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Syndicalisme et partenariat conflictuel

Numéro 07/8 Juillet-Août 2006 par Georges Liénard

juillet 2006

Pour ana­ly­ser l’ac­tion sociale, il est néces­saire d’y inté­grer les conflits sociaux. La der­nière décen­nie et, en par­ti­cu­lier, la période se situant entre les mou­ve­ments qui ont résul­té de l’é­chec de la ten­ta­tive de conclure un nou­veau pacte social pour l’emploi et la sécu­ri­té sociale en 1993 et les mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion en lien avec […]

Pour ana­ly­ser l’ac­tion sociale, il est néces­saire d’y inté­grer les conflits sociaux.

La der­nière décen­nie et, en par­ti­cu­lier, la période se situant entre les mou­ve­ments qui ont résul­té de l’é­chec de la ten­ta­tive de conclure un nou­veau pacte social pour l’emploi et la sécu­ri­té sociale en 1993 et les mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion en lien avec le pacte de soli­da­ri­té entre les géné­ra­tions de 2005, consti­tue une période conflic­tuelle, de négo­cia­tion tem­po­rai­re­ment blo­quée, entre­mê­lée de divi­sion et de front com­mun entre les acteurs sociaux, mais aus­si de négo­cia­tion relan­cée. Plu­sieurs articles tentent de défi­nir les carac­té­ris­tiques prin­ci­pales de la conflic­tua­li­té et leur signification.
Edmond Maire, un ancien res­pon­sable de la CFDT fran­çaise, qua­li­fiait les rela­tions col­lec­tives comme un sys­tème de par­te­na­riat conflic­tuel. Pour com­prendre la dyna­mique sociale, l’a­na­lyse lie étroi­te­ment « concer­ta­tion » et « conflits » ou plus exac­te­ment pro­ces­sus de ges­tion des désac­cords et des conflits, et pro­ces­sus de négo­cia­tion débou­chant soit sur un com­pro­mis consi­dé­ré par les acteurs comme légi­time et rela­ti­ve­ment équi­li­bré au sens où il entraine des conces­sions de part et d’autre, soit sur un élar­gis­se­ment de l’es­pace de subor­di­na­tion sociale au pro­fit des groupes « dominants ».

En ados­sant l’un à l’autre ces deux mots, nous vou­lons signi­fier que nous ne pou­vons pas com­prendre la concer­ta­tion sans le conflit, ni le conflit sans la concer­ta­tion. Mal­gré leur anta­go­nisme, ces deux formes d’ac­tion ont ceci en com­mun de ser­vir le chan­ge­ment social « posi­tif ou néga­tif » même si les appa­rences nous font pen­ser le contraire sur­tout en ce qui concerne le conflit.
C’est sur le thème de la rela­tion entre conflit, concer­ta­tion et chan­ge­ment social, rela­tion qui peut, sous cer­taines condi­tions, construire des effets qui sont des « plus » pour les diverses par­ties pre­nantes plu­tôt que des « moins » pour une seule des par­ties, que se struc­turent les ana­lyses et les articles qui suivent. Pour ana­ly­ser cette arti­cu­la­tion, on peut se baser sur l’ap­port his­to­rique de la phi­lo­so­phie poli­tique et sur l’ap­port de l’a­na­lyse sociologique.

Paul Ricœur (1985) mobi­lise à la fois l’his­toire des idées poli­tiques et l’a­na­lyse phi­lo­so­phique pour défi­nir la démo­cra­tie poli­tique, sociale et éco­no­mique en fonc­tion de trois cri­tères. Ricœur défi­nit de la façon sui­vante ces trois cri­tères cen­traux : […] « est démo­cra­tique un État qui ne se pro­pose pas d’é­li­mi­ner les conflits mais d’in­ven­ter les pro­cé­dures leur per­met­tant de s’ex­pri­mer et de res­ter négo­ciables » (Ricœur, 1985) ; « […] dans une ligne plus proche de la tra­di­tion de Mon­tes­quieu que de celle de Rous­seau, la néces­si­té de divi­ser le pou­voir contre lui-même » (Ricœur, 1985) ; « […] par rap­port au pou­voir, je dirai que la démo­cra­tie est le régime dans lequel la par­ti­ci­pa­tion à la déci­sion est assu­rée à un nombre tou­jours plus grand de citoyens ». Ces trois cri­tères per­mettent d’exa­mi­ner com­ment et en quoi, l’ar­ti­cu­la­tion entre conflit, négo­cia­tion conflic­tuelle et concer­ta­tion débou­chant sur des rap­ports sociaux de coopé­ra­tion esti­mée juste pour une période don­née induit une dyna­mique de régu­la­tion sociale qui incor­pore des demandes de jus­tice dis­tri­bu­tive et procédurale.

