réduit sin­gu­liè­re­ment. Si Hun­ting­ton pro­duit une ana­lyse en termes de civi­li­sa­tion, le titre com­plet de la ver­sion ori­gi­nale était Le choc des civi­li­sa­tions et la recons­truc­tion de l’ordre mon­dial. Pré­oc­cu­pé par la per­sis­tance de guerres alors que l’enchantement res­sen­ti à la chute du mur de Ber­lin et de l’implosion de l’Union sovié­tique pou­vait lais­ser croire à leur dis­pa­ri­tion, il a éla­bo­ré une approche géo­po­li­tique à domi­nante cultu­relle. Il a tout d’abord por­té sa réflexion sur le conflit you­go­slave qui a oppo­sé les Serbes, les Croates et les Bos­niaques. Une fois dis­si­pée l’identité natio­nale arti­fi­ciel­le­ment construite par les com­mu­nistes, ces peuples se sont repliés sur leur culture et leur reli­gion d’origine. L’intervention inter­na­tio­nale a ame­né les puis­sances de second et de troi­sième rang à ral­lier l’un ou l’autre camp en fonc­tion de leur appar­te­nance à une civi­li­sa­tion. La règle que Hun­ting­ton en tire est que dès qu’un conflit local éclate aux points de contact de civi­li­sa­tion, celui-ci se trans­forme inévi­ta­ble­ment en conflit de civi­li­sa­tion. Il a ensuite véri­fié si la clé d’interprétation du conflit you­go­slave s’adaptait aux autres conflits et il a iden­ti­fié les dif­fé­rentes civi­li­sa­tions, la chi­noise, l’occidentale, la musul­mane et l’orthodoxe. Cha­cune se consi­dère supé­rieure aux autres et pré­tend impo­ser sa vision du monde. Cet uni­ver­sa­lisme conju­gué à l’impérialisme est typique de la civi­li­sa­tion occi­den­tale. Face à ces conflits, les ins­tances inter­na­tio­nales ne sont pas en mesure de s’ingérer effi­ca­ce­ment, car toute inter­ven­tion pré­ci­pi­te­rait celle des pays se récla­mant de la même civi­li­sa­tion que les bel­li­gé­rants. Pour Hun­ting­ton, contrai­re­ment à l’opinion répan­due, le prin­ci­pal concur­rent d’un Occi­dent en déclin n’est pas l’Islam mais la Chine. 

UNE DIRECTIVE DE HAUT VOL 

L’avant-dernière pièce de notre dos­sier est une « curio­si­té ». Nous repre­nons des extraits d’une direc­tive de l’Administration fédé­rale amé­ri­caine de l’aviation qui pro­po­sait une série de cri­tères pour faire le tri entre les bons voya­geurs et les autres. À la lec­ture, il appa­rait que ces der­niers l’auraient lar­ge­ment empor­té. Les auto­ri­tés aéro­por­tuaires euro­péennes ont eu le bon sens de reje­ter une direc­tive qui aurait eu pour effet de faire voler des avions par­fai­te­ment sécu­ri­sés et par­fai­te­ment vides. 

AU-DELÀ DU DOUBLE PIÈGE : RETROUVER PRISE SUR L’HISTOIRE…

Dans une cer­taine mesure en contre­point de Félix Cif­fer, Donat Car­lier voit dans les atten­tats un acte au-delà du poli­tique : les tueurs ont dénié toute huma­ni­té à leurs « cibles » ; leur haine est telle que leur seule fin est l’anéantissement de leurs adver­saires. Le mal à l’origine des vio­lences per­pé­trées englou­tit les inten­tions de l’auteur telles qu’elles se donnent à voir : en ce sens on peut dire qu’il est abso­lu et qu’il dépasse l’entendement.

Mais le com­bat à mener contre le mal doit être poli­tique : parce qu’il sur­git de tout un contexte com­plexe et qu’on ne peut lais­ser à l’adversaire le choix du ter­rain et des armes en lui ripos­tant en termes de croi­sade du Bien contre le Mal. Or toute la poli­tique des États-Unis, qui depuis la chute du mur de Ber­lin pré­tend domi­ner le monde tout en s’en reti­rant, les pousse à se parer de ce type de ver­tu qui n’a même pas à se jus­ti­fier. Alliée à l’abstention euro­péenne chro­nique, cette poli­tique revient en fait à geler l’histoire au pro­fit d’un sta­tu­quo plus ou moins confortable. 

Cepen­dant, si la cri­tique de la puis­sance amé­ri­caine est légi­time, ce pays n’en reste pas moins une démo­cra­tie, si impar­faite soit-elle, et l’on ne peut donc ren­voyer dos à dos Bush et Ben Laden sous peine de brouiller l’ensemble des repères sur les­quels nous devons appuyer notre réac­tion. C’est le tra­vers dans lequel tombe un cer­tain anti-impé­ria­lisme, pas encore remis de la perte de cette grille de lec­ture facile que consti­tuait l’opposition de deux blocs de la guerre froide. Pour ce cou­rant, l’explication à appor­ter au 11 sep­tembre tient tout entière dans l’hégémonie amé­ri­caine et le sui­visme euro­péen. Outre qu’elle dérape en jus­ti­fi­ca­tions impli­cites des atten­tats, cette approche ne per­met pas de rendre jus­tice à l’ensemble des causes qui expliquent la dérive d’une cer­taine frange isla­miste et nous condamne dans le même mou­ve­ment à l’impuissance démocratique. 

Contre les dif­fé­rentes formes d’échappées de l’histoire, il faut aujourd’hui se don­ner des objec­tifs qui nous donnent à nou­veau prise sur le cours de choses : ils peuvent notam­ment se tra­duire par l’engagement euro­péen en faveur d’un accom­pa­gne­ment huma­ni­taire réel de la cam­pagne afghane, de la réso­lu­tion juste du conflit isréa­lo-pales­ti­nien et d’un sou­tien à la démo­cra­ti­sa­tion des pays arabes. 

« IL Y A PLEIN DE BLESSÉS » … 

En 1988, Leo­nard Cohen chan­tait First we take Man­hat­tan. Et voi­là Man­hat­tan bri­sé, les bles­sés et les morts nom­breux. « Le monde entier a mal », dit Hazem Saghié. 

Ils m’avaient condam­né à vingt ans d’ennui pour avoir ten­té de chan­ger le sys­tème de l’intérieur. Je viens main­te­nant, je viens les récom­pen­ser. D’abord, nus pre­nons Man­hat­tan, ensuite nous pre­nons Berlin. 

Je suis gui­dé par un signal dans les cieux. Je suis gui­dé par cette marque de nais­sance sur ma peau. Je suis gui­dé par la beau­té de nos armes. D’abord, nous pre­nons Man­hat­tan ensuite nous pre­nons Berlin. 

J’aurais tant vou­lu vivre à tes côtés, ché­rie. J’aime ton corps et ton esprit et tes vête­ments. Mais vois-tu cette ligne qui court à tra­vers la gare ? Je t’avais dit, je t’avais dit, je t’avais dit que j’étais l’un d’eux.

Tu m’aimais comme un per­dant, mais tu t’effraies désor­mais de ce que je puisse gagner. Tu connais la façon de m’arrêter mais tu n’en as pas la dis­ci­pline. Com­bien de nuits ai-je prié pour cela, pour que mon œuvre puisse débu­ter. D’abord, nous pre­nons Man­hat­tan, ensuite nous pre­nons Berlin. […]

Rap­pelle-toi, je ne vivais que pour la musique. Rap­pelle-toi, je t’apportais les pro­vi­sions. C’est la Fête des Pères et il y a plein de bles­sés. D’abord, nus pre­nons Man­hat­tan, ensuite nous pre­nons Berlin. 

Que faire maintenant ? 

