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Séjour de rupture à l’étranger une alternative à l’enfermement des mineurs en difficulté ?

Numéro 4 Avril 2011 par Christophe Rémion

janvier 2015

Per­mettre à un mineur de bri­ser la spi­rale de la délin­quance en l’envoyant trois mois à l’étranger donne lieu à moins de réci­dives que des pla­ce­ments, sou­vent à répé­ti­tion, en ins­ti­tu­tions publiques de pro­tec­tion de la jeu­nesse. Ce séjour com­porte de nom­breuses retom­bées posi­tives : l’adolescent acquiert confiance en lui, peut déve­lop­per son sens des res­pon­sa­bi­li­tés, faire siennes des valeurs dif­fé­rentes… à condi­tion qu’un sui­vi effi­cace puisse être assu­ré à son retour. Para­doxa­le­ment, ces situa­tions extrêmes de délin­quance juvé­nile inter­rogent l’ensemble de la socié­té : ses méthodes édu­ca­tives ne déve­loppent pas suf­fi­sam­ment l’autonomie des jeunes et elle tend à pri­vi­lé­gier les placements.

Fort d’une expé­rience de deux ans et demi au Bénin (Afrique de l’Ouest) comme res­pon­sable de la mise en place et de la coor­di­na­tion d’un pro­jet pilote pour des jeunes en grande dif­fi­cul­té, il me semble à pré­sent impor­tant d’en par­ta­ger mes prin­ci­pales obser­va­tions. L’objet de l’article ne sera pas de décrire le fonc­tion­ne­ment, ni l’organisation admi­nis­tra­tive et logis­tique du pro­jet, mais plu­tôt de s’intéresser aux retom­bées que peut avoir une telle ini­tia­tive. Cette mesure de pro­tec­tion, qui consiste à envoyer des jeunes durant trois mois à l’étranger porte ses fruits et mérite d’être analysée.

Le sec­teur de l’Aide à la jeu­nesse est, à mon sens, celui qui reflète le mieux les maux de notre socié­té en rai­son du malaise de cer­tains jeunes qui peinent à y trou­ver une place. Une coor­di­na­tion entre les dif­fé­rents inter­ve­nants et ser­vices de ce sec­teur s’impose donc, si l’on veut ren­voyer une image posi­tive, cohé­rente et solide aux per­sonnes aux­quelles notre action s’adresse. Ce n’est pas encore assez le cas actuel­le­ment. Au fur et à mesure de ses pla­ce­ments, le jeune apprend à connaitre le sys­tème et à jouer avec celui-ci, ce qui est sus­cep­tible de dimi­nuer l’effet de cer­taines sanc­tions et rend le tra­vail de ter­rain exces­si­ve­ment dif­fi­cile pour les édu­ca­teurs et autres inter­ve­nants. Il y a donc un manque de cohé­rence dans le fonc­tion­ne­ment actuel. Des mesures de pro­tec­tion perdent alors par­fois de leur sens. Il faut bien évi­dem­ment sanc­tion­ner le jeune, le plus rapi­de­ment pos­sible après le délit, mais tout en tenant compte à la fois de sa per­son­na­li­té, de son vécu, de la gra­vi­té de l’acte com­mis, et sur­tout, de la manière dont sa réin­té­gra­tion au sein de la socié­té va pou­voir être envi­sa­gée. Cer­tains jeunes doivent inévi­ta­ble­ment être pla­cés dans une ins­ti­tu­tion publique de pro­tec­tion de la jeu­nesse (IPPJ) car ils repré­sentent un réel dan­ger pour eux-mêmes et pour la socié­té. Néan­moins, il fau­drait selon moi, dans la mesure du pos­sible, beau­coup plus sou­vent recher­cher d’autres solu­tions telles que celles expé­ri­men­tées aujourd’hui et qui semblent, par ailleurs, moins couteuses.

