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Ulysse ne reviendra pas

Numéro 8 - 2017 par Renaud Maes

décembre 2017

Ulysse est un enfant. Il est par­ti rejoindre les autres scouts le sou­rire aux lèvres : il va retrou­ver ses potes. Comme d’habitude, il a sans doute oublié ses clés ou ses chaus­settes de rechange. C’est un grand dis­trait, « le seul enfant capable de se ren­ver­ser trois fois de suite un calip­po sur la tête », comme le […]

Italique

Ulysse est un enfant. Il est par­ti rejoindre les autres scouts le sou­rire aux lèvres : il va retrou­ver ses potes. Comme d’habitude, il a sans doute oublié ses clés ou ses chaus­settes de rechange. C’est un grand dis­trait, « le seul enfant capable de se ren­ver­ser trois fois de suite un calip­po sur la tête », comme le rap­pelle son par­rain en rigo­lant. Il est un peu per­du dans son ima­gi­na­tion débor­dante qui se tra­duit dans ses nom­breux des­sins. Qui se tra­duit, aus­si, dans les his­toires qu’il raconte à son petit frère, Hyp­po­lite, réin­ven­tant les dia­logues des bandes des­si­nées qu’ils lisent ensemble dans la salle de jeu. Doué d’un talent indé­niable pour la répar­tie bien sen­tie et pour les his­toires drôles qui n’en finissent pas, il est sou­vent le bou­ten­train de la meute.

Spor­tif, il fait du tri­ath­lon, il est bien plus bara­qué que les autres. C’est un fon­ceur, il aime gagner les com­pé­ti­tions. Lors des jeux, on a tout inté­rêt à l’avoir dans son équipe. Quand il perd, ses élans de colère sou­vent impres­sion­nants ne durent pas bien long­temps, il se sou­cie trop des autres pour s’accrocher à son amer­tume. Ulysse, les petits du camp l’aiment bien parce qu’il est cos­taud et pro­tec­teur. C’est un peu un modèle, même s’ils n’osent pas trop le lui dire. Bref, Ulysse est trop cool.

Ulysse est un ado­les­cent. L’énorme sou­rire qui illu­mine géné­ra­le­ment sa bouille encore enfan­tine dis­pa­rait de plus en plus sou­vent. Il se pose des ques­tions sur le monde. Opti­miste au grand cœur, il avait depuis tout petit l’habitude d’enlacer même des incon­nus pour leur faire des câlins. Quand on a connu un câlin d’Ulysse, on ne l’oublie pas, tant il émane de lui un sen­ti­ment de récon­fort. L’abuela en est per­sua­dée : cet enfant, c’est un ange. Mais à douze ans, il com­mence à per­ce­voir une autre réa­li­té. Il ne com­prend pas que l’on puisse lais­ser mou­rir des réfu­giés en Médi­ter­ra­née. Il ne com­prend pas ce qu’il y a de si com­plexe à accueillir des familles qui fuient la guerre, la famine… Ça lui retourne les tripes d’y pen­ser. Il n’admet pas la rési­gna­tion des adultes, il ne sup­porte pas l’apathie.

Il fait aus­si de plus en plus atten­tion à son look. Sa coif­fure doit être impec­cable, ses vête­ments assor­tis. Face à son corps qui bouge, il se tra­casse par­fois. Ne suis-je pas trop gros ? Il s’en est ouvert à sa maman, qui l’a ras­su­ré : pas une trace de gras, juste du muscle. Un grand cos­taud, comme son père. Les filles vont cra­quer, c’est sûr. En plus, Ulysse c’est un incroyable dan­seur. Il entre dans le rythme en se lais­sant por­ter et il bouge son corps avec une aisance décon­trac­tée, comme si cela ne lui deman­dait aucun effort. Bref, Ulysse est trop stylé.

Ulysse ne sera jamais un adulte. Fau­ché par une voi­ture, il est mort un same­di de novembre. Les autres scouts ont assis­té, impuis­sants, à la scène. Son grand frère Arthur a ten­té de le secou­rir, mais c’était trop tard, ça c’est pas­sé trop vite. Ses parents, ses frères, sont bri­sés. Chaque objet dans la mai­son rap­pelle son absence. Il est là par­tout : dans les tasses empi­lées, dans les des­sins au mur, dans les pan­toufles à l’entrée, dans les lego tech­nics de la salle de jeux.

Aux funé­railles, il y a foule. Les témoi­gnages s’enchainent : de l’institutrice à ses moni­teurs, tous ont des anec­dotes qui dépeignent le même enfant sou­riant, une force de la nature. Ulysse a lais­sé une marque sur tous ceux qui l’ont ren­con­tré, quelques secondes suf­fi­saient. Sur­tout pour ceux qui ont connu l’un de ses fameux câlins… L’abue­la le répète : cet enfant était un ange, il avait une mis­sion. Mais le vide qu’il laisse est immense, impos­sible à com­bler. Se tenant droite face au micro, d’une voix ron­gée par la dou­leur, mais qui ne flé­chit jamais, sa maman décrit l’angoisse de l’oubli. Se sou­vien­dra-t-elle de sa voix dans une semaine ? Dans un mois ? Dans trois ans ? Elle demande de se sou­ve­nir d’Ulysse, de par­ta­ger les sou­ve­nirs de lui. Dans une semaine. Dans un mois. Dans trois ans… et au-delà.

Pour culti­ver sa mémoire, ses parents ont fait un appel aux dons pour Deux euros cin­quante1, une asso­cia­tion citoyenne qui aide les réfu­giés. Parce que ce n’est pas si com­plexe de les accueillir. Parce qu’il n’y a aucune rai­son d’être rési­gné. Parce qu’Ulysse avait rai­son, l’apathie est insup­por­table, incompréhensible.

Trop cool et trop sty­lé, plein de cha­leur et d’intelligence, Ulysse était plus qu’un enfant, plus qu’un ado­les­cent. Ulysse était un sage.

Ulysse, nous ne pour­rons pas t’oublier, tant nous avons besoin de ton inspiration.

  1. Compte Trio­dos BE91 5230 8091 7576

Renaud Maes


Auteur

Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il est devenu rédacteur en chef de {La Revue nouvelle} en novembre 2016. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).