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Solidarités publiques, vers un nouveau paradigme d’action

Numéro 8 - 2017 - emploi service public emploi (SPE) solidarité par Basilio Napoli

décembre 2017

Com­ment un ser­vice public de l’emploi peut-il répondre aux évo­lu­tions du « mar­ché du tra­vail » et, plus encore, aux trans­for­ma­tions pro­fondes des struc­tures de la socié­té ? Incar­nant la soli­da­ri­té dans une confi­gu­ra­tion par­ti­cu­lière de la pro­duc­tion repo­sant sur le sala­riat, peut-il encore trou­ver sa place à l’heure de l’économie de la fonctionnalité ?

Dossier

Un outil de solidarité générale

Le ser­vice public de l’emploi (SPE) a vu le jour après un pro­ces­sus poli­tique, éco­no­mique et social intense entre 1880 et 1910. Il est le fruit d’une véri­table alchi­mie (Cas­tel, 1995) entre des inté­rêts diver­gents. C’est un outil de soli­da­ri­té géné­rale fon­dée sur l’emploi dont le levier est le droit des tra­vailleurs et l’effet au moment de sa géné­ra­li­sa­tion (après la Seconde Guerre mon­diale) et qui per­met­tra un recul consi­dé­rable de la pau­vre­té1.

Le SPE est ain­si l’une des pièces tech­niques du sys­tème de sécu­ri­té sociale. Cette pièce est d’emblée ins­ti­tuée dans une pra­tique d’encadrement et de struc­tu­ra­tion des com­por­te­ments socioé­co­no­miques des tra­vailleurs et des employeurs2, inter­mé­diaire entre l’offre et la demande d’emploi pour amé­lio­rer le fonc­tion­ne­ment du mar­ché. Le SPE injecte de la norme dans les usages du mar­ché du tra­vail pour garan­tir un droit effec­tif des travailleurs.

Der­rière cet appa­reillage se révèle une forme de para­digme public de la soli­da­ri­té : un ordre d’État, cen­tré sur l’emploi qui garan­tit aux tra­vailleurs un accès à des pres­ta­tions sociales3 et rend réel l’État de droit. Par là, l’emploi devient une pièce mai­tresse du sys­tème de solidarité.

Quatre incidences majeures

Ce para­digme qui struc­ture la réa­li­té d’une soli­da­ri­té de masse va, à par­tir du début des années 1990, pro­gres­si­ve­ment entrer en crise comme suite à l’émergence de l’économie finan­cière, de nou­veaux rap­ports à la norme, de nou­velles formes d’entreprises et d’organisation du tra­vail et de la civi­li­sa­tion du réseau.

a. L’économie finan­cière : du sala­riat à l’«investariat »

L’émergence de l’économie finan­cière va tou­cher le modèle par sa recherche de maxi­mi­sa­tion du pro­fit et donc de dimi­nu­tion des couts. L’emploi struc­tu­ré par la sécu­ri­té sociale appa­rait alors à cer­tains égards trop rigide.

L’échange éco­no­mique tend à quit­ter le cadre de l’emploi. De nom­breux sta­tuts hybrides qui tra­duisent de nou­velles formes d’échanges se déve­loppent4.

D’une manière géné­rale, on assiste à une cer­taine dégra­da­tion de la condi­tion salariale.

b. De nou­veaux rap­ports à la norme : du Père aux pairs

L’exigence de plus en plus forte que le tra­vailleur prenne une part de risque dans l’entreprise, la moné­ti­sa­tion hors emploi des com­pé­tences, de même que l’avènement des poli­tiques actives de l’emploi qui condi­tionnent le droit au com­por­te­ment indi­vi­duel conduisent à une forte indi­vi­dua­li­sa­tion du rap­port à la norme.

De cette façon, émerge cor­ré­la­ti­ve­ment toute une série de com­por­te­ments adap­ta­tifs de sécu­ri­sa­tion que la socio­lo­gie va iden­ti­fier autour du concept de socié­té des pairs. Des pairs qui ne sont plus reliés par ce que Dufour (2017) nomme un « grand récit inter­dic­teur » qui cadre les règles déon­tiques5 du vivre ensemble par une réfé­rence uni­ver­selle appli­cable à tous, mais qui s’associent en com­mu­nau­tés d’appartenance, d’intérêt ou de risque.

La fonc­tion publique se trans­forme pro­gres­si­ve­ment de gar­dienne des règles à la régu­la­tion des usages, ce qui demande à l’exécutant de l’action publique de jus­ti­fier de sa légi­ti­mi­té en per­ma­nence non plus par son sta­tut, mais par les résul­tats de son action ain­si que de déve­lop­per une intel­li­gence fine et fiable de l’environnement socioé­co­no­mique et une com­pé­tence d’action stra­té­gique dans un cadre poli­ti­que­ment contraint.

L’individualisation du rap­port à la norme (De Munck et Verhoe­ven, 1997) ne per­met plus un trai­te­ment de masse stan­dar­di­sé. Donc à la mai­trise des acti­vi­tés par pro­ces­sus et pro­cé­dures, il faut ajou­ter une nou­velle voie, la mai­trise des acti­vi­tés par les métiers et les pra­tiques, ce qui demande d’équiper le SPE en dis­po­si­tifs de ges­tion des res­sources humaines et mana­gé­riales nou­velles comme la ges­tion des connais­sances, le mana­ge­ment de l’intelligence col­lec­tive, la sécu­ri­sa­tion de l’autonomie professionnelle.

c. L’intelligence arti­fi­cielle : du travailleur/employeur à l’acteur

Ce qu’on nomme l’économie numé­rique et l’ubérisation du mar­ché du tra­vail n’est, plus que pro­ba­ble­ment, qu’un ava­tar, une forme d’aboutissement logique de l’économie finan­cière. Elle a, pour des rai­sons de com­pé­ti­ti­vi­té, reje­té à la péri­phé­rie les risques et les inves­tis­se­ments en les confiant à des sous-trai­tants et main­te­nant aux tra­vailleurs eux-mêmes6 dans de nou­velles formes d’organisation du tra­vail vir­tua­li­sées où l’entreprise est dans la rue et dans les chau­mières et n’est iden­ti­fiable que par son logo.

L’économie numé­rique quitte alors pro­gres­si­ve­ment la socié­té sala­riale avec ses normes qui rendent linéaires les par­cours de vie, soli­di­fient le mar­ché du tra­vail et s’appuient sur la puis­sance de l’État pour entrer dans un monde plus oppor­tu­niste, contin­gent et créa­tif, cen­tré sur l’entreprise comme réfé­rence et non plus l’État.

Ce qui carac­té­rise cette nou­velle forme d’entreprise est sa prise de mai­trise de pro­cess via le logi­ciel « cette pièce d’intelligence » (Escaude, 2016) qui en quelque sorte dif­fuse l’entreprise dans le tis­su vivant de la cité. Cette ato­pie7 entre­pre­neu­riale n’est pas sans poser ques­tion par rap­port à l’exercice de l’État de droit et au rôle de son ser­vice public de l’emploi.

Donc, pour exer­cer sa res­pon­sa­bi­li­té, le SPE doit s’inscrire à terme comme acteur réfé­ren­çant le sys­tème en injec­tant de la norme sociale dans les usages, ce qui est très dif­fé­rent d’exécuter la loi.

La pos­ture d’acteur de soi devient une norme d’accès à l’emploi. Cette carac­té­ris­tique de l’ère numé­rique crée de l’inattendu dans les inter­ac­tions. La mai­trise de l’inattendu pour le bien durable de tous devient alors un nou­vel espace de res­pon­sa­bi­li­té du SPE que l’on voit pro­gres­si­ve­ment s’installer au tra­vers des demandes et des cri­tiques éma­nant tant des citoyens que des tutelles ou des médias.

d. La com­plexi­té : du sta­tut au réseau

En fait, ce que l’émergence du numé­rique exprime dans nos socié­tés, c’est l’avènement de la « civi­li­sa­tion réseau » qui efface pro­gres­si­ve­ment la struc­ture hié­rar­chique ayant pré­si­dé jusqu’ici au fonc­tion­ne­ment des orga­ni­sa­tions humaines ce qui pose la ques­tion de l’avenir de l’autorité8, du mode de jus­ti­fi­ca­tion de la gou­ver­nance. Cela signi­fie donc la perte, sans doute irré­mé­diable, de repères stables, de réfé­rences uni­ver­selles et une com­plexi­fi­ca­tion résul­tant des rap­ports sociaux ain­si qu’une aug­men­ta­tion de l’hétérogénéité de la socié­té (Spé­cia­li­sa­tion et diver­si­té fonc­tion­nelle)9.