Le pla­ce­ment d’un jeune en ins­ti­tu­tion publique de pro­tec­tion de la jeu­nesse coute envi­ron 500 euros[5 Cédric Val­let, « Il n’y a pas que l’IPPJ dans la vie », Alter Échos, n° 289, 14 février 2010.]] par jour (hors infra­struc­ture) à la socié­té. Or, l’expérience prouve qu’un même mineur fait par­fois l’objet de mul­tiples pla­ce­ments dans ces éta­blis­se­ments. Cela implique donc des couts consi­dé­rables pour des ado­les­cents qui ne semblent pas tou­jours per­ce­voir le sens de la sanc­tion infli­gée. Avec le même bud­get que celui aujourd’hui consa­cré au pla­ce­ment d’un jeune en IPPJ, on peut envoyer trois jeunes durant trois mois, dans un pro­jet de rup­ture en Afrique (envi­ron 150 euros par jour et par jeune). On a par­fois trop vite recours au pla­ce­ment en IPPJ. Il fau­drait en effet une meilleure gra­da­tion dans les sanc­tions et ten­ter d’autres types de solu­tions avant d’envisager des peines d’enfermement de longue durée qui, évi­dem­ment, et c’est là un fait una­ni­me­ment recon­nu, ne font qu’empirer la situa­tion du jeune et ren­forcent sa haine vis-à-vis de la socié­té. Cer­tains pro­jets inno­vants per­mettent aujourd’hui d’enrayer ce genre de cercle vicieux.

Des­sai­sis­se­ment : lorsqu’un juge estime avoir envi­sa­gé toutes les mesures que peut offrir le sec­teur de l’Aide à la jeu­nesse ou que les faits com­mis sont trop graves, il peut déci­der (pour un jeune de plus de seize ans) de se des­sai­sir du dos­sier, ce qui aura comme consé­quence de ren­voyer le dos­sier vers la jus­tice pour adultes.

Article 57bis de la loi rela­tive à la pro­tec­tion de la jeu­nesse, à la prise en charge des mineurs ayant com­mis un fait qua­li­fié infrac­tion et à la répa­ra­tion du dom­mage cau­sé par ce fait : « Si la per­sonne défé­rée au tri­bu­nal de la jeu­nesse en rai­son d’un fait qua­li­fié infrac­tion était âgée de seize ans ou plus au moment de ce fait et que le tri­bu­nal de la jeu­nesse estime inadé­quate une mesure de garde, de pré­ser­va­tion ou d’éducation, il peut, par déci­sion moti­vée, se des­sai­sir et ren­voyer l’affaire au minis­tère public aux fins de pour­suite devant, soit, si la per­sonne concer­née est soup­çon­née d’avoir com­mis un délit ou crime cor­rec­tion­na­li­sable, une chambre spé­ci­fique au sein du tri­bu­nal de la jeu­nesse qui applique le droit pénal com­mun et la pro­cé­dure pénale com­mune, s’il y a lieu, soit, si la per­sonne concer­née est soup­çon­née d’avoir com­mis un crime non cor­rec­tion­na­li­sable, la juri­dic­tion com­pé­tente en ver­tu du droit com­mun, s’il y a lieu. »

Avant la réforme de juin 2006, le des­sai­sis­se­ment menait néces­sai­re­ment au ren­voi devant un tri­bu­nal pour adulte (et non à une chambre spé­ci­fique du tri­bu­nal de la jeunesse).

Depuis plu­sieurs années main­te­nant, dif­fé­rents « tests » de pro­jets de rup­ture à l’étranger pour des jeunes en perte de repères ont été expé­ri­men­tés. Depuis peu, et grâce notam­ment à l’intervention de la ministre de l’Aide à la jeu­nesse, Éve­lyne Huy­te­broeck1, ces pro­jets se sont pro­fes­sion­na­li­sés et peuvent aujourd’hui consti­tuer une réelle alter­na­tive à l’enfermement.

Il existe une grande varié­té de pro­jets de rup­ture basés sur dif­fé­rents motifs. Dans le cas pré­sent, le pro­jet consiste à rompre, comme son nom l’indique, le quo­ti­dien d’un ado­les­cent, en vue de le confron­ter pen­dant un temps déter­mi­né à un tout autre environnement.

Cette mesure ne s’adresse pas à n’importe qui. Elle émane tou­jours d’un man­dat pour des jeunes déjà sui­vis par un ser­vice en charge de la Jeu­nesse2. Actuel­le­ment, elle peut être pro­po­sée à titre pré­ven­tif pour des jeunes en situa­tion dif­fi­cile (perte de moti­va­tion, décro­chage sco­laire, ten­sions fami­liales impor­tantes…) ou comme une autre option à l’IPPJ. Il serait éga­le­ment inté­res­sant de pou­voir uti­li­ser ce genre de mesure à la suite d’une pre­mière période d’enfermement en IPPJ ayant ser­vi à « mar­quer le coup », ce qui per­met­trait d’opérer une tran­si­tion vers une sanc­tion mieux adap­tée au jeune.

Le projet de rupture au Bénin

Plus concrè­te­ment, après une période de pré­pa­ra­tion d’une durée d’un mois, le jeune effec­tue seul, le voyage vers le Bénin. De manière à ce qu’il sache ce qui l’attend et à quoi il sera confron­té, dif­fé­rentes for­ma­tions lui auront per­mis de se fami­lia­ri­ser avec la culture et le contexte du pays dans lequel il part.

Il est impor­tant de sou­li­gner ici le cou­rage du jeune qui a fait le choix de se lan­cer dans l’inconnu (le mineur doit être « pre­neur »), plu­tôt que de res­ter dans un milieu qu’il connait déjà et dans lequel il pour­rait conser­ver sa carapace.

Au Bénin, le jeune est pla­cé seul, durant trois mois dans une famille d’accueil au sein d’un vil­lage méti­cu­leu­se­ment sélec­tion­né par l’équipe du pro­jet. Sans tous les citer, les prin­ci­paux cri­tères per­met­tant de déter­mi­ner les vil­lages d’accueil sont faci­li­té et rapi­di­té d’accès dans un péri­mètre défi­ni, famille d’accueil « choi­sie » et par­lant le fran­çais, iden­ti­fi­ca­tion d’une série d’activités dans les­quelles le jeune pour­ra s’inscrire, pré­sence d’adolescents de son âge dans le vil­lage et d’ONG aux alen­tours avec les­quelles il pour­ra collaborer.

Dès le début, le jeune est pris en charge par un édu­ca­teur local qui devient ain­si, sa pre­mière per­sonne de réfé­rence. C’est à lui que l’adolescent s’adressera doré­na­vant. Le res­pon­sable belge du pro­jet, très pré­sent dans l’ombre, assure un tra­vail de coor­di­na­tion et inter­vient auprès du jeune uni­que­ment lors de moments ciblés.

Lorsqu’il aura trou­vé ses repères et qu’il se sen­ti­ra par­fai­te­ment à l’aise, le jeune va contri­buer dans son vil­lage à la mise en place d’un pro­jet de déve­lop­pe­ment qu’il aura iden­ti­fié au préa­lable avec son édu­ca­teur. L’objectif est ici de lais­ser une trace de son pas­sage. Sur le plan per­son­nel, cela l’aidera aus­si à ren­for­cer son sen­ti­ment d’utilité, sa confiance en lui, son sens des res­pon­sa­bi­li­tés. Ces apti­tudes acquises seront, par la suite, un atout pour déve­lop­per des pro­jets de vie lors de son retour en Bel­gique. Cela se fera avec l’appui de sa famille (quand c’est pos­sible) et d’un réseau élar­gi de per­sonnes de confiance qui sont des acteurs essen­tiels de ce pro­jet édu­ca­tif. Pen­dant que le jeune est en Afrique, l’équipe belge pour­suit, en paral­lèle, un tra­vail de fond avec ses parents. Il est fon­da­men­tal d’assister ceux-ci à pré­pa­rer le retour de l’adolescent afin qu’ils soient, eux aus­si, acteurs du pro­ces­sus de chan­ge­ment au retour.

Retombées et bienfaits du projet

La par­ti­cu­la­ri­té du pro­jet de rup­ture pos­sède l’avantage de pou­voir tra­vailler de manière plus indi­vi­duelle avec chaque jeune. Plon­gé dans un uni­vers qu’il ne connait pas, il pour­ra en effet être vrai­ment lui-même car il s’octroie la pos­si­bi­li­té de sor­tir du « rôle » qu’il joue en temps nor­mal. Il est mis à nu. Sa cara­pace, qui ne lui est plus utile, tombe et il se (re)découvre. Ici, l’effet de groupe pré­sent dans les pla­ce­ments col­lec­tifs qui bloque sou­vent le tra­vail des édu­ca­teurs et rend la phase d’accroche avec le jeune plus dif­fi­cile, dis­pa­rait3. Cette mesure per­met donc de se (re)concentrer sur la situa­tion par­ti­cu­lière de l’adolescent afin d’effectuer avec lui un tra­vail en pro­fon­deur sur les dif­fi­cul­tés aux­quelles il a été jusqu’ici confron­té. Il tient de la sorte beau­coup mieux compte du déve­lop­pe­ment du mineur.

Nom­breux sont les apports sur le plan per­son­nel éga­le­ment. En effet, nous obser­vons sur place, et par la suite, que cette immer­sion dans une réa­li­té tout à fait dif­fé­rente ouvre en lui des facettes jusqu’ici incon­nues et/ou inex­ploi­tées. Elle indui­ra, par exemple, d’autres réac­tions face à cer­taines situa­tions ou encore des modes de com­mu­ni­ca­tion écar­tant la vio­lence, le repli, la fuite… Quand la situa­tion, créée par la rup­ture, pour­ra lui per­mettre de ver­ba­li­ser ses inquié­tudes et de les iden­ti­fier, le jeune sera capable de voir les choses autre­ment. Le ter­rain sera de la sorte plus favo­rable pour cas­ser une spi­rale néga­tive dans laquelle il peut être enfer­mé depuis long­temps, et lui offrir une pos­si­bi­li­té de sor­tir d’un contexte connu pour prendre un nou­veau départ.

La prise de conscience de l’existence d’autres cultures et d’autres valeurs va per­mettre au jeune, au tra­vers de regards qui ne le jugent pas et sont exempts des pré­ju­gés qui lui col­laient aupa­ra­vant à la peau, de rela­ti­vi­ser sa propre situa­tion et bien sou­vent, d’envisager de nou­velles pers­pec­tives plu­tôt que de se refer­mer sur ses propres problèmes.

Sur le ter­rain, nous avons notam­ment pu obser­ver que le jeune(ré)apprend à com­mu­ni­quer : la délo­ca­li­sa­tion et l’obligation de s’ouvrir à son entou­rage pour ne pas se sen­tir iso­lé, amènent le jeune à chan­ger ses modes de fonc­tion­ne­ment, à se reso­cia­li­ser, à (re)prendre confiance en lui et en ses capa­ci­tés ; qu’il (ré)apprend le sens des res­pon­sa­bi­li­tés ain­si que des valeurs liées au tra­vail et à l’effort.

Il (ré)apprend éga­le­ment à se rendre dis­po­nible et à se sen­tir utile. Il remarque qu’il y a tou­jours du tra­vail à faire et des per­sonnes à ren­con­trer (pui­ser de l’eau au puits, aider les vil­la­geois, pré­pa­rer un repas…); il (re)trouve le sens de la famille, des valeurs fami­liales, le res­pect de l’adulte et des anciens. Cela joue­ra un rôle cru­cial au retour et contri­bue­ra à dénouer des situa­tions fami­liales qui étaient conflic­tuelles avant le départ notam­ment, parce que le jeune retrouve sa place au sein de la famille. Il repasse du sta­tut d’enfant roi au sta­tut de fils ou de fille.

Le jeune prend conscience du sens de l’accueil de la popu­la­tion et, plon­gé dans des dif­fi­cul­tés nou­velles, il prouve qu’il peut y faire face et y répondre dif­fé­rem­ment. Il est frap­pant de consta­ter que les jeunes accueillis sont dotés d’une grande facul­té d’adaptation. Il (ré)apprend à mieux gérer ses temps morts. Dans le fonc­tion­ne­ment habi­tuel des jeunes en géné­ral, et encore plus, dans celui du public qui nous est confié, il n’y a plus de place pour pen­ser, pour gérer l’«ennui ». Il faut s’occuper l’esprit à tout prix pour évi­ter la remise en ques­tion. Le contexte afri­cain, tota­le­ment dif­fé­rent, amène le jeune à accep­ter la réflexion et le fait de se retrou­ver par moments confron­té à lui-même.

Tous ces élé­ments ne consti­tuent encore qu’une par­tie des points forts consta­tés, car, d’une façon géné­rale, chaque jeune sera ame­né à évo­luer en fonc­tion de son par­cours et de sa per­son­na­li­té (vaincre sa timi­di­té, accep­ter l’autorité, gérer ses frus­tra­tions, son agres­si­vi­té, prendre conscience de ses potentialités…).

Les exemples ne manquent pas. Nous avons vu des jeunes stres­sés, se relâ­cher et se détendre, des jeunes intro­ver­tis reve­nir avec plus d’assurance, des jeunes dits « dan­ge­reux » se mon­trer doux et sociables, d’autres, per­dus et tristes, retrou­ver un sens à leur vie, des jeunes enva­his par le vir­tuel se (re)socialiser, des jeunes dits inac­tifs capables d’animer des groupes d’enfants, des jeunes dépha­sés retrou­ver un bio­rythme, des jeunes assis­tés deve­nir de plus en plus autonomes…

Pour toutes ces rai­sons, j’estime que le pro­jet de rup­ture est une alter­na­tive posi­tive à l’enfermement des mineurs.