NOS LIGNES DE FORCE 

À la lec­ture de ces dif­fé­rentes contri­bu­tions, se des­sinent en creux quelques lignes de force. Tout d’abord que les inéga­li­tés socioé­co­no­miques qu’avive la mon­dia­li­sa­tion ne consti­tuent qu’une de ses dimen­sions pro­blé­ma­tiques. Autant la libé­ra­li­sa­tion des échanges ou l’horizon d’un mar­ché unique mon­dial ne peut pré­tendre natu­rel­le­ment impo­ser à l’humanité une mesure com­mune, autant il appa­rait réduc­teur — et donc dan­ge­reux — d’aplatir les atten­tats dans cette seule pers­pec­tive, aus­si cru­ciale soit-elle. À l’inverse, la com­plexi­té conflic­tuelle (poli­tique, his­to­rique, cultu­relle ou reli­gieuse) à laquelle nous confrontent les évè­ne­ments du 11 sep­tembre et leurs suites repré­sente un défi pour la com­pré­hen­sion du monde contemporain. 

La sagesse aime­rait voir dans les mal­heurs la pro­messe d’une com­pen­sa­tion heu­reuse. En l’occurrence ici, d’une prise de conscience ou du pro­grès de cer­taines causes qui nous sont chères. Rien de tel ne peut être avancé. 

Si la guerre d’Afghanistan vient à bout d’un régime odieux, aura-t-elle consti­tué une réponse adé­quate et effi­cace aux atten­tats, une réponse qui rachète hon­nê­te­ment ses dégâts col­la­té­raux sur une popu­la­tion civile exsangue, ou tout sim­ple­ment une réponse durable ? La coa­li­tion qu’il aura fal­lu réunir pour ten­ter d’éviter que cette guerre ne dérive vers une confron­ta­tion plus large ne fera pas pro­gres­ser la démo­cra­tie dans le monde du moment qu’elle oblige à fer­mer les yeux sur les excès tyran­niques des États récem­ment conver­tis à « l’antiterrorisme » et requin­qués par l’appui des Occidentaux. 

Assu­ré­ment les atten­tats ne pro­vo­que­ront pas le pro­grès du mul­ti­la­té­ra­lisme dont on pressent pour­tant qu’il repré­sente, à l’échelle de la pla­nète, la meilleure amorce pour le res­pect d’un ordre inter­na­tio­nal démo­cra­tique. Tout rap­pel à l’ordre de type onu­sien qu’on pour­rait adres­ser aux États-Unis sera d’autant plus mal­ve­nu qu’il contes­te­ra impli­ci­te­ment la légi­ti­mi­té de leur riposte. Reven­di­quer dans ce contexte l’installation immé­diate d’un ordre inter­na­tio­nal ad hoc auquel la pre­mière puis­sance du monde, agres­sée cruel­le­ment, devrait se plier ver­tueu­se­ment, n’est-ce pas « griller » l’idée pour un bon petit bout de temps ? Autant y tra­vailler à petits pas et dans d’autres domaines, sur le long terme, pour ne pas avoir à renoncer. 

Tout aus­si décou­ra­geante, jusqu’à pré­sent, est l’inconsistance de l’Europe qui déter­mine son inca­pa­ci­té à faire du monde un espace plu­riel. Mani­fes­te­ment déman­ti­bu­lée par les évè­ne­ments, l’attitude com­mune des Euro­péens, qui après avoir mani­fes­té une sym­pa­thie authen­tique et légi­time, ne relève que d’un sui­visme de façade. Un sui­visme mou qui ne rend ser­vice à per­sonne, pas même à leurs alliés amé­ri­cains, puisqu’il les rend insen­sibles à la mesure com­mune d’évènements dont ils ne jaugent l’importance mon­diale qu’à par­tir du rôle de shé­rif dans lequel ils les ont coin­cés. Certes, il vaut mieux un monde avec shé­rif, qu’un monde sans. Mais pour faire mieux, il faut s’en don­ner les moyens. Et il n’est pas sûr que les atten­tats aient pro­vo­qué les cir­cons­tances favo­rables aux pro­grès sou­hai­tables d’une Europe dont on n’attendra pas plus tant qu’elle res­te­ra, dans le domaine des rela­tions inter­na­tio­nales, plus diplo­ma­tique que démocratique. 

Théo Hachez


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