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Rendez-vous en terre (in)connue ? Sur le mythe du bon sauvage à la télé

Numéro 1 - 2017 par David Berliner

janvier 2017

« Les Lom Lom, qui vivent au Fond du Bwa, sont pata­games, frag­men­taires, fis­tou­lo­caux et rétro­li­néaires » (Hon. F. K. But­­zer-Ismo­­ni) Les eth­no­logues regardent aus­si la télé­vi­sion. Ils peuvent y apprendre bien des choses sur nos mytho­lo­gies contem­po­raines. L’émission Ren­­dez-vous en terre incon­nue (RVTI tous les six mois sur France 2, un jour­na­liste emmène une célé­bri­té à la rencontre […]

Le Mois

« Les Lom Lom, qui vivent au Fond du Bwa, sont pata­games, frag­men­taires, fis­tou­lo­caux et rétro­li­néaires » (Hon. F. K. But­zer-Ismo­ni)1

Les eth­no­logues regardent aus­si la télé­vi­sion. Ils peuvent y apprendre bien des choses sur nos mytho­lo­gies contem­po­raines. L’émission Ren­dez-vous en terre incon­nue (RVTI tous les six mois sur France 2, un jour­na­liste emmène une célé­bri­té à la ren­contre d’une socié­té dite « tra­di­tion­nelle ») en témoigne à mer­veille. Pour les anthro­po­logues et his­to­riens, il s’agit là d’un voyage en un ter­ri­toire connu : celui du mythe du bon sau­vage, de peu­plades authen­tiques et oubliées, ces cultures-para­dis mena­cées de dis­pa­ri­tion où pré­vau­draient la sin­cé­ri­té, le vrai, l’humilité, le res­pect de la nature, la soli­da­ri­té, l’émotion, la sagesse et j’en passe. Une expé­di­tion au cœur de vieux sté­réo­types occi­den­taux pétris d’une nos­tal­gie pour le pri­mi­tif, plus ancienne que le colo­nia­lisme (bien qu’elle ait ali­men­té les idéo­lo­gies colo­niales) et qui conti­nue de han­ter notre manière de par­ler des autres, sur­tout de ces autres loin­tains. Aujourd’hui, les médias et la culture popu­laire jouent un rôle cru­cial dans la dif­fu­sion de ces images sté­réo­ty­pées de l’altérité. Ils nour­rissent l’appétit de télé­spec­ta­teurs friands d’authenticité et de charmes locaux, et consti­tuent des suc­cès com­mer­ciaux incon­tes­tables, puisqu’à cha­cune de ces dif­fu­sions, le pro­gramme RVTI par­vient à atti­rer entre 5 et 8 mil­lions de téléspectateurs.

Certes, en ces temps de cris­pa­tions iden­ti­taires mon­diales, l’entreprise est louable. L’idée est de créer des pas­se­relles inter­cul­tu­relles, d’intéresser des humains à l’existence d’autres humains et de les sen­si­bi­li­ser à l’existence de cultures autres. Il s’agit aus­si d’inviter à la réflexion sur notre propre socié­té et sur ce que nous pour­rions apprendre des autres. Il ne fau­drait pas non plus nier la dimen­sion cathar­tique d’un pro­gramme comme celui-ci. Sur les sites des fans de l’émission, les télé­spec­ta­teurs insistent sur l’enchantement que leur pro­cure son vision­nage, com­bien « l’amour » et « la sagesse » offerts à leur regard sus­citent du plai­sir et même des larmes, mais aus­si une pers­pec­tive cri­tique sur la socié­té folle et car­nas­sière qui est la nôtre. Rien de neuf pour les anthro­po­logues qui, depuis tou­jours, ont fait de leur dis­ci­pline un dis­po­si­tif moral : aller au loin (très loin!) pour mieux cri­ti­quer le proche.

Mal­heu­reu­se­ment, la mise en scène sim­pliste pré­sen­tée aux télé­spec­ta­teurs peine à sor­tir des éter­nels cli­chés sur les petites popu­la­tions tra­di­tion­nelles où les gens seraient sou­riants, accueillants, proches de la nature, peu maté­ria­listes, sin­cères et arbo­rant des cos­tumes de toutes les cou­leurs. Je dis bien « mise en scène », car il semble que la pro­duc­tion de l’émission n’hésite pas à s’arranger avec le réel2, le sou­met­tant avant tout à une explo­ra­tion naïve de l’exotique. Le savoir eth­no­lo­gique n’est en aucun cas mobi­li­sé. Le script choi­si est connu : c’est tou­jours la même ren­contre uni­voque et fan­tas­mée de l’Occidental avec l’Autre qui se donne à voir, l’identification du spec­ta­teur euro­péen à une aven­ture dan­ge­reuse, mais ini­tia­tique qui rap­pelle celle, aus­si fan­tas­mée, des pre­miers aven­tu­riers modernes sur des ter­ri­toires loin­tains. Je ne cesse d’être éton­né par l’extraordinaire puis­sance de ce script qui, par un effet magique, par­vient à trans­for­mer pau­vre­té, his­toire colo­niale, dic­ta­tures et domi­na­tion mas­cu­line en une décou­verte enchan­tée, esthé­ti­sée et dépo­li­ti­sée de l’altérité. C’est d’ailleurs pour cette rai­son que l’actrice Josiane Balas­ko, lucide, a refu­sé de par­ti­ci­per à RDVI : « Je ne me sens pas, moi, pri­vi­lé­giée, riche, connue, d’aller voir des gens qui vivent culs nus et qui n’ont rien, et de jouer avec les bons sau­vages et mon­trer mes larmes en disant c’est for­mi­dable. C’est une forme d’indécence que je n’aime pas ».

Trois aspects en par­ti­cu­lier me semblent cru­ciaux à dis­tin­guer. D’abord, le voyage loin­tain que met en scène RVTI est un dépla­ce­ment idéa­li­sé qui recèle une quête de para­dis, un thème qui sous-tend bien des expé­riences tou­ris­tiques contem­po­raines. Nom­breux sont les tou­ristes qui voyagent au loin en quête d’authenticité et d’une expé­rience magique de l’altérité. Un voyage-enchan­te­ment qui, la plu­part du temps, met en sus­pens les méca­nismes de domi­na­tion poli­tique et éco­no­mique ain­si que l’histoire colo­niale qui le rendent pos­sible. Comme l’écrit l’anthropologue Sal­ly Price, le tou­risme contem­po­rain repose sur une hypo­thèse par­ta­gée : « The world is ours » (le monde nous appar­tient)3. Une carte Visa dans cet uni­vers post­co­lo­nial, mon sac à dos et je domine le globe du regard. « Bali ? J’ai fait ! », une for­mu­la­tion colo­niale et guer­rière qui rap­pelle un peu ceux qui ont « fait l’Algérie » ou « le Viet­nam ». Comme si le voyage loin­tain don­nait un sup­plé­ment d’âme, le cou­rage du guer­rier. « J’ai fait…», cela se dit aus­si en série. On en « fait » pleins, des pays. Comme s’il s’agissait de plan­ter un petit dra­peau sur une map­pe­monde que l’on pour­rait faci­le­ment tenir dans ses mains, un pri­vi­lège et un enjeu de pou­voir pour cer­tains sur ce globe. The world is ours, oui, mais pas pour tout le monde, et cer­tai­ne­ment pas pour celles et ceux qui entre­prennent un voyage « sacré », comme disait Deleuze, les migrants, exi­lés, dépor­tés et autres diasporiques.

Ensuite, dans RDVI, il y a une fla­grante erreur de diag­nos­tic socio­lo­gique. Depuis quinze ans, en tant qu’ethnologue, j’ai ren­con­tré, en Afrique, en Asie et ailleurs, des hommes et des femmes qui ne sont pas nos­tal­giques d’un pas­sé idyl­lique et de la culture « authen­tique » que les tou­ristes, mais aus­si les patri­mo­nia­listes et les jour­na­listes se lamentent de voir dis­pa­raitre. Cela me semble incroyable de devoir l’écrire en 2016, mais nom­breux sont ceux et celles qui, autour du globe, même dans les endroits appa­rem­ment les plus iso­lés, prennent pied dans la moder­ni­té, et se déses­pèrent de la manière dont les Occi­den­taux les enferment dans l’éternel sté­réo­type du bon sau­vage. Nom­breux sont ceux et celles qui, de par le monde, adoptent une pos­ture posi­tive (par­fois trop posi­tive) à l’égard des chan­ge­ments sociaux et éco­no­miques contem­po­rains et même de cer­tains aspects de la mon­dia­li­sa­tion, avec sou­vent le désir de voir encore plus de tou­ristes, d’industries et d’avions. Qui pour­rait les blâ­mer de ne pas vou­loir conti­nuer à vivre dans des mondes révo­lus ? Jusque quand allons-nous nous accro­cher à ce mythe nostalgique ?

