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Tous « Sublimes ». Vers un nouveau plein-emploi, de Bernard Gazier

Numéro 3 Mars 2011 par Degraef

mars 2011

Et si, en ces temps de négo­cia­tions poli­tiques labo­rieuses pour une recon­fi­gu­ra­tion de l’État fédé­ral, assor­ties de grèves à la suite du rejet à la base d’un accord inter­pro­fes­sion­nel rati­fié au som­met, on pro­fi­tait des heures d’embouteillages, d’attentes dans les halls de gare, les arrêts de bus ou les aéro­ports, pour (re)lire le plai­doyer de Ber­nard Gazier […]

Et si, en ces temps de négo­cia­tions poli­tiques labo­rieuses pour une recon­fi­gu­ra­tion de l’État fédé­ral, assor­ties de grèves à la suite du rejet à la base d’un accord inter­pro­fes­sion­nel rati­fié au som­met, on pro­fi­tait des heures d’embouteillages, d’attentes dans les halls de gare, les arrêts de bus ou les aéro­ports, pour (re)lire le plai­doyer de Ber­nard Gazier en faveur du nou­veau modèle social euro­péen, celui « d’un autre plein emploi res­pec­tueux de l’égalité des sexes et des rythmes de vie » ?

Publié en 20031, l’essai de cet éco­no­miste du tra­vail et spé­cia­liste des poli­tiques de l’emploi, pro­fes­seur de sciences éco­no­miques à l’université Paris I, expert auprès du com­mis­sa­riat géné­ral du Plan en France, de la Com­mis­sion euro­péenne, du Bureau inter­na­tio­nal du tra­vail et de la Banque mon­diale, est bour­ré de qua­li­tés, à l’image de ces tra­vailleurs éman­ci­pés de la fin du XIXe siècle, les Sublimes, aux­quels il rend un bref, mais vibrant et joyeux, hom­mage. Vite dis­pa­rus, ces inso­lents hédo­nistes, figure opti­miste de la résis­tance ouvrière, ont de fait beau­coup à nous apprendre : ouvriers très qua­li­fiés, ils étaient maitres de leurs mobi­li­tés et de leurs enga­ge­ments et vou­laient le faire savoir. « Il n’admettait de tra­vailler que pour une durée qu’il déci­dait lui-même, et il enten­dait choi­sir son patron. Une fois sa période de tra­vail ache­vée, le “Sublime”, qui avait tou­ché une paie sub­stan­tielle, allait dépen­ser son argent dans les guin­guettes et les esta­mi­nets. Et ne retour­nait au tra­vail que la bourse vide et le cœur léger2. »

Rigou­reu­se­ment construit et argu­men­té, illus­tré de nom­breux exemples concrets expo­sés sans par­ti pris, l’essai de Gazier a en outre le mérite, plu­tôt rare chez les éco­no­mistes, d’être écrit d’une plume inci­sive et légère, avec un art de la for­mule tein­té de beau­coup humour. Enfin, et ce n’est pas le moindre de ses mérites par les temps qui courent, le livre com­bat avec suc­cès la moro­si­té sociale et poli­tique ambiante en plai­dant de façon convain­cante pour « l’égalité des pos­sibles », selon la belle for­mule emprun­tée à l’économiste et sta­tis­ti­cien fran­çais Éric Mau­rin3.

Cette éga­li­té du XXIe siècle, qui est « à la fois l’égalité de l’employabilité et celle d’un ensemble de droits de tirages sociaux ren­dus effec­tifs par des accords col­lec­tifs » (p. 128), est au fon­de­ment d’un autre modèle social que celui de « la troi­sième voie » de Gid­dens et Blair, dont le sp.a Franck Van­den­broeke se fit l’ardent pro­sé­lyte. Nou­veau modèle qui, affirme Gazier, « est non seule­ment pos­sible, mais par­tiel­le­ment réa­li­sé en Europe », appuyant sa démons­tra­tion sur les tra­vaux menés depuis 1996 par dix équipes de recherches euro­péennes qui tra­vaillent en réseau dans le cadre de pro­grammes de recherche sur les mar­chés tran­si­tion­nels du tra­vail (MTT) finan­cés par la dg Recherche de la Com­mis­sion euro­péenne4. L’ouvrage se conclut d’ailleurs par une annexe qui liste les outils tran­si­tion­nels déjà expé­ri­men­tés, mais de façon sépa­rée et lacu­naire, dans bon nombre de pays occidentaux.

Connaitre et aménager les transitions

Dans le futur proche, même si la majo­ri­té d’entre nous feint de l’ignorer ou de croire que ça n’arrivera qu’aux autres, il se peut bien que l’on ait à gagner sa vie à tra­vers une suc­ces­sion de pro­jets tem­po­raires, de tra­jec­toires pro­duc­tives com­plexes dépen­dant de réseaux et de car­rières dis­con­ti­nues. Gazier nous l’explique clai­re­ment : la sécu­ri­té de l’emploi sera de moins en moins confon­due avec la sta­bi­li­té, mais ce n’est pas une catas­trophe si l’on par­vient à bali­ser ces pas­sages, à pro­té­ger ces tra­jec­toires, à sécu­ri­ser les mobi­li­tés. Le pro­blème majeur de la socié­té d’aujourd’hui et, plus encore, de demain, c’est de faire en sorte que les inévi­tables, et sou­vent aus­si sou­hai­tables, mobi­li­tés s’effectuent dans de bonnes condi­tions, alors que c’est loin d’être le cas aujourd’hui dans de nom­breux pays, dont la France, et peut-être dans une mesure moindre, la Bel­gique. Cela ne fait pas pour autant de Gazier un chantre de la mobi­li­té à tout prix, le droit à l’immobilité devant être recon­nu à tous.

La pers­pec­tive des mar­chés tran­si­tion­nels du tra­vail (MTT) consiste à offrir davan­tage de droits aux sala­riés, en struc­tu­rant des mobi­li­tés sécu­ri­sées et négo­ciées par « l’aménagement sys­té­ma­tique et négo­cié de l’ensemble des posi­tions tem­po­raires de tra­vail et d’activité dans un pays ou une région ». Ces posi­tions tem­po­raires, dénom­mées tran­si­tions, com­prennent tous les écarts pos­sibles par rap­port à la situa­tion de réfé­rence consti­tuée par l’emploi régu­lier à temps plein. Il s’agit donc aus­si bien de périodes de for­ma­tion que de congé paren­tal, de temps par­tiel tout court ou com­bi­né à un autre temps par­tiel, de pré­re­traite à temps par­tiel, de congé sab­ba­tique ou de recherche d’emploi. Les mar­chés tran­si­tion­nels abordent les sta­tuts d’emploi dans une pers­pec­tive glo­bale et inté­grée, les posi­tions en emploi des indi­vi­dus étant inter­pré­tées en termes de « tra­jec­toires » et repla­cées ain­si dans la dyna­mique d’ensemble des « tran­si­tions » se pro­dui­sant en emploi, autour de l’emploi et hors emploi.

La notion de « tran­si­tion » recouvre plu­sieurs dimen­sions. Ain­si, elle­peut dési­gner les mobi­li­tés sur­ve­nant au cours des tra­jec­toires pro­fes­sion­nelles, soit les pas­sages école-emploi, chô­mage-emploi, non emploi-emploi, emploi-emploi, emploi-famille et emploi-retraite. Elle peut aus­si qua­li­fier la nature du pro­ces­sus tran­si­tion­nel, soit les tran­si­tions d’intégration, de main­tien en emploi et d’exclusion. Enfin, elle peut éga­le­ment spé­ci­fier le niveau de l’unité d’analyse concer­né — les « tran­si­tions indi­vi­duelles, col­lec­tives ou sys­té­miques ». Sont dites cri­tiques, les tran­si­tions qui conduisent à la pré­ca­ri­té, à la pau­vre­té en emploi ou à l’exclusion. Les MTT sont une réforme des mar­chés du tra­vail et des poli­tiques de l’emploi. Ils inter­fèrent avec la manière dont tra­vailleurs et entre­prises orga­nisent, avec ou sans inter­ven­tion de l’État, les recru­te­ments, les car­rières et les congés. Ils ne pro­meuvent pas un nou­vel inter­ven­tion­nisme éta­tique, mais consistent à don­ner de nou­veaux objets, les tran­si­tions, aux négo­cia­tions col­lec­tives. Il s’agit bien de mar­chés puisqu’il y a confron­ta­tion d’offres et de demandes, la géné­ra­tion de ces nou­veaux mar­chés s’opérant à la condi­tion qu’ils soient col­lec­ti­ve­ment contrô­lés, et cor­rec­te­ment finan­cés, ali­men­tés et animés.

Quatre prin­cipes de base ont été recen­sés en ce qui concerne la ges­tion « tran­si­tion­nelle ». Le pre­mier cor­res­pond au terme anglais d’«empo­werment ». Il s’agit de don­ner du pou­voir aux per­sonnes qui n’en ont pas, de faire que chaque tran­si­tion soit l’occasion d’un choix entre plu­sieurs pos­si­bi­li­tés, ouvrant lui-même sur plus de liber­té de choix futurs. Le second est la soli­da­ri­té entre l’ensemble des acteurs du tra­vail : il ne doit pas y avoir d’un côté des tran­si­tions riches réser­vées aux plus favo­ri­sés et de l’autre des tran­si­tions pauvres aux­quelles seraient réduits les moins favo­ri­sés. Le troi­sième est le cofi­nan­ce­ment décen­tra­li­sé des tran­si­tions, de manière à asso­cier l’ensemble des par­ties pre­nantes. Enfin, le der­nier prin­cipe est celui de la ges­tion par pro­jets, « bot­tom-up », qui met au cœur des tran­si­tions les ini­tia­tives de la base.

Il résulte de ces prin­cipes une cri­tique assez radi­cale des poli­tiques de l’emploi telles qu’elles sont sou­vent menées en faveur des chô­meurs les plus défa­vo­ri­sés. Elles sont sou­vent uni­la­té­rales, mettent en œuvre des dis­po­si­tifs instables et fai­ble­ment légi­times, et conservent leurs « clients » dura­ble­ment. L’idée des MTT est de pro­mou­voir l’inverse : des poli­tiques négo­ciées, ayant recours à des dis­po­si­tifs stables et légi­times, et envoyant leurs « clients » dans les cir­cuits de l’emploi nor­mal. L’outil prin­ci­pal pour par­ve­nir à la mise en œuvre de ces pro­jets ambi­tieux est l’instauration de négo­cia­tions régio­nales ou locales sur un ensemble de tran­si­tions, les par­te­naires sociaux ren­con­trant les auto­ri­tés régio­nales voire les com­munes, ain­si que les orga­ni­sa­tions non mar­chandes, pour déve­lop­per aus­si bien des places d’apprentissage ou de congés paren­taux, que des grou­pe­ments d’employeurs.

Renversement de perspectives

Au regard des dis­cours éco­no­miques et poli­tiques, plus ou moins bien infor­més, aux­quels nous sommes sou­mis presque quo­ti­dien­ne­ment, nom­breux sont les ren­ver­se­ments de pers­pec­tives qui nour­rissent l’approche défen­due par Gazier. Nous nous bor­ne­rons ici à n’en citer que quelques-uns.

Sous-jacent à la réflexion et à l’élaboration des mar­chés tran­si­tion­nels, un constat qui fait mouche, celui des trois rare­tés de notre époque, mises en évi­dence par trois prix Nobel d’économieaux orien­ta­tions poli­tiques dif­fé­rentes : la rare­té du temps (Gary Becker), la rare­té de l’attention (Her­bert Simon) et la rare­té de la liber­té (Amar­tya Sen). « Il en découle pour nos socié­tés, écrit Gazier, et fina­le­ment pour le monde entier, quel que soit son degré de déve­lop­pe­ment, d’intenses pro­blèmes de coor­di­na­tion, de com­mu­ni­ca­tion et d’intégration, qui doublent et dépassent ceux de la pro­duc­tion maté­rielle et de sa dif­fu­sion. » Cette atten­tion pre­mière accor­dée à la dimen­sion idéelle des expé­riences et ins­ti­tu­tions humaines est essen­tielle dans l’approche de Gazier qui, à diverses reprises, en appelle à l’exercice de l’imagination, au gout d’inventer, de (se) ris­quer et d’expérimenter pour sor­tir des impasses dans les­quelles nous nous trouvons.

Au lieu d’adopter une pen­sée déter­mi­niste qui conduit à consi­dé­rer les faits éco­no­miques comme des phé­no­mènes s’imposant aux col­lec­tifs humains, avec un dis­cours prô­nant l’adaptation à de soi-disant « lois du mar­ché », l’approche par les mar­chés tran­si­tion­nels incite à se repré­sen­ter l’économie comme une construc­tion sociale, fon­de­ment d’une concep­tion des poli­tiques publiques où la sécu­ri­té éco­no­mique occupe le pre­mier plan. D’où l’objectif des pro­mo­teurs des mar­chés tran­si­tion­nels d’«équiper le mar­ché » pour qu’il serve les gens plu­tôt que d’«équiper les gens » pour qu’ils affrontent le mar­ché, lequel est le choix du social-libé­ra­lisme de la « troi­sième voie ».

Par le fait qu’elle marque le pas­sage de l’«état » (les posi­tions en emploi des sala­riés envi­sa­gées iso­lé­ment les unes des autres, de façon com­par­ti­men­tée) à la tra­jec­toire (ces posi­tions étant ana­ly­sées à par­tir de la séquence de leur dérou­le­ment concret) et d’une vision en termes de stock à une autre en termes de flux, l’approche par les mtt revêt un carac­tère fon­da­men­ta­le­ment dyna­mique. Elle montre ain­si la néces­si­té d’élaborer une concep­tion de la vie éco­no­mique qui tienne compte des temps sociaux, c’est-à-dire qui rende compte de l’épaisseur et de la plu­ra­li­té de l’expérience humaine. L’évocation des nom­breuses expé­riences ten­tées ici et là en Europe atteste aus­si bien de l’importance de prendre le temps d’agir à la trans­for­ma­tion signi­fi­ca­tive des ins­ti­tu­tions que celle de mobi­li­ser la capa­ci­té des acteurs à se pro­je­ter dans l’avenir.

L’approche par les MTT sou­ligne aus­si le carac­tère cru­cial des inter­ac­tions entre les ins­ti­tu­tions, les stra­té­gies d’acteurs, les ter­ri­toires et les espaces de vie. La com­pré­hen­sion des pro­blèmes et des défis de la sécu­ri­sa­tion des tra­jec­toires pro­fes­sion­nelles exige en effet un décloi­son­ne­ment des pers­pec­tives au niveau spa­tial, pour que soit inté­grée la diver­si­té des inter­ac­tions qui défi­nissent l’action éco­no­mique et ses marges de manœuvre. Le pas­sage de la posi­tion indi­vi­duelle à la posi­tion inter­in­di­vi­duelle, soit l’idée selon laquelle « ma mobi­li­té dépend de la vôtre », est un exemple des inter­ac­tions à sai­sir, révé­la­trice des inter­dé­pen­dances entre tra­vailleurs. Mais il y a éga­le­ment les inter­ac­tions orga­ni­sa­tion­nelles, dont dépend la mise en œuvre des tran­si­tions, celles exis­tant entre les niveaux ter­ri­to­riaux, lieux d’ancrage des inter­ven­tions, ou encore entre les espaces de vie à tra­vers les­quels se déroulent concrè­te­ment les tra­jec­toires. Gazier se livre ain­si à un inté­res­sant plai­doyer en faveur du rôle cen­tral des régions dans la mise en place des mar­chés tran­si­tion­nels, la péréqua­tion des res­sources déci­dée au niveau natio­nal per­met­tant d’éviter le confi­ne­ment dans des tran­si­tions de « riches » et de pauvres.

La pré­va­lence des res­pon­sa­bi­li­tés col­lec­tives sur les res­pon­sa­bi­li­tés indi­vi­duel­le­sest affir­mée avec force. Sécu­ri­ser les tra­jec­toires pro­fes­sion­nelles passe par la recon­nais­sance d’une vul­né­ra­bi­li­té éco­no­mique géné­rée par les ins­ti­tu­tions et, par suite, l’exigence d’instituer col­lec­ti­ve­ment la sécu­ri­té éco­no­mique des sala­riés. Cela signi­fie mettre l’accent, pour parer aux risques sociaux, sur la res­pon­sa­bi­li­sa­tion des acteurs, par exemple, les employeurs et l’État, quant à l’orientation des pra­tiques de ges­tion de main‑d’œuvre et des poli­tiques publiques. L’interdépendance décli­née en termes d’éthique de la soli­da­ri­té est ain­si au prin­cipe des MTT. Concrè­te­ment, cela se tra­duit par une ana­lyse des risques sociaux et éco­no­miques qui pèsent sur les jeunes entrants et les vieux sor­tants du mar­ché du tra­vail. L’emploi stable à temps plein des adultes majo­ri­tai­re­ment mas­cu­lins, se paie au prix fort. « Entre quinze et disons trente », écrit-il, « tout comme entre cin­quante et soixante-cinq ans, l’accès à l’emploi et l’accès à la retraite sont lar­ge­ment faits de par­cours codés, contrô­lés par la col­lec­ti­vi­té et sur­tout par les dis­po­si­tifs mis en place par l’État. Entre inté­gra­tion assis­tée et relé­ga­tion sub­ven­tion­née, la durée de l’emploi nor­mal à temps plein se réduit » (p.26).

Appa­rait aus­si au grand jour l’émergence de nou­veaux enjeux et espaces de négo­cia­tion. Non seule­ment la négo­cia­tion sociale est-elle une dimen­sion essen­tielle des mar­chés tran­si­tion­nels, mais, de plus, on assiste avec ces der­niers, à une recon­fi­gu­ra­tion de la négo­cia­tion autour d’enjeux nou­veaux, s’articulant sou­vent à d’autres plus anciens. L’ensemble des acteurs tra­di­tion­nels, l’État et les orga­ni­sa­tions patro­nales et syn­di­cales, aux­quels s’ajoutent les auto­ri­tés locales et les asso­cia­tions, se voient donc for­cés de redé­fi­nir par­tiel­le­ment leur action. Dans ce cadre théo­rique, la négo­cia­tion sociale, avec les alliances aux­quelles elle donne lieu, retrouve une pleine légi­ti­mi­té. Gazier y insiste, si l’État a un rôle à jouer, notam­ment dans la déter­mi­na­tion de « sécu­ri­té d’options », il n’est pas le seul. Les syn­di­cats et le patro­nat aus­si, ain­si que les hommes et les femmes dans le cadre de leurs arran­ge­ments conju­gaux. À défaut, pour la prise en charge des vieux parents dépen­dants, ce sont encore elles qui devront assu­rer, après avoir assu­ré seules (ou pour les plus for­tu­nées avec l’aide d’autres femmes rému­né­rées à cet effet), la conci­lia­tion de la vie pro­fes­sion­nelle, le tra­vail domes­tique et les soins des enfants.

Il convient enfin de sou­li­gner qu’à la dif­fé­rence de la plu­part des tra­vaux d’économistes, l’approche des MTT a dès l’origine cher­ché à prendre en compte une pers­pec­tive de genre et d’égalité, en étu­diant, comme l’écrit l’économiste Rachel Sil­ve­ra, « de manière uni­taire les dépen­dances réci­proques entre tra­vail domes­tique et pro­fes­sion­nel5 ». Elle ajoute cepen­dant que « cet avan­tage n’avait pas été plei­ne­ment exploi­té et c’est seule­ment les déve­lop­pe­ments en termes de ges­tion des risques sociaux ou de cycle de vie » qui ont mis en évi­dence la dimen­sion poli­tique des choix indi­vi­duels et col­lec­tifs en matière de tran­si­tions. D’emblée, Gazier en convient, l’examen chif­fré des tran­si­tions conduit à un chiffre simple : en s’en tenant à une défi­ni­tion mini­male (mou­ve­ments entre emploi et autres posi­tions, et mou­ve­ments entre emplois), les femmes en effec­tuent 60% et les hommes 40%.

Dès lors, en appe­ler à une meilleure orga­ni­sa­tion des tran­si­tions ne risque-t-il pas d’accentuer ce dés­équi­libre tout en le ren­dant socia­le­ment accep­table ? Gazier recon­nait la néces­si­té de mieux outiller le mot d’ordre « making tran­si­tions pay » (rendre les tran­si­tions ren­tables) par des pré­co­ni­sa­tions favo­ri­sant le par­tage des risques sociaux liés à la vie domes­tique ain­si que des avan­cées en matière d’égalité des hommes et des femmes dans les entre­prises. Pre­nant l’exemple de la Suède, pion­nière en matière de poli­tique d’égalité, il sou­ligne la manière ambi­va­lente dont les poli­tiques se sai­sissent de la dyna­mique tran­si­tion­nelle des femmes : en la pre­nant comme levier de chan­ge­ment, par la créa­tion de congés pater­nel et paren­tal, ou en enté­ri­nant un état de fait par l’établissement de filières pro­fes­sion­nelles sépa­rées et protégées.