Enfin, il me parait éga­le­ment impor­tant de sou­li­gner l’excellent tra­vail réa­li­sé sur le ter­rain par les édu­ca­teurs afri­cains, for­més sur le tas, et capi­tal de veiller à ce que ce tra­vail soit recon­nu. C’est un métier qui est loin d’être facile et l’on doit pou­voir comp­ter sur des pro­fes­sion­nels appre­nant à aller au bout d’un pro­ces­sus édu­ca­tif. À ce titre, des échanges ont déjà eu lieu afin de per­mettre à ces édu­ca­teurs de venir par­ta­ger des expé­riences en Bel­gique et d’acquérir des méthodes de tra­vail qu’ils ne connaissent pas (via les accords de par­te­na­riat conclus avec le pays d’accueil).

Le res­pect des popu­la­tions d’accueil et de leur envi­ron­ne­ment doit par ailleurs res­ter à tout moment une prio­ri­té lorsqu’on déve­loppe un tel projet.

L’après

Le sui­vi des jeunes à leur retour est d’une impor­tance capi­tale. À l’heure actuelle, cette part du tra­vail n’est pas encore suf­fi­sam­ment prise en consi­dé­ra­tion. On oublie trop sou­vent que c’est durant la prise en charge, mais sur­tout après que le tra­vail com­mence. Comme le répète sou­vent Éric Jans­sens, pre­mier sub­sti­tut au par­quet de Nivelles et pré­sident de l’Union fran­co­phone des magis­trats de la jeu­nesse, « dès le départ du pla­ce­ment, il faut déjà pen­ser à l’après ». Notre rôle d’adulte consiste, en effet, après la sanc­tion à redon­ner une place à l’auteur des faits repro­chés en créant du lien autour de lui. Dans toute mesure de pro­tec­tion prise à l’égard d’un mineur en dif­fi­cul­té, il est impé­ra­tif de bali­ser l’après. Il s’agit, à mon sens, d’une des grandes lacunes du sys­tème que de ne pas s’y inté­res­ser assez. On pour­rait presque aller jusqu’à dire que, à défaut d’envisager sérieu­se­ment cette étape, il y a « non-assis­tance à per­sonne en difficulté ».

L’asbl Amar­rage (Aide à l’enfance)4 va donc ten­ter de déve­lop­per, comme d’autres qui innovent dans ce domaine, un sys­tème de coa­ching édu­ca­tif pour suivre un même jeune durant un temps beau­coup plus long et être pré­sent lors des étapes impor­tantes de sa vie de jeune, puis, d’adulte : l’accompagnement, l’aide à la mise en place d’un réseau, la recherche d’activités valo­ri­santes, la trans­po­si­tion dans sa propre vie de ce qu’il a acquis lors de cette aventure.

Il sera dès lors impor­tant de trou­ver un juste équi­libre entre l’autonomie de la per­sonne et l’appui des ser­vices impli­qués dans le sui­vi du jeune. Nos prio­ri­tés seront de lui offrir une cel­lule d’écoute, de le sou­te­nir dans la mise en place de pro­jets qui émanent de lui et de l’aider à élar­gir son réseau tout en tenant compte de sa per­son­na­li­té et de son lien fami­lial. La « rela­tion », base même du tra­vail édu­ca­tif et de l’ouverture aux autres, doit abso­lu­ment sub­sis­ter après. Il faut un lien solide pour que le jeune ne soit pas livré à lui-même, sans balises. Après ce séjour en Afrique, il n’est jamais facile de quit­ter le nou­veau milieu décou­vert et de reve­nir en Bel­gique. Il devra être entou­ré et soutenu.

Quelques réflexions

Cette expé­rience m’amène à énon­cer les consi­dé­ra­tions sui­vantes. La place de la vic­time est trop sou­vent pas­sée sous silence. Il y a pour­tant lieu d’attirer davan­tage l’attention du jeune sur les effets néfastes qui peuvent être liés à l’acte com­mis. Une réflexion à ce sujet devrait faire par­tie inté­grante du tra­vail édu­ca­tif. La prise de recul, l’effet de rup­ture favo­rise jus­te­ment cette remise en question.