Enfin, et sur­tout, ce que révèle Ren­dez-vous en terre incon­nue, c’est une poli­tique dif­fé­ren­tielle de l’empathie. Tout se passe comme si les télé­spec­ta­teurs s’émerveillaient de la dif­fé­rence quand elle est loin­taine et esthé­ti­sée. Ici, en France, en Bel­gique, le mul­ti­cul­tu­ra­lisme et l’hospitalité se voient de plus en plus vili­pen­dés au nom d’un on-est-chez-nous et d’un on-ne-peut-pas-accueillir-toute-la-misère-du-monde, ces for­mules anti­pa­thiques qui font pas­ser les pires hor­reurs pour des révé­la­tions acquises au prix d’un cou­rage incroyable. Alors, quand une célé­bri­té s’exclame au bout du monde qu’elle y ren­contre de « l’amour » et de la « pure­té », je ne peux m’empêcher de me deman­der si elle mani­fes­te­rait autant d’émerveillement auprès de gens vivant en bas de chez elle. L’autre est si beau dès lors qu’il est loin. Dans ce sys­tème de caté­go­ri­sa­tion à géo­mé­trie variable, l’altérité proche, quant à elle, revêt trop sou­vent les appa­rences du ter­ro­riste en puis­sance, du pro­fi­teur du sys­tème, de l’homophobe et j’en passe. Qu’il est inquié­tant ce regard essen­tia­liste qui sépare à prio­ri entre les « bons » et les « mau­vais » humains. À dire vrai, j’ai bien peur que dans un jour pas si loin­tain, notre jour­na­liste décide d’emmener une star dans une petite com­mu­nau­té d’humanistes de gauche, anti­ca­pi­ta­listes et anti­ra­cistes, une tri­bu en voie de dis­pa­ri­tion comme on dit. Je pleu­re­rai à la fin quand ils se diront « au revoir ».

  1. Tiré d’un texte sati­rique rédi­gé par l’anthropologue fran­çais Claude Meillas­soux pour dénon­cer une cer­taine eth­no­lo­gie pas­séiste. Dans « Anthro­peau­lo­gie des Lom Lom », Jour­nal des anthro­po­logues, 1998, 132 – 142.
  2. Dans un article publié en 2010, Lio­nel Gau­thier écrit ceci à pro­pos d’une émis­sion met­tant en scène Gérard Jugnot chez les Chi­payas en Boli­vie : « Ain­si, pour que les Chi­payas soient cré­dibles, la pro­duc­tion insis­ta pour que ceux-ci portent leurs vête­ments tra­di­tion­nels, nor­ma­le­ment réser­vés aux jours de fête, pour toute la durée du tour­nage, même lors de tra­vaux salis­sants. […] Le lieu de vie des Chi­payas subit des modi­fi­ca­tions. Ceux-ci vivent la moi­tié de l’année dans un vil­lage aux mai­sons rus­tiques et l’autre dans des estan­cias, exploi­ta­tions agri­coles en plein désert for­mées de caba­nons en boue séchée. Les estan­cias étant bien plus pit­to­resques, les pro­ta­go­nistes y furent dépla­cés, alors que le moment du tour­nage cor­res­pon­dait à la période de vie au vil­lage. Mais le tra­vail sur le décor ne s’arrêta pas là. La pro­duc­tion prit aus­si soin de dis­si­mu­ler tous les élé­ments de moder­ni­té : du télé­phone satel­lite aux réci­pients en plastique ».
  3. Sal­ly Price, Pri­mi­tive Art in Civi­li­zed Places, The Uni­ver­si­ty of Chi­ca­go Press, 1989.

David Berliner


Auteur

anthropologue, ULB