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Un enseignant a disparu

Numéro 5 – 2020 - enseignement virtuel par Derek Moss

juillet 2020

Du jour au len­de­main, il avait été deman­dé à tous les ensei­gnants de don­ner leurs leçons à dis­tance. Le pro­fes­seur Dop­pel­gan­ger avait dû se fami­lia­ri­ser à toute vitesse avec ces tech­no­lo­gies digi­tales qui rendent fou et aveugle, mais l’idée de pou­voir ensei­gner en res­tant dans ses pénates lui avait plu. Quelle aubaine de pou­voir se pro­té­ger du regard […]

Billet d’humeur

Du jour au len­de­main, il avait été deman­dé à tous les ensei­gnants de don­ner leurs leçons à dis­tance. Le pro­fes­seur Dop­pel­gan­ger avait dû se fami­lia­ri­ser à toute vitesse avec ces tech­no­lo­gies digi­tales qui rendent fou et aveugle, mais l’idée de pou­voir ensei­gner en res­tant dans ses pénates lui avait plu. Quelle aubaine de pou­voir se pro­té­ger du regard des autres der­rière un écran ! Depuis tou­jours, lorsqu’il par­lait devant ses élèves, il avait l’impression de se méta­mor­pho­ser en une boule dans la gorge géante.

Quand la vie reprit son cours ordi­naire, Dop­pel­gan­ger déci­da de pro­fi­ter de l’occasion pour ne plus pro­fes­ser lui-même. Il loua d’abord les ser­vices de jeunes acteurs qu’il envoyait à sa place. Cela lui cou­tait une for­tune, qua­si l’entièreté de son salaire, mais cela le sou­la­geait gran­de­ment du trac du péda­gogue. Il écri­vait le script de ses classes à l’avance et, à la manière d’un met­teur en scène, diri­geait avec un extrême pro­fes­sion­na­lisme le jeu de ses doubles. Cinq années durant, Max, un théâ­treux qui pas­sait plus de temps sur les ter­rains de bad­min­ton que sur les planches, le rem­pla­ça pour un cours por­tant sur le « para­doxe du comé­dien » de Diderot.

Les tech­no­lo­gies évo­luaient et Dop­pel­gan­ger se mit à uti­li­ser des holo­grammes et des robots. Le mar­di, une image pré­en­re­gis­trée de lui en trois dimen­sions pro­fes­sait Bau­drillard et son approche de la vir­tua­li­té, tan­dis qu’Hitomi, un androïde japo­nais qui s’exprimait avec pathos et fai­sait des blagues sur Kant, offrait tous les mer­cre­dis une lec­ture ser­rée du Cyborg Mani­fes­to de Don­na Hara­way. Tout était réglé comme du papier à musique, l’enseignant ne man­quait jamais ses cours, bien que ce soient désor­mais ses copies qui se chargent de la per­for­mance. Nombre de légendes cir­cu­laient sur Dop­pel­gan­ger. Des étu­diants le disaient mort et enter­ré, d’autres un agent secret tou­jours aux quatre coins du monde, d’autres encore que c’était un coup de Banksy.

Quand j’ai décou­vert l’existence de Dop­pel­gan­ger, c’est d’abord sur la toile que j’ai consta­té l’étendue de son deve­nir digi­tal. À son nom cor­res­pondent des dizaines de mil­liers de cap­sules vidéos consa­crées à tous les sujets qui le pas­sionnent, notam­ment ses célèbres cours sur Émile Ajar, Richard Bach­man, Ver­non Sul­li­van, Ele­na Fer­rante ou encore Ber­nar­do Soares. Pen­dant des décen­nies, en se digi­ta­li­sant, l’homme a consti­tué une véri­table archive de lui-même.

Dop­pel­gan­ger a aujourd’hui tota­le­ment dis­pa­ru des radars. Son ins­ti­tu­tion en a per­du la trace il y a plu­sieurs années, mais ses leçons sont tou­jours pro­po­sées aux étu­diants qui se pressent pour assis­ter à ses vidéos, holo­grammes et autres sin­ge­ries robotiques.

Selon mes infor­ma­tions, lui vivrait dans l’Aubrac, loin des écrans.

Derek Moss


Auteur

anthropologue