Tou­te­fois, des réponses à cette nou­velle struc­ture mul­ti­po­laire du pou­voir existent.

Le réseau est le mode orga­ni­sa­tion­nel effi­cace, c’est-à-dire la capa­ci­té humaine à agir sur le réel. Il se carac­té­rise par la dimen­sion mul­ti­li­néaire des inter­ac­tions sur un plan hori­zon­tal et s’oppose à un sys­tème ver­ti­cal uni­li­néaire. On passe de cette façon d’une pyra­mide à une trame. Les ques­tions de pou­voir cèdent alors le pas à celles d’autorité. En résu­mé, le pou­voir s’exerce sur un objet, l’autorité est recon­nue par un sujet. La ques­tion de l’adhésion, de la par­ti­ci­pa­tion libre à un but com­mun (Era­ly, 2011) devient un nou­veau point d’appui orga­ni­sa­tion­nel de l’action publique.

On ne gou­verne donc plus par décret mais par recon­nais­sance. L’autorité doit donc construire et pré­ser­ver la légi­ti­mi­té fon­da­trice de son rôle hié­rar­chique non plus par son exis­tence ins­ti­tuée mais par ses fina­li­tés, l’efficacité et la qua­li­té rela­tion­nelle qu’elle déploie.

Pour le ser­vice public de l’emploi, il s’impose de trans­for­mer les pra­tiques du pou­voir néces­saires à l’exercice de ses res­pon­sa­bi­li­tés publiques. Il doit pas­ser d’un enca­dre­ment par la règle à une gou­ver­nance par la média­tion. Ce qui, dans la pra­tique, se tra­duit par une ges­tion indi­vi­duelle et col­lec­tive des risques et des oppor­tu­ni­tés dans le champ de l’activité socioé­co­no­mique10.

Vers un nouveau paradigme

La ques­tion de la soli­da­ri­té, fon­de­ment du SPE, se pose alors pour lui en des termes tota­le­ment nou­veaux. Les nou­velles formes de moné­ti­sa­tion de la com­pé­tence qui émergent sur le mar­ché du tra­vail11 mettent au défi le SPE sur ses dimen­sions ins­ti­tu­tion­nelles, orga­ni­sa­tion­nelles, pro­fes­sion­nelles et tech­niques pour main­te­nir une soli­da­ri­té réelle à large échelle.

Une pre­mière approche d’un nou­veau para­digme d’action publique s’est concré­ti­sée autour des poli­tiques actives de l’emploi. Ces poli­tiques pour­suivent l’objectif décla­ré de sau­ve­gar­der le sys­tème de soli­da­ri­té en mobi­li­sant l’acteur. L’hypothèse est que si le citoyen est acteur et fait ce qu’il faut, le mar­ché du tra­vail répon­dra. Il y a donc un devoir citoyen à recher­cher acti­ve­ment l’emploi et un devoir de l’État de don­ner à ce citoyen les res­sources néces­saires. Deux logiques viennent struc­tu­rer ce qui consti­tue une nou­velle vision de la soli­da­ri­té : la logique de la res­pon­sa­bi­li­sa­tion et la logique de la sécu­ri­sa­tion (Arns­per­ger, 2001 ; 2006).

Ce fai­sant, on change de para­digme. D’un droit condi­tion­né par une situa­tion sociale, on entre dans un droit condi­tion­né en plus par un com­por­te­ment adé­quat (Chelle, 2013).

Le SPE vit là une réelle rup­ture. D’acteur du droit et de la soli­da­ri­té comme pro­duc­teur, il devient le cen­seur des actions et le pour­voyeur des moyens dis­po­nibles. Com­ment peut-il por­ter une soli­da­ri­té publique nou­velle dans ses pra­tiques ? Com­ment peut-il encore garan­tir le droit alors que son action peut poten­tiel­le­ment mettre en péril l’accès aux droits ? Quels leviers peut-il uti­li­ser pour inter­ve­nir sur un mar­ché du tra­vail de plus en plus cen­tré sur l’acteur, les par­cours, les usages ? Com­ment orga­ni­ser l’agir soli­daire public dans un contexte de par­cours et de res­pon­sa­bi­li­sa­tion indi­vi­duelle et non plus de ges­tion de masse ?

Une stratégie par les « capabilités »

Les don­nées nou­velles pour le SPE sont donc l’acteur, le réseau, les usages qui suc­cèdent à l’emploi12, au sta­tut, aux règles. Mais com­ment agen­cer ces nou­velles don­nées dans une action publique efficace ?

L’acteur, il s’agit de le mobi­li­ser dans un contexte géné­ral de bien com­mun. Il n’est pas seule­ment le citoyen mais aus­si l’entreprise et les institutions.

Le réseau qui est une nou­velle forme d’action publique où de nom­breux acteurs auto­nomes s’associent sous l’impulsion du SPE pour un but com­mun défi­ni autour de l’activité socioéconomique.

Les usages qu’il s’agit pour le SPE de visi­bi­li­ser et d’évaluer à l’aune des prin­cipes de soli­da­ri­té, de jus­tice et de bien commun.

Nous voyons bien que nous sor­tons alors du para­digme de l’État vu comme pour­voyeur des soli­da­ri­tés pour entrer dans celui d’un État comme garant d’un bien com­mun effec­tif ain­si que l’expriment Dar­dot et Laval dans leur concept de ser­vice public comme ins­ti­tu­tion du com­mun : « La ques­tion est donc de savoir com­ment trans­for­mer des ser­vices publics pour en faire des ins­ti­tu­tions du com­mun ordon­nées aux droits d’usage com­mun et gou­ver­nées démo­cra­ti­que­ment. Il s’agirait non plus de conce­voir l’État comme une gigan­tesque admi­nis­tra­tion cen­tra­li­sée, mais plu­tôt comme un garant ultime des droits fon­da­men­taux des citoyens au regard de la satis­fac­tion de besoins col­lec­ti­ve­ment jugés essen­tiels…» (2014, p. 515).

Ce qui veut dire que le SPE se doit de per­mettre au citoyen un accès à une acti­vi­té socioé­co­no­mique digne, de sécu­ri­ser les par­cours d’activité éco­no­mique quels qu’en soient les formes et les sta­tuts, de garan­tir dans les usages des mar­chés des méca­nismes de soli­da­ri­té adap­tés à la flexi­bi­li­té grandissante.

C’est là que le concept de capa­bi­li­té d’A. Sen, qui défi­nit la capa­ci­té qu’a une per­sonne à mobi­li­ser les res­sources pour réa­li­ser ce qu’elle estime bien pour elle, nour­rit une idée stra­té­gique encore en phase d’analyse et de test : l’approche par les capa­bi­li­tés. Il faut en mesu­rer les consé­quences ins­ti­tu­tion­nelles, orga­ni­sa­tion­nelles et pro­fes­sion­nelles pour le SPE.

« Une capa­bi­li­té est donc un vec­teur de modes de fonc­tion­ne­ment expri­mant la liber­té, pour un indi­vi­du, de choi­sir entre dif­fé­rentes condi­tions de vie » (Mon­net, 2007).

La capa­bi­li­té exige à la fois l’existence de res­sources13, mais aus­si d’instruments pour pou­voir mobi­li­ser ces ressources.

L’approche par les capa­bi­li­tés per­met au SPE de garan­tir l’accès à un bien com­mun face à une diver­si­té gran­dis­sante de situa­tions et de par­cours car elle lui per­met de sor­tir d’une logique nor­ma­tive stricte fon­dée sur un bien uni­ver­sel iden­tique pour tous. C’est une approche qui per­met de per­son­na­li­ser l’action publique tout en ten­dant à pré­ser­ver une forme de jus­tice sociale.

De cette manière, le SPE sau­ve­garde son éthos d’origine, à savoir agir pour le bien et le droit des tra­vailleurs dans une logique de soli­da­ri­té effective.

Cette approche per­met d’éviter le piège dénon­cé par Chelle (2012) qui pour­rait consis­ter, dans le cadre des poli­tiques actives de l’emploi, à trans­for­mer l’action publique en admi­nis­tra­tion du mérite.

Ce qui fait la spé­ci­fi­ci­té de l’approche stra­té­gique par les capa­bi­li­tés du SPE est qu’elle ne s’adresse pas qu’aux per­sonnes, mais aus­si aux ter­ri­toires d’action et aux par­ties pre­nantes. Elle consti­tue alors une sorte de chaine qui unit les déci­deurs socioé­co­no­miques et poli­tiques, les ser­vices publics, les entre­prises, les asso­cia­tions aux citoyens à tra­vers une action com­mune. Cette chaine forme alors une sorte de réseau d’actions qui pour­suivent une même fina­li­té : la capa­bi­li­té des citoyens. Elle forme en quelque sorte ce qu’on pour­rait nom­mer un ter­ri­toire propre à déve­lop­per ses aptitudes.

L’objectif du SPE dès lors est de créer les condi­tions tech­niques, orga­ni­sa­tion­nelles, ins­ti­tu­tion­nelles et pro­fes­sion­nelles à la capa­bi­li­té citoyenne sur le champ de l’activité socioéconomique.

Un défi institutionnel, organisationnel et professionnel

Ins­ti­tu­tion­nel

L’histoire ins­ti­tu­tion­nelle com­plexe a comme abou­tis­se­ment que les SPE sont glo­ba­le­ment atten­dus sur l’emploi dans sa forme tra­di­tion­nelle de tra­vail sala­rié. Les acti­vi­tés d’échanges éco­no­miques, les pra­tiques entre­pre­neu­riales nou­velles, les nou­veaux usages etc. leur échappent de fait puisque c’est l’emploi qui leur est assi­gné par leurs auto­ri­tés. Ils ne sont donc plus habi­li­tés à inter­ve­nir sur le mar­ché du tra­vail au sens large et sur ses usages comme initialement.

Ils sont aujourd’hui ins­ti­tués comme ges­tion­naires des leviers cen­sés faire dimi­nuer le chô­mage et pro­mou­voir l’emploi : l’accompagnement des deman­deurs d’emploi, l’intermédiation entre l’offre et la demande d’emploi, la lutte contre les pénu­ries de main‑d’œuvre, la for­ma­tion ou encore la ges­tion des aides publiques à l’emploi. Or, la stra­té­gie par les capa­bi­li­tés trans­forme ipso fac­to le rôle et la pos­ture ins­ti­tu­tion­nelle des SPE.

Comme les usages sortent du cadre de l’emploi au sens clas­sique, les SPE doivent pou­voir inter­ve­nir pour le bien et la soli­da­ri­té dans un champ plus vaste et plus com­plexe qu’est l’activité d’échange éco­no­mique où de mul­tiples formes de moné­ti­sa­tion de la com­pé­tence apparaissent.

L’approche par les capa­bi­li­tés demande d’intervenir sur l’ensemble des res­sources et leviers pour favo­ri­ser une inser­tion durable et de qua­li­té. Elle implique que les SPE élar­gissent leur champ d’intervention à de nou­velles formes d’échanges éco­no­miques et aus­si à des acti­vi­tés hors de ce champ.

C’est tout le cadre ins­ti­tu­tif qui est là interrogé.

Orga­ni­sa­tion­nel

Pour entrer dans les capa­bi­li­tés, il faut pou­voir relier les res­sources, les ins­tru­ments, les per­sonnes et les orga­ni­sa­tions ! C’est lit­té­ra­le­ment une nou­velle gou­ver­nance qui ne peut tenir en termes de bien public que si les acteurs et par­ties pre­nantes adhèrent à un pro­jet com­mun et que cette adhé­sion trouve ses relais et processus.

Le défi orga­ni­sa­tion­nel est énorme et se pose moins sur le registre de la struc­ture que sur celui du fonc­tion­ne­ment. C’est une ques­tion de mana­ge­ment des ter­ri­toires d’action publique dont les formes nou­velles sont encore à inven­ter et qui doivent répondre à une nou­velle façon de régu­ler la res­pon­sa­bi­li­té publique.

C’est tout le cadre socio­po­li­tique qui est là interrogé.

Pro­fes­sion­nel

Tous les métiers du ser­vice public sont concer­nés et ce, au niveau du sens, des agir et des savoirs.

Le sens n’est plus l’emploi comme fina­li­té mais la digni­té citoyenne. L’emploi est et reste un objec­tif pri­vi­lé­gié car il demeure le pre­mier cri­tère d’intégration sociale.

L’agir n’est plus seule­ment l’intermédiation mais aus­si la mobi­li­sa­tion de l’acteur14. Et à ce sujet, de lourdes ques­tions éthiques sont pen­dantes. C’est tout ce que dénonce O. Vran­cken (Aifris, 2015) autour du tra­vail sur soi comme condi­tion d’intégration sociale. Les capa­bi­li­tés devraient pou­voir répondre tech­ni­que­ment à cette ques­tion dans la mesure où à l’exigence de tra­vail sur soi cor­res­pond l’exigence d’un sys­tème public propre à déve­lop­per des capacités.

Les savoirs sont en com­plète muta­tion. Les métiers qui mobi­lisent des savoirs tech­niques exé­cu­tifs doivent déve­lop­per des savoirs réflexifs créa­tifs pour répondre effi­ca­ce­ment aux situa­tions. Toute une ges­tion nou­velle des com­pé­tences doit là s’inventer dont il n’existe pas aujourd’hui de modèle adéquat.

C’est tout le cadre mana­gé­rial public qui est ain­si interrogé.

Conclusion

Toute une série d’évolutions de l’environnement mettent en ques­tion la mise en œuvre d’une logique de soli­da­ri­té par le SPE.

De plus, le déve­lop­pe­ment de l’économie de la fonc­tion­na­li­té où l’usage sup­plante la pro­prié­té et sa pro­pa­ga­tion via des pla­te­formes numé­riques en peer to peer ne sont pas sans poser des ques­tions lourdes par rap­port aux risques d’atomisation du travail.

Dans ces condi­tions, les ser­vices publics de l’emploi ont un rôle essen­tiel à jouer pour don­ner un conte­nu effec­tif à une soli­da­ri­té future.

Dès lors, les SPE ont l’ambition d’accompagner et de sou­te­nir les tra­vailleurs dans la ges­tion de leur par­cours pro­fes­sion­nel et, en par­ti­cu­lier, pour favo­ri­ser une inser­tion durable et de qua­li­té à par­tir d’occupations pré­caires, pour les aider à gérer les tran­si­tions professionnelles.

Cette ambi­tion passe aus­si, par exemple, par des actions per­met­tant la réorien­ta­tion des tra­vailleurs en cours de car­rière ou leur main­tien à l’emploi sans pas­ser par la case « chômage ».

Ce sou­tien à appor­ter aux tra­vailleurs dans la ges­tion de leur par­cours pro­fes­sion­nel demande qu’il soit mis en œuvre en tenant compte des trois dimen­sions suivantes :

  • La diver­si­té et la com­plexi­té des situa­tions imposent que l’alliance de dif­fé­rents acteurs (pou­voirs publics, entre­prises, asso­cia­tions, tra­vailleurs, opé­ra­teurs pri­vés, etc.) soit sys­té­ma­ti­que­ment recher­chée et mobilisée.
  • L’accessibilité aux outils et aux dis­po­si­tifs doit être garan­tie aux bénéficiaires.
  • Les per­sonnes doivent être mises en capa­ci­té durable de gérer dans la plus grande auto­no­mie leur par­cours professionnel.

