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Rosée

Numéro 2 - 2019 par Christophe Mincke

mars 2019

Évi­dem­ment, depuis qu’elle s’est endor­mie avec lui, il sent un peu. Mais il reste aus­si doux. Même sous la rosée qui le couvre, il est agréable au tou­cher. Comme avant. Ou, plu­tôt, comme le sou­ve­nir d’avant. Le plat de ce type n’est vrai­ment pas appé­tis­sant. Il y a pas­sé des heures. Il n’y a mis que de […]

Italique

Évi­dem­ment, depuis qu’elle s’est endor­mie avec lui, il sent un peu. Mais il reste aus­si doux. Même sous la rosée qui le couvre, il est agréable au tou­cher. Comme avant. Ou, plu­tôt, comme le sou­ve­nir d’avant.

Le plat de ce type n’est vrai­ment pas appé­tis­sant. Il y a pas­sé des heures. Il n’y a mis que de bonnes choses, ça ne peut donc pas être mau­vais. Mais, comme aimait à le répé­ter Ray­mond : « On mange d’abord avec les yeux ». En même temps, le pauvre Ray­mond n’y voyait plus grand-chose sur la fin… Dégé­né­res­cence macu­laire. Clas­sique. Et comme il se satis­fai­sait des mêmes plats, répé­tés à l’infini de semaine en semaine, elle ne se décar­cas­sait plus beau­coup. Main­te­nant, elle reçoit des repas du CPAS. Plus besoin de cuire, d’épicer, de décon­ge­ler. Enfin, presque. Elle a gar­dé son indis­pen­sable congé­la­teur, anté­di­lu­vien, qui ron­ronne à la cui­sine. Un vrai matou.

Dres­ser la table avec des cou­verts dépa­reillés ! Déci­dé­ment, il ne veut pas gagner, celui-là… Il a bien fait de faire un plat aus­si moche. On dira ce qu’on vou­dra, les hommes ne savent pas y faire.

Depuis qu’elle s’est endor­mie avec lui, elle doit l’économiser. Autre­fois, elle pou­vait le cares­ser deux heures, voire trois, les soirs où elle se sen­tait trop seule… Main­te­nant, il faut être rai­son­nable… Huit heures dehors, c’était trop. Beau­coup trop.

Évi­dem­ment, si Ray­mond était encore là, elle s’en fiche­rait. Elle serait encore dans sa mai­son, Pirouette pas­se­rait par la cha­tière pour venir lui tenir chaud. Ray­mond grom­mè­le­rait devant la télé et elle n’aurait pas à le faire à sa place. Fran­che­ment, si ce type pense être ori­gi­nal en pré­pa­rant des bro­chettes de mini­lé­gumes… Il aurait dû regar­der quelques sai­sons avant de poser sa candidature.

Le soleil éclai­re­ra bien­tôt le côté gauche de l’écran et elle n’y ver­ra plus rien, il fau­drait qu’elle se lève pour bais­ser le volet. Elle hésite. Elle fris­sonne rien qu’à l’idée du bruis­se­ment du pan­ta­lon imper­méable quand elle mar­che­ra vers la fenêtre. Elle déteste ce bruit depuis tou­jours, mais elle n’a pas trou­vé d’autre solu­tion. La rosée perle à sa sur­face, plu­tôt que de gor­ger sa robe. Ça reste fris­quet, mais rien de com­pa­rable avec la sen­sa­tion de l’eau sur ses cuisses.

Les invi­tés vont arri­ver, on va voir ce qu’on va voir. Bon, il a une belle mai­son, ça aide. Et il a fait un feu dans la che­mi­née. Comme à la mai­son, quand Ray­mond ren­trait du bois et fai­sait une flam­bée. Comme elle le trou­vait idiot de lâcher sys­té­ma­ti­que­ment que le bois réchauffe l’homme plu­sieurs fois : quand il le coupe, quand il le fend, quand il le rentre et quand il le brule. Main­te­nant, ça lui manque, évi­dem­ment. Comme la che­mi­née. Oui, les appar­te­ments modernes sont confor­tables, on ne peut pas dire le contraire, mais ils manquent d’âme. Il faut faire des choix, c’est la vie.

Au moins, l’écran plat lui per­met de ne pas rater une miette de la décep­tion de l’hôte quand il se rend compte que les bro­chettes de mini­lé­gumes, c’est com­plè­te­ment dépas­sé. Sur­ement qu’il se dit qu’il se rat­tra­pe­ra avec le sor­bet aux cinq fruits rouges. Les hommes ne savent déci­dé­ment pas y faire.

La pub ? Déjà qua­rante-cinq minutes ? C’est vrai qu’il tié­dit. Et qu’il sent. On ne peut pas tout avoir. Un chat dans un appar­te­ment sans même une ter­rasse ? « Il faut être rai­son­nable, maman, lui avait dit Oli­vier, tu ne vas pas pou­voir gar­der Pirouette. Je pour­rais lui trou­ver une famille d’accueil. Et une litière, avec ta mau­vaise hanche, ce n’est pas envi­sa­geable ! » Et la vie sans Pirouette ni Ray­mond ? Ça l’était, peut-être ?

Elle ira fer­mer le volet en le recou­chant. De toute façon, ce sont les témoi­gnages, le reflet n’est pas si gênant. Cha­cun essaie d’avoir l’air bien­veillant tout en étrillant au mieux l’adversaire. Là, Ray­mond aurait lâché une bor­dée d’injures contre ces « faux culs»… Elle ne va pas s’y mettre. Elle se sent seule, mais elle tient à sa dignité.

Cin­quante-cinq minutes. Il va fal­loir le remettre dans sa boite, on n’est jamais trop pru­dent. Oli­vier passe demain, il pour­rait véri­fier qu’elle ne manque de rien et ouvrir le congé­la­teur. Même si c’est peu pro­bable, elle ne veut pas ris­quer qu’il le lui confisque. Le faire entrer dans le congé­la­teur n’avait pas été de tout repos. Il était méfiant, il sen­tait que quelque chose clo­chait. Il s’était rai­di, avait grif­fé et souf­flé. Le démé­na­ge­ment appro­chait, il n’y avait pas d’autre solu­tion. Mais allez expli­quer à un chat que c’est la seule solu­tion. Il avait lut­té. Heu­reu­se­ment, elle était encore assez vigou­reuse pour tenir la porte fer­mée. Il hur­lait, elle l’entendait mal­gré l’épaisseur de la porte. Les miau­le­ments s’étaient pro­gres­si­ve­ment affai­blis. Elle veut croire que ses paroles de conso­la­tion y furent pour quelque chose. Ensuite, le silence. Dans un congé­la­teur, meurt-on gelé ou asphyxié ? Ça n’a pas vrai­ment d’importance, l’essentiel, c’est qu’il ne l’ait pas quit­tée. Quelque part, elle est sure qu’il com­prend. « Pas la peine de vider le congé­lo, avait dit Oli­vier. Je met­trai une sangle des­sus et on le pla­ce­ra bien droit dans le camion. L’appartement n’est qu’à dix minutes. Tiens et ton chat?»… « Dis­pa­ru, avait-elle répon­du. Il a com­pris qu’il n’a plus sa place ici. ». Ça arran­geait bien Oli­vier, au fond.

Il sent un peu. Elle n’aurait pas dû s’endormir avec lui, devant la télé.

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est codirecteur de La Revue nouvelle, directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque.