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Quel récit collectif ?

Numéro 4 - 2016 par Christophe Mincke

juillet 2016

Depuis quelques mois, Donald Trump fait figure d’épouvantail poli­tique. Aux États-Unis, on ne compte plus les heures de repor­tages, de com­men­taires hor­ri­fiés, de micro­trot­toirs conster­nants, de moque­ries diverses et d’appels au vote pour faire bar­rage au scan­da­leux mil­liar­daire. Dans le monde entier, les com­men­taires nar­quois cèdent pro­gres­si­ve­ment la place à l’inquiétude : cet homme-là pour­­rait-il être un […]

Depuis quelques mois, Donald Trump fait figure d’épouvantail poli­tique. Aux États-Unis, on ne compte plus les heures de repor­tages, de com­men­taires hor­ri­fiés, de micro­trot­toirs conster­nants, de moque­ries diverses et d’appels au vote pour faire bar­rage au scan­da­leux mil­liar­daire. Dans le monde entier, les com­men­taires nar­quois cèdent pro­gres­si­ve­ment la place à l’inquiétude : cet homme-là pour­rait-il être un jour à la tête de la « pre­mière puis­sance mon­diale » ? Un grand mur de sépa­ra­tion d’avec le Mexique sera-t-il construit ? Les musul­mans vont-ils être décla­rés per­so­na non gra­ta sur le ter­ri­toire amé­ri­cain ? Le Oba­ma­care sera-t-il déman­te­lé ? Telles sont les ques­tions lan­ci­nantes, sou­le­vées par la pers­pec­tive de l’accession au pou­voir de l’homme à la mèche jaune.

Il semble cepen­dant qu’il faille rela­ti­vi­ser l’importance des élu­cu­bra­tions de Donald Trump, ce qui n’est pas néces­sai­re­ment une bonne nou­velle. En effet, si l’action d’un homme poli­tique importe et si son pro­gramme augure de ce qu’il ten­te­ra de réa­li­ser, on ne peut man­quer de consta­ter qu’un hia­tus sépare les dis­cours de cam­pagne de la direc­tion effec­ti­ve­ment sui­vie ensuite. Un hia­tus énorme.

Qu’ont réa­li­sé de leurs pro­messes ceux qui pro­met­taient la fer­me­ture de Guan­ta­na­mo, l’inversion de la courbe du chô­mage, la résis­tance aux attaques aus­té­ri­taires de la Troï­ka ou la sor­tie de la crise immo­bi­lière espa­gnole ? Bien moins qu’espéré et, sou­vent, celui qu’on por­tait au pou­voir comme l’homme pro­vi­den­tiel s’avère bien empê­tré dans son cos­tume trop grand. Dans le cas de Donald Trump, la logique pro­fé­ra­toire qui est la sienne, consis­tant à créer le scan­dale à coup de décla­ra­tions absurdes, doit nous inci­ter à la circonspection.

Ses pro­jets sont sans aucun doute pro­blé­ma­tiques, mais il n’est pas cer­tain qu’ils doivent rete­nir toute notre atten­tion. N’avons-nous pas tort, en effet, de pen­ser qu’une élec­tion vise à por­ter au pou­voir un sau­veur, capable de mobi­li­ser les forces éta­tiques pour nous sau­ver ? Ne devrions-nous pas davan­tage consi­dé­rer que rien ne se fait sans le concours d’une large par­tie de la socié­té et que, dans ce cadre, le repré­sen­tant poli­tique doit autant être l’incarnation d’un récit col­lec­tif qu’un ges­tion­naire habile ? Il est bien enten­du loin d’être le seul à pou­voir incar­ner ce dis­cours et pro­po­ser une vision, mais celle-ci est néces­saire : la poli­tique ne peut se limi­ter à l’énumération de dizaines de mesures prag­ma­tiques dont il serait comp­table et que cha­cun éva­lue­ra à l’aune de ses gains et pertes personnelles.