En outre, la socio­lo­gie des conflits dans les for­ma­tions sociales capi­ta­listes d’Eu­rope occi­den­tale per­met, grâce aux apports d’Al­bert Hir­sch­man, d’a­na­ly­ser sous quelles condi­tions, cer­tains types de conflit peuvent être le ciment consti­tu­tif de la démo­cra­tie sociale et éco­no­mique à côté de la démo­cra­tie poli­tique (Hir­sch­man, 1995, a et b). Hir­sch­man pose la ques­tion : « Est-il pos­sible de dis­tin­guer deux varié­tés de conflits sociaux : ceux qui se soldent par un rési­du posi­tif d’in­té­gra­tion sociale et ceux qui déchirent la socié­té ? » (Hir­sch­man, 1995b). Il montre par ailleurs que les conflits divi­sibles, c’est-à-dire bri­co­lant de nou­velles équi­va­lences sociales entre les acteurs sociaux en conflit et débou­chant sur un com­pro­mis équi­li­bré qui, bien que com­po­sé de « plus et de moins » répar­tis de façon asy­mé­trique, per­mettent néan­moins de limi­ter les inéga­li­tés, par­fois de les réduire, et assurent un ciment social. Tan­dis que les conflits non divi­sibles de type « vain­queur-vain­cu » ou de type « mar­chés de vain­queurs acca­pa­reurs » induisent plu­tôt un rési­du néga­tif, peuvent conduire à des guerres sociales ou civiles et ne dotent pas les groupes et les indi­vi­dus d’une culture déve­lop­pée de ges­tion des conflits en vue de les sur­pas­ser en retrou­vant de nou­veaux équi­libres sociaux. Les conflits de type divi­sible peuvent être un fac­teur de déve­lop­pe­ment et d’in­té­gra­tion sociale.

Muni de ce regard sur la fonc­tion sociale des conflits, il est pos­sible de syn­thé­ti­ser quelle approche adop­ter dans l’a­na­lyse des conflits en Bel­gique et d’exa­mi­ner quels sont leurs apports à la construc­tion de la démo­cra­tie sociale et éco­no­mique dans divers domaines de la vie en société.

La diver­si­té des conflits

Notre regard sur la concer­ta­tion doit donc inté­grer le conflit mais pas dans un sens uni­voque. L’his­toire sociale ancienne et récente nous indique l’ex­trême diver­si­té des liens entre concer­ta­tion et conflit.

Il y a bien enten­du des mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion qui se mani­festent à la suite de l’é­chec d’une négo­cia­tion ou d’un blo­cage de la déci­sion. De façon tout à fait expli­cite, les mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion contre le plan glo­bal de 1993 ont été la consé­quence de l’in­ca­pa­ci­té des acteurs à conclure un nou­veau pacte social pour l’emploi et la sécu­ri­té sociale par exemple. Michel Capron ouvri­ra sa réflexion sur cet échec.

Il y a des conflits qui pré­cèdent ou servent la concer­ta­tion : on connait l’im­por­tante influence que les émeutes ouvrières de la fin du xixe siècle ont eue sur les com­mis­sions d’en­quêtes sur la condi­tion ouvrière et sur les pre­mières négo­cia­tions éta­blis­sant un début de sécu­ri­té sociale et le socle des rela­tions collectives.
Il y a des grèves qui par­ti­cipent à la construc­tion d’un acteur repré­sen­ta­tif et qui par-là même favo­risent la conclu­sion d’ac­cords col­lec­tifs. Pre­nons un exemple hors du champ des rela­tions indus­trielles : la grève des méde­cins. En 1963, celle-ci a cimen­té la consti­tu­tion d’un syn­di­ca­lisme médi­cal qui a joué un rôle et joue un rôle impor­tant dans le sys­tème de conven­tions médico-mutualistes.

Il y a des conflits qui forgent des iden­ti­tés, créent des soli­da­ri­tés et favo­risent la socia­li­sa­tion. En 1969 et 1970, deux grèves sau­vages, l’une dans les mines du Lim­bourg, l’autre chez Miche­lin, ont per­mis de créer des soli­da­ri­tés entre tra­vailleurs belges et étran­gers sur la ques­tion des condi­tions de tra­vail, mais ont éga­le­ment eu un effet de socia­li­sa­tion des tra­vailleurs étran­gers en leur per­met­tant de décou­vrir le sys­tème belge des rela­tions indus­trielles, les pro­cé­dures uti­li­sées, les usages et les organes ins­ti­tués ain­si que les condi­tions d’ac­cès. Quatre ans plus tôt une autre grève sau­vage, celle des ouvrières de la FN de Hers­tal, posait radi­ca­le­ment la ques­tion de l’é­ga­li­té de trai­te­ment et l’é­ga­li­té des trai­te­ments. Même si beau­coup de tra­vail reste à faire, ces conflits ont mis à l’ordre du jour la ques­tion de la dis­cri­mi­na­tion au sein du sala­riat que les syn­di­cats ont dénom­mée celle des « groupes spé­ci­fiques », ce qui a enri­chi le pro­gramme syn­di­cal des préoccupations.

Dans beau­coup de cas, le conflit consti­tue une condi­tion ou une moda­li­té d’ex­pres­sion d’une ques­tion sous forme d’un mécon­ten­te­ment et joue donc un rôle d’in­for­ma­tion, de révé­la­teur de ques­tions non réso­lues ou de nou­velles ques­tions sociales. C’est d’au­tant plus impor­tant pour le fonc­tion­ne­ment de la démo­cra­tie que les acteurs sociaux sont de plus en plus ins­ti­tu­tion­na­li­sés, ce qui crée une dis­tance entre ce qui se vit sur le ter­rain et ce qui s’ex­prime dans le champ des rela­tions collectives.

Ana­ly­ser les actions

Bien enten­du, c’est sou­vent à pos­te­rio­ri que la signi­fi­ca­tion pro­fonde des conflits sociaux émerge, y com­pris pour ceux qui sont au cœur de l’ac­tion. Au moment même, il est très dif­fi­cile d’a­na­ly­ser leur sens et, la média­ti­sa­tion aidant, les petites phrases de com­bat dominent les com­men­taires et les ana­lyses. Pour reprendre un exemple illustre lors de la grève des méde­cins, le Pre­mier ministre de l’é­poque a eu cette ter­rible sen­tence « J’es­père qu’on ne devra pas appe­ler ce temps, le temps des assas­sins », alors qu’à pos­te­rio­ri, ce conflit en se clô­tu­rant par les accords de la Saint-Jean (accord qua­dri­par­tite entre les orga­ni­sa­tions patro­nales, syn­di­cales, mutua­listes et des méde­cins), a per­mis une exten­sion de la soli­da­ri­té en assu­rance mala­die et « ouvert un grand ave­nir à la méde­cine ». Tout cela pour dire que si les prises de posi­tion et les com­men­taires à chaud ont une fonc­tion idéo­lo­gique d’im­pu­ta­tion de res­pon­sa­bi­li­té, de pro­duc­tion d’i­den­ti­té et de sym­boles dans des rap­ports sociaux ten­dus, il importe ensuite que d’une part, les acteurs impli­qués dans le conflit effec­tuent de façon plus dis­tan­ciée un tra­vail d’é­va­lua­tion et d’a­na­lyse et que d’autre part, les cher­cheurs effec­tuent un tra­vail rigou­reux et cri­tique d’a­na­lyse dont une des plus-values consis­te­ra dans le retour sous forme d’en­sei­gne­ment et de for­ma­tion des citoyens, des res­pon­sables sociaux et politiques.

Cette exi­gence d’é­va­lua­tion et d’a­na­lyse des conflits doit évi­ter, selon nous, d’emprunter trois che­mins d’interprétation.

D’a­bord, il y a l’in­ter­pré­ta­tion selon laquelle le conflit ne sert plus à rien, qu’il aurait fait son temps. Pire, il serait contre­pro­duc­tif par les couts qu’il entraine en frei­nant les réformes néces­saires. Ce fai­sant, on ignore le fait que si le conflit pose pro­blème par les per­tur­ba­tions qu’il pro­duit, il pose aus­si un pro­blème qui est l’ex­pres­sion d’un mécon­ten­te­ment au sein de rap­ports de pou­voir, mécon­ten­te­ment qui pour­rait prendre d’autres formes d’ex­pres­sion qui n’au­raient pas les mêmes effets d’in­for­ma­tion et de pro­duc­tion de normes. Il est dom­mage que les ana­lyses et com­men­taires des mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion contre des élé­ments du pro­jet de pacte de soli­da­ri­té entre les géné­ra­tions aient davan­tage por­té sur le pro­blème cau­sé par le conflit que sur le pro­blème expri­mé par le conflit et cela quoi qu’on pense de l’op­por­tu­ni­té d’a­voir fait une grève inter­pro­fes­sion­nelle sur la ques­tion. Bien enten­du, il y a des couts impu­tables à tout conflit, mais il y a éga­le­ment des couts au non-conflit car celui-ci peut don­ner libre cours à des formes de défec­tion ou de désen­ga­ge­ment plus pro­blé­ma­tiques (Hir­sch­man, 1995 a et b). Ce qu’on appelle le consen­sus mou dans le champ poli­tique ne sus­cite-t-il pas la crois­sance de l’abs­ten­tion ou de votes blancs, nuls ou pire de votes poujadistes ?

Un deuxième che­min d’in­ter­pré­ta­tion à évi­ter est celui qui pré­sente le conflit comme une patho­lo­gie sociale. Pen­ser le conflit comme patho­lo­gique est lar­ge­ment le fait de ceux qui consi­dèrent que toute forme d’é­change autre que celle qui s’o­père par le mar­ché est sous-opti­male. Ce fai­sant, on consi­dère que les acteurs sociaux et poli­tiques adoptent des com­por­te­ments iden­tiques à ceux de l’ho­mo œco­no­mi­cus. On peut pen­ser au point de vue d’un pro­fes­seur d’é­co­no­mie publié par le Tijd. Il affir­mait que le conflit lié au pro­jet de pacte de soli­da­ri­té entre les géné­ra­tions était le résul­tat d’un cal­cul ration­nel et par­fai­te­ment égoïste des quin­qua­gé­naires. Ce cal­cul les conduit à se mobi­li­ser pour faire payer la fac­ture de leur départ pré­coce du mar­ché du tra­vail à la géné­ra­tion sui­vante. La patho­lo­gie vien­drait du fait que le gou­ver­ne­ment décide de s’as­soir avec des lob­bys qui n’ont aucune légi­ti­mi­té et qui ne défendent que leurs inté­rêts par­ti­cu­liers (De Grauwe, 2006). Bien enten­du, la réa­li­té a bien plus d’é­pais­seur que cette repré­sen­ta­tion selon laquelle tout peut s’in­ter­pré­ter en fonc­tion de la seule ratio­na­li­té ins­tru­men­tale individuelle.

Une troi­sième inter­pré­ta­tion consi­dère les conflits contem­po­rains comme vides de sens. Si dans le pas­sé les rap­ports de domi­na­tion étaient clai­re­ment éta­blis, il n’en serait plus de même aujourd’­hui étant don­né la dif­fé­ren­cia­tion des rôles sociaux. On sait bien que le sta­tut social dans la pro­duc­tion peut être dif­fé­rent du sta­tut social dans la consom­ma­tion. Ce fait brouille les pistes d’in­ter­pré­ta­tion sim­pliste et rend la recherche de la signi­fi­ca­tion des conflits plus exi­geante. Les rai­sons pour les­quelles un conflit éclate ou n’é­clate pas sont de plus en plus diver­si­fiées. Il reste des conflits qui concernent le par­tage des gains de pro­duc­ti­vi­té, mais de plus en plus de conflits sont liés au sta­tut social, à la recon­nais­sance, et à la dimen­sion psy­cho­lo­gique et rela­tion­nelle des condi­tions de tra­vail ain­si qu’aux iden­ti­tés col­lec­tives confé­rées par les métiers.

Fran­çoise Pio­tet a mon­tré (Pio­tet, 2004) que la révo­lu­tion des métiers auto­rise des modes d’ac­tion col­lec­tive et indi­vi­duelle posi­tion­nés « hori­zon­ta­le­ment » par oppo­si­tion à une concep­tion ver­ti­cale des emplois.

Lorsque l’u­ni­ver­si­té enseigne les sciences sociales, elle doit non seule­ment se baser sur des recherches, dis­tin­guer net­te­ment le registre ana­ly­tique et le registre de l’en­ga­ge­ment, mais aus­si se situer à pro­pos de sa res­pon­sa­bi­li­té sociale face aux ten­sions et conflits qui tra­versent la socié­té. Elle ne peut faire l’é­co­no­mie d’un posi­tion­ne­ment par­ti­cu­lier. En effet, tout tra­vail d’in­ter­pré­ta­tion de l’ac­tion fait par­tie inté­grante du conflit et cela, plus que jamais dans une socié­té média­ti­sée qui s’y pro­jette. D’où la néces­si­té d’é­lu­ci­der les enjeux, de cla­ri­fier les rai­sons pour les­quelles des réformes sont pos­sibles ou non et enfin de sug­gé­rer des pistes de changement.

C’est ce qui consti­tue le moteur des ana­lyses pré­sen­tées dans les deux numé­ros de La Revue nou­velle1 qui ont vou­lu rendre compte — sans doute par­tiel­le­ment, mais de manière étayée — de la dyna­mique sociale actuelle.

  1. Pre­mière par­tie de ce dos­sier dans le n°6 de juin 2006, “Le social en questions”

Georges Liénard


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