Flexicurité et MTT

S’il est abu­sif de consi­dé­rer, à l’instar de cer­tains de leurs détrac­teurs, que flexi­cu­ri­té et mar­chés tran­si­tion­nels du tra­vail sont deux notions syno­nymes, force est de recon­naitre que l’une comme l’autre relèvent du même exer­cice qui consiste à réflé­chir, de manière pros­pec­tive, à l’élaboration de nou­velles pro­tec­tions col­lec­tives conso­li­dant la sécu­ri­té éco­no­mique des sala­riés, une réflexion qui se double d’objectifs visant l’efficacité éco­no­mique. Mal­gré leurs nom­breuses dif­fé­rences, ces deux pro­grammes de recherche et d’action peuvent en effet être rat­ta­chés à l’objectif géné­ral de la sécu­ri­sa­tion des tra­jec­toires pro­fes­sion­nelles. En outre, ils sont tous deux confron­tés, sur le plan de l’analyse et de l’action, au défi de l’intégration d’une pers­pec­tive en termes de genre et d’égalité.

À la lec­ture de Gazier, on com­prend que les mar­chés tran­si­tion­nels du tra­vail, sans s’opposer com­plè­te­ment à l’idée de flexi­cu­ri­té, se démarquent cepen­dant de la vision sim­pliste la plus répan­due. Celle-ci repose en fait, selon Gazier, sur un double rabo­tage : pre­miè­re­ment, en pri­vi­lé­giant le scé­na­rio asy­mé­trique des besoins, elle néglige d’évidents besoins symé­triques : les entre­prises ont besoin de sécu­ri­té notam­ment quant à la dis­po­ni­bi­li­té d’une main‑d’œuvre adé­qua­te­ment for­mée, et les tra­vailleurs ont besoin de plus de flexi­bi­li­té, notam­ment pour conci­lier vie fami­liale et vie pro­fes­sion­nelle ou pour mieux évo­luer dans leur carrière.

Par ailleurs, l’évocation du fameux « tri­angle d’or danois » passe sous silence deux traits carac­té­ris­tiques de cette socié­té qui en condi­tionnent le bon fonc­tion­ne­ment. D’une part, petit pays dont l’économie est essen­tiel­le­ment for­mée de PME, le Dane­mark a de très longue date conclu des accords avec les syn­di­cats, très puis­sants (taux de syn­di­ca­li­sa­tion de plus de 85%), qui com­pensent une faci­li­té à embau­cher et à licen­cier par une impli­ca­tion très forte des syn­di­cats dans le contrôle des entre­prises et du mar­ché du tra­vail. Ensuite, la main‑d’œuvre danoise dis­pose dans son ensemble d’un haut niveau de qua­li­fi­ca­tion et de poli­tiques de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et conti­nue très développées.

Convain­cu que « c’est parce que l’on dis­pose de sécu­ri­té que l’on peut faire preuve de flexi­bi­li­té, et non l’inverse », Gazier se posi­tionne ain­si en faveur d’une ver­sion col­lec­tive de la flexi­cu­ri­té dont le dia­logue social est la pierre angu­laire. Amé­lio­rer la connais­sance (tant quan­ti­ta­tive que qua­li­ta­tive) des tran­si­tions afin d’être en mesure de les diag­nos­ti­quer, d’en éva­luer les couts-béné­fices et de les négo­cier consti­tue, cela va sans dire, une étape pré­li­mi­naire essen­tielle à la mise en place des mar­chés transitionnels. 

  1. Ber­nard Gazier (2003), Tous « Sublimes ». Vers un nou­veau plein-emploi, Flam­ma­rion, 2003, 374 p., réédi­té en 2005 sous le titre Le nou­veau modèle social, Flam­ma­rion, coll. « Champs ».
  2. La vie des Sublimes est décrite dans l’ouvrage de Denis Pou­lot Le Sublime, ou le tra­vailleur comme il est en 1870 et ce qu’il peut être, réédi­té en 1980 aux édi­tions Maspero.
  3. Éric Mau­rin, L’Égalité des pos­sibles, Seuil, 2002.
  4. Schmid G. et Gazier B. (dir.), 2002, The new Dyna­mics of Full Employ­ment. Social Inte­gra­tion Through Tran­si­tio­nal Labour Mar­kets, Edward Elgar.
  5. Rachel Sil­ve­ra, « Flexi­cu­ri­té et genre : un angle mort », Tra­vail, Genre et Socié­tés, n°19, avril 2008, p. 175.

Degraef


Auteur

Véronique Degreef est sociologue, elle a mené de nombreuses missions de recherche et d'évaluation pour des centres universitaires belges et étrangers, des autorités publiques belges et des organisations internationales.