Ce rôle, le man­da­taire ou le can­di­dat le joue déjà du simple fait de son accès aux médias. Qu’il s’agisse de regret­ter une iden­ti­té per­due, de dési­gner des boucs émis­saires à la vin­dicte col­lec­tive, de faire du chô­mage la menace suprême, de se figu­rer en garant d’une éthique poli­tique démo­cra­tique ou de se rêver com­mu­nau­té soli­daire, son dis­cours aide à défi­nir les contours d’un pro­jet com­mun, d’une vision de la col­lec­ti­vi­té appe­lée à peser sur le com­por­te­ment d’innombrables acteurs sociaux. Y sommes-nous assez vigilants ?

À cet égard, on peut craindre que Donald Trump ait déjà cau­sé une bonne part du mal dont il est capable. Usant du porte-voix média­tique qui lui est constam­ment ten­du, il a rabais­sé les femmes, stig­ma­ti­sé les musul­mans, les Juifs1 et les Lati­nos, insul­té ses adver­saires, pro­mu les armes et incar­né un rêve de « beau­fi­tude » décom­plexée et d’agressivité imbé­cile. Ce fai­sant, il a à la fois capi­ta­li­sé sur une évo­lu­tion délé­tère du « débat » public et tra­vaillé à repous­ser les limites de l’odieux. Il a ain­si accru la légi­ti­mi­té d’une voie pavée de vul­ga­ri­té, de bêtise et de haine. Qu’il devienne pré­sident des États-Unis ou pas, ce mal est fait : il a fait recu­ler les limites du dicible, ouvrant la voie à d’autres, pires encore, qui ne man­que­ront pas de ten­ter de le surpasser.

Il n’est bien enten­du pas le seul. Ni le pre­mier. Il n’est que de voir la ter­rible bana­li­sa­tion, en Europe, de dis­cours stig­ma­ti­sants et odieux, dénon­çant sans cesse les pares­seux, les frau­deurs sociaux, les exclus, les non-inté­grés, les réfu­giés, bref, fai­sant du faible un dan­ger plu­tôt que l’objet de notre sol­li­ci­tude. Des choses peuvent se dire aujourd’hui qui, non seule­ment ne peuvent fon­der que des poli­tiques imbé­ciles, mais pré­sagent en outre de futures dérives, pires encore, non seule­ment dans les dis­cours, mais éga­le­ment dans les com­por­te­ments quo­ti­diens de la population.

Car il ne faut pas oublier ce dont nous avons été capables par le pas­sé. Qui se sou­vient de ce qu’on a pu dire des Juifs et des Tzi­ganes ? des homo­sexuels ? des femmes ? Qui se rap­pelle du niveau d’invective autre­fois pra­ti­qué à l’égard des « Boches », des « Ritals » ou des « Bou­gnoules » ? Qui ne voit que, si les cibles peuvent chan­ger — même s’il en est de qua­si éter­nelles, comme les Juifs — les logiques demeurent ? Qui peut feindre d’ignorer où cela nous mène ?

L’argument selon lequel, aujourd’hui, il faut être réa­liste et aban­don­ner ses rêves de « Bisou­nours » d’un monde har­mo­nieux et soli­daire, qu’il faut se résoudre à agir agres­si­ve­ment dans un monde chaque jour plus com­pé­ti­tif n’est ici pas valable. Pas davan­tage, ne l’est l’idée que le poli­tique ne devrait être qu’un comp­table tenu à une bonne ges­tion, hors de toute idéo­lo­gie, sans aprio­ri ni tabous. En effet, gérer la chose publique revient à poser des choix et donc, néces­sai­re­ment, à enga­ger des valeurs. Il ne s’agit pas seule­ment de pen­ser des poli­tiques publiques dif­fé­rentes, de mettre en œuvre une action éta­tique plus ou moins réa­liste ou de se débattre dans la grande com­pé­ti­tion mon­diale. Il s’agit de prendre la parole au nom de la socié­té, d’énoncer des valeurs, d’écrire un récit qui indique quelle voie nous cher­chons à suivre, de déve­lop­per une vision col­lec­tive et fédé­ra­trice. En un mot, il est ici ques­tion de notre col­lec­ti­vi­té en tant qu’entité morale — oui, morale — se recon­nais­sant en cer­tains prin­cipes et les tenant pour contrai­gnants à son égard. Il s’agit ain­si de conti­nuer de voir, par exemple, dans le défa­vo­ri­sé un être humain dont la condi­tion nous émeut et, de ce fait, nous meut vers lui, plu­tôt que comme un enne­mi à éli­mi­ner, d’une manière ou d’une autre. Il s’agit aus­si de voir dans ce défa­vo­ri­sé l’effet de causes col­lec­tives et, par­tant, un appel à inter­ro­ger nos socié­tés et leur res­pon­sa­bi­li­té. Il faut encore accep­ter de renon­cer aux expli­ca­tions sim­plistes para­ly­sant l’action en fai­sant croire que tous nos sou­cis découlent d’une cause unique tenant à la culture, à la reli­gion, au défi­cit public, etc.

Tout cela pèse donc sur notre per­son­nel poli­tique ? Certes, comme sur cha­cun d’entre nous. Nos « res­pon­sables poli­tiques » ne sont pas des res­pon­sables exclu­sifs. Ils agissent et parlent au sein d’une socié­té. Leur posi­tion, cepen­dant, les contraint à répondre davan­tage que le com­mun des mor­tels des direc­tions que prend la collectivité.

Ain­si, nom­breux sont ceux qui ont raillé Jus­tin Tru­deau, Pre­mier ministre cana­dien qui accueillit en per­sonne des réfu­giés syriens, les assu­rant de la par­faite soli­da­ri­té de son peuple, qui se ren­dit auprès des Sikhs, dans le res­pect de leurs cou­tumes, pour leur dire son regret des injus­tices ter­ribles qu’ils subirent du fait des Cana­diens. Certes, ça ne mange pas de pain. Non, ça ne chan­ge­ra pas la face du monde. Ça change celle du Cana­da en tant que col­lec­ti­vi­té politique.

Car voi­là que de nom­breux Cana­diens recon­naissent en ces réfu­giés syriens les vic­times d’un sort ter­rible, se mobi­lisent, aident et accueillent. Et voi­là que, lorsque de ter­ribles incen­dies ruinent la vie de mil­liers de Cana­diens, ces mêmes réfu­giés, en retour, leur témoignent leur soli­da­ri­té. Ce n’est rien ? C’est tout, au contraire.

Bien sûr, des élans de soli­da­ri­té se sont don­nés à voir dans bien des endroits. La popu­la­tion alle­mande a fait preuve de beau­coup de géné­ro­si­té vis-à-vis des réfu­giés, le parc Maxi­mi­lien a mon­tré de quoi nous étions capables pour sou­la­ger la misère d’autrui et l’attitude de la popu­la­tion de Lam­pe­du­sa ou de Les­bos est un exemple pour cha­cun. Mais le sou­tien de la classe poli­tique, l’élaboration, avec eux et non contre eux, d’un dis­cours col­lec­tif posi­tif n’est pas à négli­ger. La cohé­rence de vues et de pro­jets entre la popu­la­tion et ses repré­sen­tants et la fidé­li­té de la classe poli­tique aux prin­cipes fon­da­men­taux de nos régimes poli­tiques sont de forts atouts dans la lutte contre les égoïsmes, la bêtise, la haine et la désa­gré­ga­tion de nos sociétés.

Car une socié­té qui se recon­nait dans un récit tis­sé de soli­da­ri­té et de valeurs humaines plu­tôt que de com­pé­ti­tion et de dure­té aura à cœur de res­pec­ter des prin­cipes posi­tifs et de se com­por­ter confor­mé­ment à la haute opi­nion qu’elle se fait d’elle-même. Non pas une hau­teur faite de mépris et de morgue, mais, au contraire, une hau­teur à la mesure de celle des valeurs qu’elle s’impose et dont elle tâche de se mon­trer digne. Une hau­teur qui, avant tout, oblige celui qui s’en réclame.

Cette socié­té-là est bien plus solide, bien plus rési­liente que celle qui, se vivant comme une nation pure et assié­gée, se pense à l’abri des murailles qu’elle rehausse chaque jour. Nous avons ten­dance à exi­ger des actes des poli­tiques, mais ne devrions-nous pas com­men­cer par exi­ger d’eux des paroles ?

  1. Avant un pathé­tique rétropédalage.

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est codirecteur de La Revue nouvelle, directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque.