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Solidarité, condescendance, estime. Sortir de la fosse aux Wallons

Numéro 2 - 2015 par Lechat Benoît

mars 2015

L’automne poli­tique s’annonce cru­cial pour les rap­ports entre les Wal­lons, les Bruxel­lois et les Fla­mands. Le résul­tat des élec­tions du 13 juin pèse­ra lour­de­ment sur les négo­cia­tions que devrait ten­ter d’organiser le Pre­mier ministre fédé­ral. Mais quels qu’en soient les résul­tats, on peut se deman­der si davan­tage que la répar­ti­tion du pou­voir ou des moyens des pou­voirs publics, les rela­tions « com­mu­nau­taires » ne mobi­lisent pas d’abord les repré­sen­ta­tions que l’on se fait de soi et de l’autre. Entre le refou­le­ment des iden­ti­tés, qui débouche sur leur déchai­ne­ment violent, et la recon­nais­sance des dif­fé­rences, qui peuvent mena­cer les équi­libres fédé­raux, la voie de l’équilibre est plus que jamais étroite. Conci­lier iden­ti­tés et soli­da­ri­té reste le défi belge par excellence.
Ce texte, que nous repu­blions en hom­mage à Benoît Lechat, est paru pour la pre­mière fois dans le numé­ro 8 d’aout 2004.

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Dans Le Soir du 15 juin, Luc Del­fosse signait un édi­to­rial consa­cré aux résul­tats des élec­tions régio­nales et euro­péennes sous le titre « Bel­gique-Bel­gië ter­mi­nus ». Sans point d’interrogation, en lais­sant tout au plus au forum ins­ti­tu­tion­nel qui s’ouvrira à l’automne le soin d’établir le « temps qu’il nous reste à vivre ensemble pour de bon ». La rai­son de cette dra­ma­ti­sa­tion ? Deux tiers des Fla­mands ont émis « un vote racra­po­té, un vote égoïste, un vote de nou­veau riche ». Un vote pour des par­tis poli­tiques qui ne ver­raient dans les fran­co­phones qu’une « clique de vanu­pied qui n’en touche pas une, en rap­porte encore moins ». Et l’éditorialiste d’inviter les élus fran­co­phones à faire preuve de la plus grande fer­me­té par rap­port aux poli­tiques fla­mands en oppo­sant un « non » en majus­cules à toute nou­velle reven­di­ca­tion « de nature à pré­ci­pi­ter misé­ra­ble­ment l’inégalité entre les Com­mu­nau­tés. Et les Belges qui, pour l’heure, les habitent ». La pos­ture est clas­sique. Ce qui l’est moins, c’est le ton. Il y a bien long­temps que les médias et les poli­tiques fran­co­phones jurent que si les Fla­mands conti­nuent d’avancer de nou­velles reven­di­ca­tions de déles­tage de l’État fédé­ral, il faut leur oppo­ser la « fin de la Bel­gique » et, par exemple, une redis­cus­sion des fron­tières entre Régions. Mais jusqu’ici, la ten­dance était plu­tôt de s’en tenir à un sub­til — et très apo­li­tique — dis­tin­guo entre les habi­tants de la Flandre et la classe poli­tique fla­mande. Or, cette fois, ce sont les élec­teurs fla­mands qui sont direc­te­ment pris à par­tie. À rai­son, car ce sont bien eux qui donnent leurs voix à des par­tis qui ne font aucun mys­tère de leurs inten­tions en matière ins­ti­tu­tion­nelle. Ce sont eux éga­le­ment qui légi­ti­ment un dis­cours poli­tique qui a ten­dance à cari­ca­tu­rer les fran­co­phones en pro­fi­teurs vivant aux dépens des Fla­mands. Mais en se regar­dant dans le miroir d’une cer­taine cari­ca­ture fla­mande, quelle image d’eux-mêmes aper­çoivent les francophones ?