La socié­té doit, à mon sens, conti­nuer à s’interroger sur ses méthodes édu­ca­tives. Le sys­tème a ten­dance à rendre les jeunes trop dépen­dants. Les méthodes et tech­niques édu­ca­tives ne sont pas tou­jours adap­tées. Sans tou­jours le vou­loir, cer­tains adultes ren­forcent la « délin­quance » du jeune. Il me semble que l’on a encore une approche trop pro­tec­tion­niste de la socié­té fon­dée sur la peur. Or, on a véri­fié sur le ter­rain que les jeunes ont un énorme poten­tiel en eux et qu’ils sont tout à fait capables de prendre des res­pon­sa­bi­li­tés à par­tir du moment où l’on croit en eux. Et ce n’est pas une illusion !

Il me semble enfin que les man­dants5 sont sou­vent contraints de faire des choix qui ne faci­litent pas tou­jours le tra­vail des acteurs de ter­rain. Pour cela, il fau­drait revoir la répar­ti­tion des pla­ce­ments. Cela néces­si­te­ra une coor­di­na­tion par­faite entre les dif­fé­rents acteurs pour, par exemple, ne pas en arri­ver à devoir pro­po­ser à un jeune : « soit c’est le Bénin, soit l’IPPJ » ! Comme si ces deux options, dia­mé­tra­le­ment oppo­sées par leur pro­jet péda­go­gique et leur impact sur la per­son­na­li­té du jeune, pou­vaient être com­pa­rées en termes de prise en charge. Cela prouve encore et tou­jours qu’on recherche déses­pé­ré­ment « à pla­cer » avant de pen­ser à la situa­tion du jeune, à son par­cours et au nombre de récidives.

Quoi qu’il en soit, cette expé­rience d‘éloignement et de rup­ture n’est pas une fin en soi, mais consti­tue au moins, un moyen pour le jeune de se recons­truire, de se valo­ri­ser, de s’interroger sur ce qu’il est, sur ses valeurs, sur la rela­tion qu’il entre­tient avec les autres, sa famille, ses amis, de créer du lien et de l’aider à se remo­bi­li­ser dans ses objec­tifs per­son­nels, objec­tif cen­tral de cette action. Cela, dans un cli­mat pro­pice au chan­ge­ment qu’on ne retrouve pas en pri­son. Ces pro­jets donnent des résul­tats posi­tifs, même si, comme par­tout, ils connaissent éga­le­ment des échecs. Il n’y a pas de baguette magique.

Dans un second temps, ces pro­jets de rup­ture pour­raient encore évo­luer. Il serait alors même envi­sa­geable d’aiguiller un jeune dans un pro­jet de rup­ture qui cor­res­pon­drait à sa per­son­na­li­té, à sa culture, à son vécu, à ses origines…

Ne serait-il donc pas plus inté­res­sant, quand c’est pos­sible, de mul­ti­plier les pro­jets de rup­ture pour per­mettre à des jeunes qui n’ont pas (plus) leur place en IPPJ de ten­ter autre chose ? Cela aurait l’avantage de désen­gor­ger les « pri­sons dégui­sées » de façon à y pla­cer des jeunes qui y ont réel­le­ment une place. Ceux-ci seront alors reçus plus faci­le­ment, dans un délai plus court.

Au lieu donc de construire sans cesse plus de pri­sons, pour­quoi ne pas prendre le temps d’analyser les alter­na­tives qui existent ? 

  1. Éve­lyne Huy­te­broeck a approu­vé en jan­vier 2011 l’intérêt de telles mesures (enta­mées par la ministre pré­cé­dente Cathe­rine Fonck) en pro­lon­geant jusqu’en 2012 le finan­ce­ment des dif­fé­rents pro­jets de rup­ture en vue d’un agré­ment futur qui leur per­met­trait alors d’obtenir l’assurance d’une sta­bi­li­té finan­cière pour les pro­chaines années…
  2. Le man­dat du SAJ (ser­vice d’Aide à la jeu­nesse), du SPJ (Ser­vice de pro­tec­tion juri­dique), du TJ (tri­bu­nal de la Jeunesse).
  3. Nous n’entendons nul­le­ment ici ôter tout mérite aux pro­jets col­lec­tifs qui sont cer­tai­ne­ment néces­saires dans cer­tains cas. Le pro­jet de rup­ture que nous défen­dons répond à cer­tains besoins ou à des situa­tions par­ti­cu­lières et ne consti­tue qu’une alter­na­tive aux pro­jets col­lec­tifs, qui doivent bien enten­du demeurer.
  4. www.amarrage.be.
  5. Auto­ri­té com­pé­tente qui man­date (rédige un mandat).

Christophe Rémion


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