Fon­da­men­ta­le­ment, une des voies envi­sa­geables et réa­li­sables, même si elle est ambi­tieuse, repose sur une approche par les capa­bi­li­tés, approche qui peut consti­tuer une stra­té­gie publique inno­vante afin de répondre aux défis des soli­da­ri­tés nouvelles.

Cet article et les points de vue qui y sont expri­més n’engagent que leur auteur. Ils ne pour­raient en aucune manière enga­ger le Forem (Office wal­lon de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et de l’emploi).

  1. Lorsque Beve­ridge pro­pose d’instituer le bureau de pla­ce­ment public (1910) c’est devant la com­mis­sion royale de lutte contre la pau­vre­té et la détresse humaine.
  2. Par exemple, les règles de la dis­po­ni­bi­li­té et de l’emploi convenable.
  3. Par exemple, un reve­nu de rem­pla­ce­ment ou l’accès à des aides à l’emploi.
  4. Des formes que P. Gro­gens nomme « inves­ta­riat » comme suc­cé­dant au sala­riat (voir point c.). L’analyse de Laz­za­ra­to (2011) montre le pro­ces­sus où le tra­vail se moné­tise de moins en moins par l’emploi, mais par l’investissement ce qui revient sou­vent à s’endetter pour le tra­vailleur. Il est tenu éco­no­mi­que­ment à créer son entre­prise pour tra­vailler. Laz­za­ra­to va obser­ver par exemple que la plus grande entre­prise de trans­port des États-Unis ne pos­sède aucun camion. Elle orga­nise le tra­vail avec les tra­vailleurs qui ont inves­ti dans l’achat d’un camion.
  5. Inter­dire, exi­ger, autoriser.
  6. C’est le phé­no­mène où le tra­vailleur prend le risque du mar­ché en charge. Par exemple, Deli­ve­roo ne paie plus le temps, mais uni­que­ment la course. Le risque client est donc à charge du travailleur.
  7. Par­tout et nulle part. Sans lieu (topos) défi­ni. Les entre­prises « inter­net native » sont extrê­me­ment vola­tiles et vont inves­tir des lieux en fonc­tion d’évènements et les quit­ter rapidement.
  8. Voir A. Era­ly, L’avenir de l’autorité (2011) où la ques­tion de la légi­ti­mi­té com­mu­ni­ca­tion­nelle de l’autorité sup­plante pro­gres­si­ve­ment celle du statut.
  9. Tain­ter (2013) iden­ti­fie une socié­té com­plexe comme ayant déve­lop­pé des acti­vi­tés spé­cia­li­sées (tout le monde ne fait pas la même chose) et ayant struc­tu­ré des fonc­tions dif­fé­rentes (la jus­tice, la défense, le cultuel etc.). Ce qui carac­té­rise une socié­té com­plexe est donc son hété­ro­gé­néi­té. La glo­ba­li­sa­tion aug­mente la com­plexi­té par l’émergence de spé­cia­li­sa­tions et de fonc­tions nouvelles.
  10. En effet, puisque c’est l’acteur qui est la clef de l’action publique et qu’il y a un cadre géné­ral néces­saire à cette action pour le bien de la socié­té, le ser­vice public ne peut plus seule­ment appli­quer la règle. Il doit aus­si tenir compte des condi­tions de l’acteur, de ses risques et opportunités.
  11. Uber, free­lance, coopé­ra­teur, etc.
  12. L’emploi est tou­jours là, mais il passe d’objet struc­tu­ré et struc­tu­rant à une des fina­li­tés de l’action publique.
  13. Les biens pre­miers selon Rawls, mais dont la pos­ses­sion, pour Sen, ne suf­fit pas à garan­tir une jus­tice. Il faut en plus que la per­sonne puisse en faire un usage libre pour réa­li­ser ses choix.
  14. Faire appel à l’acteur dans les nou­velles soli­da­ri­tés demande que le citoyen tra­vaille sur lui-même. C’est toute l’émergence dans nos socié­tés du tra­vail sur soi comme condi­tion d’intégration qu’O. Vran­cken a analysé.

Basilio Napoli


Auteur

licencié en sciences économiques appliquées et diplômé en administration des affaires publiques, directeur général Emploi (Forem)