Les voies de la condescendance

La cari­ca­ture de Kroll qui a accom­pa­gné l’éditorial de Luc Del­fosse est très révé­la­trice. Des bour­geois endi­man­chés (des femmes en man­teaux de four­rure por­tant des col­liers de dia­mant) viennent voir des Wal­lons dans une fosse du zoo d’Anvers. Ceux-ci sont tout nus, pauvres, ado­ra­teurs du PS et d’Elio Di Rupo. Et fata­le­ment, ils sont dépen­dants. Une des femmes ne dit-elle pas à un gamin « arrête de les nour­rir, qu’on t’a dit » ? Sous-enten­du, ils sont déjà nour­ris. Com­ment d’ailleurs pour­rait-il en être autre­ment quand on est par­qué dans une fosse entou­rée de murs ? N’est-on pas condam­né à l’oisiveté (jouer aux cartes, se balan­cer à un pneu de voi­ture…). Juché sur un mon­ti­cule de terre, Elio Di Rupo semble cepen­dant bien fier de son pou­voir. Il agite les bras en l’air, dans un déso­pi­lant déca­lage avec le dithy­rambe que Béné­dicte Vaes consacre quelques cen­ti­mètres plus haut au pré­sident du PS qu’elle com­pare à un sphinx dont la « sta­ture énig­ma­tique per­met de domi­ner plus encore ses concur­rents, for­cés de guet­ter au PS les signes de leur des­tin ». Le des­sin donne à pen­ser que ce sont les Fla­mands qui (re) découvrent les Wal­lons (« Ils ne sont pas vrai­ment comme nous »), mais on pour­rait tout autant sou­te­nir que ce qui est mis en scène, c’est la redé­cou­verte plus ou moins éton­née de l’existence, quelque part au nord de la fron­tière lin­guis­tique, de gens dont on sup­pose qu’ils portent un regard condes­cen­dant sur leurs voi­sins fran­co­phones. En écho, les Fla­mands per­ce­vront sans doute une forme de mépris tout aus­si condes­cen­dant dans l’accusation de « nou­veaux riches » lan­cée par les Wal­lons à leur égard.

Un potlatch belge ?

La condes­cen­dance, c’est-à-dire une atti­tude de dédain ou de mépris par laquelle on cherche à expri­mer une supé­rio­ri­té, carac­té­rise assez bien l’état actuel des rela­tions entre les com­mu­nau­tés belges. Une condes­cen­dance dont l’origine pour­rait être recher­chée dans la manière sui­vant laquelle cha­cune des grandes com­mu­nau­tés per­çoit la soli­da­ri­té entre les Belges. Par maints aspects, les rap­ports entre les Fla­mands et les Wal­lons res­semblent à un pot­latch, cette forme d’échange pré­mar­chand décrite par Mar­cel Mauss dans cer­taines socié­tés archaïques. Un échange régi par la triple obli­ga­tion de don­ner, de rece­voir et de rendre. Mais il s’agirait d’un pot­latch en train d’échouer. Parce que loin de se conclure à la satis­fac­tion de cha­cun des par­ti­ci­pants, il tour­ne­rait à la confu­sion sur l’interprétation de ce qui a été don­né et de ce qui doit être ren­du. Selon les Wal­lons, les trans­ferts dont ils béné­fi­cient actuel­le­ment de la part de la Flandre seraient le juste retour d’une soli­da­ri­té qu’ils ont eux-mêmes assu­mée envers les Fla­mands jusqu’au début des années soixante, à une époque où la richesse belge dépen­dait sur­tout de la puis­sance éco­no­mique de la Wal­lo­nie. Cette repré­sen­ta­tion se double de l’idée que les Fla­mands auraient pro­fi­té de leur posi­tion majo­ri­taire dans l’État belge pour détour­ner des moyens dont la Wal­lo­nie avait besoin pour sa propre recon­ver­sion. En revanche, du côté fla­mand, on estime que ces trans­ferts Sud-Nord (quand on recon­nait leur exis­tence) ont eu pour coro­laire une domi­na­tion cultu­relle, poli­tique, éco­no­mique et sociale de la Flandre par les fran­co­phones. Les Fla­mands ne devraient leur réta­blis­se­ment éco­no­mique qu’à eux-mêmes. Celui-ci se serait fait en dépit de la Bel­gique. Enfin, aujourd’hui, cette même Bel­gique, « ins­tru­men­ta­li­sée » par les fran­co­phones, entra­ve­rait le déve­lop­pe­ment de la Flandre en lui impo­sant une cou­teuse soli­da­ri­té. Une vision que les fran­co­phones jugent en retour outra­geante et humi­liante. Plus per­sonne n’y retrou­ve­rait donc vrai­ment son compte. D’où cette atti­tude de condes­cen­dance bles­sée, au nord comme au sud de la fron­tière lin­guis­tique. Comme le dit Mar­cel Mauss, « le don non ren­du rend encore infé­rieur celui qui l’a accep­té, sur­tout quand il est reçu sans esprit de retour » (Essai sur le don, p. 258). La soli­da­ri­té « subie » sans pers­pec­tive de « rendre » consti­tue un double affront. À la fois pour celui qui donne et ne reçoit rien en retour et pour celui qui reçoit et s’humilie de ne rien pou­voir rendre.

Solidarités à plusieurs niveaux

Mais en Bel­gique, qui serait l’obligé de qui ? Fla­mands, Wal­lons et Bruxel­lois divergent sur les dettes et aus­si sur le niveau auquel elles se contractent. Le sys­tème belge qui est basé sur la coexis­tence de soli­da­ri­tés à plu­sieurs niveaux ne faci­lite pas la tâche, d’autant qu’il n’a pas tou­jours été fédé­ral. Il y a, d’une part, au niveau de la sécu­ri­té sociale et des com­pé­tences fédé­rales, une soli­da­ri­té entre les per­sonnes fon­dée sur le prin­cipe de l’assurance et de l’appartenance com­mune au monde du tra­vail ou à la fédé­ra­tion belge. Il y a, d’autre part, une soli­da­ri­té entre les Régions et les Com­mu­nau­tés, basée notam­ment sur l’intérêt bien com­pris de ne pas voir son voi­sin le plus proche plon­gé dans une disette des­truc­trice de sa propre acti­vi­té éco­no­mique. Si dans les repré­sen­ta­tions d’une part crois­sante de l’opinion publique fla­mande, le pri­mat est don­né à la soli­da­ri­té inter­ré­gio­nale (entre les Régions), chez les fran­co­phones, l’accent reste davan­tage mis sur la réci­pro­ci­té inter­per­son­nelle entre citoyens-tra­vailleurs belges, quelle que soit la Région à laquelle ils appar­tiennent. Dans la repré­sen­ta­tion fla­mande, cette soli­da­ri­té doit être « objec­tive », mesu­rable et tou­jours réver­sible. À chaque Région d’établir ensuite de manière auto­nome com­ment elle répar­tit le pro­duit de cette soli­da­ri­té entre ses habi­tants. En revanche, le modèle social-démo­crate domi­nant en Wal­lo­nie reste celui d’un atta­che­ment à une sécu­ri­té sociale inter­per­son­nelle. Parce qu’elle a pré­ci­sé­ment per­mis de sor­tir des notions pré­mo­dernes de cha­ri­té et d’assistance. Parce qu’elle libère les indi­vi­dus des liens sociaux de proxi­mi­té et des sys­tèmes d’allégeances de toutes natures. Et impli­ci­te­ment, ce dont les fran­co­phones accusent les Fla­mands, c’est de chan­ger les règles du jeu en cours de par­tie. En dépla­çant le niveau de la soli­da­ri­té de la citoyen­ne­té belge au niveau inter­ré­gio­nal. En fai­sant pri­mer l’appartenance à la Flandre. C’est du reste en ver­tu de cette dif­fé­rence de point de départ que les Fla­mands se disent prêts à « concé­der » encore quelques années de soli­da­ri­té, mais pour­vu qu’elles servent réel­le­ment au redres­se­ment de la Wal­lo­nie et qu’ensuite la Flandre puisse prendre sa pleine auto­no­mie. Enfin, le « non » fran­co­phone à leurs reven­di­ca­tions ins­ti­tu­tion­nelles est sou­vent per­çu comme un déni de réci­pro­ci­té, comme une volon­té égoïste de trans­for­mer la soli­da­ri­té en redis­tri­bu­tion à sens unique.

« La Wallonie n’est pas le Jutland »

Certes, tout ceci ne consti­tue qu’un ensemble d’idées reçues, pas tou­jours expli­ci­tées par les repré­sen­tants poli­tiques ou par les édi­to­ria­listes. Mais elles consti­tuent bel et bien le cœur des dia­tribes qui se jouent direc­te­ment ou indi­rec­te­ment entre les deux prin­ci­pales com­mu­nau­tés du pays. Alors faut-il vou­loir recréer un grand consen­sus sur la soli­da­ri­té où l’on remet­trait les comp­teurs à zéro, en se met­tant d’accord une fois pour toutes sur ce que cha­cun a reçu ? En éta­blis­sant une fois pour toutes ce à quoi cha­cun a encore droit ? Indépen­dam­ment de la dif­fi­cul­té que com­por­te­rait la réa­li­sa­tion d’un tel inven­taire, on peut se deman­der si vou­loir limi­ter les trans­ferts dans le temps ne revient pas en fait à nier la légi­ti­mi­té même de ces trans­ferts. Une légi­ti­mi­té qui ne fait d’ailleurs pas ques­tion dans nombre d’autres pays euro­péens. Un jour­na­liste néer­lan­dais s’est récem­ment atti­ré les foudres de ténors de la droite natio­na­liste fla­mande parce qu’il s’était éton­né de sa hargne contre les trans­ferts Nord-Sud1. Au Dane­mark, tout le monde trouve nor­mal que les habi­tants du Jut­land béné­fi­cient de la soli­da­ri­té de leurs com­pa­triotes, avait-il fait remar­quer. Réponse de Mathias Storme et de Bou­de­wi­jn Bou­ckaert : les trans­ferts sont en grande par­tie « injus­ti­fiés » et ils n’aident pas la Wal­lo­nie. Les Wal­lons ne sont pas « loyaux » parce que depuis des décen­nies ils col­la­borent à la remise en ques­tion des droits des Fla­mands. Mais sur­tout, la dif­fé­rence entre la Bel­gique et le Dane­mark, c’est que le pays n’est pas habi­té par un peuple unique.

L’automne de la violette

Alors, Bel­gique-Ter­mi­nus ? Pour de bon, cette fois ? Comme de cou­tume, les négo­cia­tions ins­ti­tu­tion­nelles qui s’ouvriront à l’automne devraient tour­ner autour de cette ques­tion exis­ten­tielle, sans y aller vrai­ment. Sous la pres­sion des par­tis fran­co­phones, l’accord de gou­ver­ne­ment vio­let de juillet 2003 a limi­té la liste des points ouverts à la dis­cus­sion. Tout dépen­dra cepen­dant de la résis­tance que le PS et le MR affi­che­ront à la volon­té fla­mande de l’allonger et notam­ment pour y faire entrer les reven­di­ca­tions approu­vées en 1999 par tous les par­tis démo­cra­tiques du Par­le­ment fla­mand, à l’exception d’Agalev. Défait en Flandre, le par­ti du Pre­mier ministre fédé­ral se retrouve ain­si pla­cé dans une posi­tion peu confor­table. Soit il se trans­forme en relais des de­man­des fla­mandes et met en dan­ger la coa­li­tion qu’il dirige au risque de s’en faire évin­cer. Soit il exé­cute loya­le­ment son pro­gramme de gou­ver­ne­ment et, dans ce cas, il pour­rait pas­ser pour un traitre à la cause nor­diste et appor­ter de l’eau au mou­lin du Vlaams Blok et du CD&V qui ont rem­por­té les élec­tions du 13 juin. Quant au PS, s’il appa­rait aujourd’hui en posi­tion de force, il doit aus­si veiller à ne pas rendre com­plè­te­ment inte­nable la situa­tion de son par­te­naire VLD, sous peine de devoir, tôt ou tard, com­po­ser avec un CD&V autre­ment plus exi­geant sur le plan com­mu­nau­taire, notam­ment du fait de son alliance avec les natio­na­listes de la N‑VA. À court terme, l’asymétrie entre les majo­ri­tés fédé­rale et régio­nales peut donc appa­raitre comme une des meilleures garan­ties pour un rela­tif main­tien du sta­tu­quo ins­ti­tu­tion­nel que recherchent les francophones.

Un cocktail explosif de ressentiments

C’est de ce cock­tail inédit et vrai­sem­bla­ble­ment com­plè­te­ment opa­que aux yeux d’une immense majo­ri­té de la popu­la­tion que dépend donc l’avenir du pays. Une fois encore, on est donc bien loin des grands ren­dez-vous his­to­riques. De ces moments forts où l’histoire s’accélère et où tout devient com­pré­hen­sible. Y aurait-il une sorte de « grande main invi­sible » qui veille­rait sur la Bel­gique et qui pré­si­de­rait à cha­cune de ses insen­sibles trans­for­ma­tions ? Faut-il dire, « dor­mez braves gens, vos hommes poli­tiques s’occupent de tout » ? Rien n’est moins sûr. Il appa­rait, en effet, que le fond prag­ma­tique qui a per­mis tant d’arrangements com­mu­nau­taires depuis près d’un demi-siècle risque de ne plus suf­fire à sur­mon­ter l’accumulation des ran­cœurs. Notam­ment parce que ce « fond » s’appuyait sur des familles poli­tiques à l’intérieur des­quelles les arbi­trages pou­vaient se pro­duire. Or, non seule­ment ces familles ne sont pas pré­sentes aux mêmes niveaux de pou­voir, mais elles n’ont jamais été autant divi­sées. À cet égard, l’opinion fran­co­phone n’a pas encore pris l’exacte mesure du res­sen­ti­ment qu’ont pro­vo­qué dans la classe poli­tique fla­mande l’octroi du droit de vote aux étran­gers et les accords du Lam­ber­mont qui ont refi­nan­cé les Com­mu­nau­tés. Pour les par­tis fla­mands, une forme d’équilibre aurait été rom­pue parce que les fran­co­phones auraient par deux fois au moins « impo­sé » à la Flandre quelque chose qu’elle ne vou­lait pas. C’est bien sûr nier que les dif­fé­rents refi­nan­ce­ments des Com­mu­nau­tés pro­fitent autant à la Flandre qu’à la Wal­lo­nie et à Bruxelles. C’est évi­dem­ment don­ner au droit de vote des étran­gers une por­tée qui dépasse de loin la réa­li­té. Mais en l’occurrence ce dont ne déco­lère pas une majo­ri­té d’hommes poli­tiques fla­mands, c’est que ce soit une « majo­ri­té belge », com­po­sée des par­tis fran­co­phones et du SP.A qui l’ait octroyé. D’où, peut-être, leur hargne à vou­loir scin­der l’arrondissement de Bruxelles-Halle-Vil­vorde, qui cons­titue pré­ci­sé­ment le der­nier ar­rondis­sement élec­to­ral « fédéral ».

Pour sortir de toutes les fosses

En poli­tique, comme dans la vie sociale, le res­sen­ti a par­fois autant d’importance que le droit qui cherche à le cana­li­ser. Et même s’ils sont tou­jours jugés extrê­me­ment éloi­gnés des pré­oc­cu­pa­tions des citoyens, les pro­blèmes dits « com­mu­nau­taires » ne doivent pas être pris à la légère. Loin de consti­tuer des ques­tions secon­daires, ils mobi­lisent l’estime que cha­cune des com­mu­nau­tés porte à l’autre et, par­tant, l’estime que les fran­co­phones et les Fla­mands se portent à eux-mêmes. Or nier que l’image que l’on a de soi est un élé­ment fon­da­men­tal de toute construc­tion per­son­nelle ou col­lec­tive, c’est s’exposer au risque de ter­ribles retours de mani­velle dont l’histoire contem­po­raine nous a livré suf­fi­sam­ment d’exem­ples. À cet égard, le des­sin de Kroll pour­rait indi­quer que les fran­co­phones com­mencent peut-être à inté­rio­ri­ser la vision fla­mande. D’un côté, c’est une évo­lu­tion posi­tive parce que cela vou­drait dire que les Wal­lons et les Bruxel­lois fran­co­phones sortent enfin de leur état de mino­ri­té qui s’ignore, et com­mencent à construire leurs conduites poli­tiques sur la base d’une conscience plus juste de la réa­li­té des rap­ports de forces. Mais de l’autre, cela pour­rait aus­si s’avérer rava­geur, car cela met­trait entre paren­thèses la richesse pas­sée et pré­sente pro­duite par les Wal­lons, sans par­ler de leur contri­bu­tion à la construc­tion de la démo­cra­tie en Bel­gique. Ce serait enfin et sur­tout s’exposer au risque d’accepter d’en reve­nir à une vision pré­mo­derne de la soli­da­ri­té qui ne serait plus basée sur le droit social tel qu’il a été conquis depuis plus de cin­quante ans en Bel­gique. Entre le refou­le­ment des iden­ti­tés, qui débouche sur leur déchai­ne­ment violent, et la recon­nais­sance des dif­fé­rences, qui peuvent mena­cer les équi­libres fédé­raux, la voie de l’équilibre est plus que jamais étroite. Pour la suivre, il importe de faire coexis­ter ces iden­ti­tés mul­tiples et de ne pas les mépri­ser au nom d’un facile rejet de la bêtise natio­na­liste qui, bien sou­vent, s’appuie sur une igno­rance crasse de l’autre (en com­men­çant par l’ignorance de sa langue et de sa culture), quand ce n’est pas sur une arro­gance qu’on pré­tend par ailleurs dénon­cer. Pour sor­tir de toutes les fosses aux Wal­lons ou aux Fla­mands dans les­quelles nous plongent les condes­cen­dances, il fau­dra conci­lier cette approche res­pec­tueuse des iden­ti­tés avec une concep­tion moderne de la soli­da­ri­té. Cela reste le défi de la Bel­gique. Qu’elle soit fédé­rale ou confédérale.

  1. « Geld waar het Jut­land van Bel­gië recht op heeft », par Jeroen Trom­me­len dans le Finan­cieel Eco­no­mische Tijd du 26 mai 2004.

Lechat Benoît


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