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Programmes des élections présidentielles françaises : quels droits pour les femmes ?

Numéro 4 - 2017 par Marques-Pereira

mai 2017

Trois élé­ments sont au cœur d’une citoyen­ne­té à part entière pour les femmes : l’autonomie socioé­co­no­mique (par l’éducation, l’égalité pro­fes­sion­nelle, le par­tage des temps pro­fes­sion­nels et fami­liaux, la lutte contre les sté­réo­types de genre), l’autonomie poli­tique (par l’application de la pari­té et la lutte contre le sexisme) et l’autonomie cor­po­relle (par l’accès au plan­ning fami­lial, à l’IVG, à la […]

Le Mois

Trois élé­ments sont au cœur d’une citoyen­ne­té à part entière pour les femmes : l’autonomie socioé­co­no­mique (par l’éducation, l’égalité pro­fes­sion­nelle, le par­tage des temps pro­fes­sion­nels et fami­liaux, la lutte contre les sté­réo­types de genre), l’autonomie poli­tique (par l’application de la pari­té et la lutte contre le sexisme) et l’autonomie cor­po­relle (par l’accès au plan­ning fami­lial, à l’IVG, à la contra­cep­tion, la lutte contre les vio­lences de genre, contre la mar­chan­di­sa­tion du corps des femmes). C’est à la lumière de ces trois élé­ments que j’examinerai les pro­grammes des prin­ci­paux can­di­dats aux pré­si­den­tielles fran­çaises et, en par­ti­cu­lier, ceux des gagnants du pre­mier tour.

En ce qui concerne Emma­nuel Macron qui se dit fémi­niste, on peut vrai­ment se deman­der où donc, dans son pro­gramme, est pas­sé le fémi­nisme ? Pour Marine Le Pen, il s’agit de faire d’une pierre deux coups : s’adresser aux femmes, de manière mater­na­liste, pour atta­quer les musul­mans. Du côté des per­dants, les femmes ne sont pas vrai­ment mises en évi­dence dans le pro­gramme du can­di­dat de droite, Fran­çois Fillon ; à gauche, le pro­gramme de Jean-Luc Mélen­chon en la matière est sans doute plus fouillé que celui de Benoît Hamon, mais, dans l’un comme dans l’autre, le fémi­nisme est loin d’être au rendez-vous !

Emma­nuel Macron affirme que l’égalité entre les femmes et les hommes est au cœur de son pro­jet pré­si­den­tiel. Et de fait, une série de mesures concer­nant l’autonomie des femmes sont pré­sentes dans son pro­gramme, mais, le plus sou­vent, en l’absence de tra­duc­tion et d’évaluation réelles, elles res­tent floues ou bien ne sont pas contrai­gnantes. Ain­si en est-il, pour le socioé­co­no­mique, de ses pro­po­si­tions sur la créa­tion et l’attribution par les com­munes des places en crèches. Pas de pré­ci­sions, pas de chif­frage ! Mêmes remarques sur les pro­po­si­tions por­tant sur une poli­tique fami­liale et fis­cale plus inci­ta­tive pour les femmes qui sou­haitent tra­vailler. Pour­quoi ne pas mettre en avant un congé paren­tal éga­li­taire, pour­quoi pas des mesures contrai­gnantes en matière d’impôt ou de défense des droits ? Rien non plus sur la lutte contre les sté­réo­types de genre ! Par contre, la volon­té de main­te­nir la loi El Khom­ri ne peut que ren­for­cer la pré­ca­ri­sa­tion éco­no­mique des femmes. En ce qui concerne la repré­sen­ta­tion des femmes en poli­tique, pro­po­ser d’instaurer le non-cumul des man­dats dans le temps et la pari­té dans les nomi­na­tions des grands postes de l’État, c’est bien. Encore faut-il que la pari­té soit de règle dans les exé­cu­tifs et qu’elle soit réel­le­ment appli­quée aux légis­la­tives ! En matière de lutte contre les vio­lences de genre, une cam­pagne natio­nale de com­mu­ni­ca­tion et de sen­si­bi­li­sa­tion est pré­vue. Très bien, mais avec quels moyens et quelle for­ma­tion pour les per­son­nels médi­caux judi­ciaires, poli­ciers et édu­ca­tifs ? Une for­ma­tion néces­saire quand on voit que le pro­gramme réduit le har­cè­le­ment de rue à une simple « inci­vi­li­té », pas­sible d’amende en oubliant que le har­cè­le­ment ouvre la voie aux agres­sions sexuelles et aux viols ! Par ailleurs, défendre le droit à l’IVG contre les attaques des asso­cia­tions anti-choix sans annon­cer des mesures pré­cises n’est guère convaincant.

Devant le flou de telles pro­po­si­tions on peut se deman­der si elles sont por­tées par une volon­té fémi­niste ou si elles ne font qu’alimenter la bonne conscience d’un dis­cours poli­tique domi­nant selon lequel l’égalité des femmes et des hommes est une valeur fon­da­men­tale de nos socié­tés démo­cra­tiques. Est-ce ain­si qu’en euro­péen convain­cu, Macron pour­sui­vra l’objectif d’égalité repris dans le Trai­té de l’Union alors que les dis­cri­mi­na­tions de tous ordres le contre­disent constam­ment ? Cela dit, Macron/Le Pen ce n’est pas bon­net blanc et blanc bonnet.

De ses cent-qua­rante-quatre pro­po­si­tions, Marine Le Pen n’en envi­sage qu’une qui concerne le droit des femmes : « mettre en place un plan natio­nal pour l’égalité sala­riale femme/homme et lut­ter contre la pré­ca­ri­té pro­fes­sion­nelle », dont les moyens ne sont pas pré­ci­sés. Mais avant tout, les droits des femmes servent de pré­texte pour atta­quer la reli­gion musul­mane dans un registre natio­na­liste, xéno­phobe, recou­rant à l’amalgame « défendre les droits des femmes : lut­ter contre l’islamisme qui fait recu­ler leurs liber­tés fon­da­men­tales ». Par ailleurs, il faut avoir à l’esprit qu’en tant que par­le­men­taire euro­péenne, sur les cin­quante-neuf pro­po­si­tions visant l’égalité des femmes et des hommes, Marine Le Pen a voté pour trois fois, contre dix-sept, elle s’est abs­te­nue sept fois et était absente trente-deux fois lors des votes au Par­le­ment euro­péen. Un seul exemple : le rap­port ini­tial d’Édite Estrel­la au Par­le­ment euro­péen qui pré­voyait de recon­naitre le droit à la contra­cep­tion et à l’avortement, mais dont la por­tée a été consi­dé­ra­ble­ment alté­rée par les par­tis conser­va­teurs sous la pres­sion des mou­ve­ments anti-choix et catho­liques inté­gristes. Non seule­ment son pro­gramme ne fait aucune men­tion du droit des femmes à dis­po­ser de leur corps, mais, ce qui est plus grave encore c’est que Marine Le Pen a indi­qué vou­loir reve­nir sur le délit d’entrave à l’IVG, récem­ment voté. Dans la pers­pec­tive réac­tion­naire des anti-choix, le plan­ning fami­lial est régu­liè­re­ment visé par le FN et pour­rait bien être une des cibles majeures de son enga­ge­ment à « pro­mou­voir la laï­ci­té et lut­ter contre le com­mu­nau­ta­risme ». Par ailleurs, la lutte contre les sté­réo­types sexistes n’est nul­le­ment envi­sa­gée. Il s’agit, au contraire, de « réta­blir une véri­table éga­li­té des chances en retrou­vant la voie de la méri­to­cra­tie répu­bli­caine », notam­ment « en refu­sant le prin­cipe de la dis­cri­mi­na­tion posi­tive ». En jouant ain­si la liber­té contre l’égalité, c’est l’un des acquis de la Conven­tion sur l’élimination de toutes les dis­cri­mi­na­tions envers les femmes, signée en 1979 à l’Assemblée géné­rale des Nations unies, rati­fiée par la France, qui risque d’être remis en cause par le FN. Enfin, notons que Marine Le Pen pré­voit de « mettre en œuvre une vraie poli­tique nata­liste réser­vée aux familles fran­çaises, en réta­blis­sant l’universalité des allo­ca­tions fami­liales […] Réta­blir la libre répar­ti­tion du congé paren­tal ». Dans cette optique nata­liste et mater­na­liste, les femmes auront la « liber­té » de conti­nuer à assu­mer une double jour­née de tra­vail. Même si la pro­po­si­tion expli­cite de « salaire mater­nel » a dis­pa­ru de son pro­gramme, il reste que l’extrême droite s’adresse aux femmes dans un cadre mater­na­liste, anti­fé­mi­niste et xéno­phobe qui rap­pelle l’héritage du pétainisme.

Peut-on consi­dé­rer que les per­dants du pre­mier tour des pré­si­den­tielles pour­raient faire bar­rage à une telle pers­pec­tive, lors des légis­la­tives de juin ? Rien n’est moins sûr. Mais les réponses ne sont pas du même ordre selon que l’on prend en compte le pro­gramme conser­va­teur et libé­ral de Fran­çois Fillon ou ceux de gauche, de Benoît Hamon et de Jean-Luc Mélenchon.

Fran­çois Fillon consacre un cha­pitre de son pro­gramme aux liber­tés des femmes et fait des pro­po­si­tions que l’on ne trouve tra­di­tion­nel­le­ment pas à droite, concer­nant les vio­lences faites aux femmes, les places dans les crèches et l’accès prio­ri­taire des femmes cheffes de familles mono­pa­ren­tales aux loge­ments sociaux et aux crèches, ain­si que la pos­si­bi­li­té qui leur serait don­née de déduire de leurs impôts une par­tie des frais de garde. Mais à l’instar de Marine Le Pen, Fran­çois Fillon fait réfé­rence aux droits des femmes en ins­tru­men­ta­li­sant la laï­ci­té comme seul moyen de les faire valoir face à l’islam. Curieuse réfé­rence à la laï­ci­té pour un conser­va­teur lié à l’association poli­tique Sens Com­mun issue de La Manif pour tous ! Sans sur­prise donc, rien n’est dit dans son pro­gramme sur le ren­for­ce­ment d’un accès aisé à l’avortement et à la contra­cep­tion. Sans sur­prise non plus, sa pro­po­si­tion « d’effectuer dès l’école pri­maire un tra­vail de péda­go­gie sur le res­pect des femmes » : le res­pect n’est pas l’égalité ! En matière de lutte contre le sexisme en poli­tique, son pro­gramme pro­pose d’appliquer la tolé­rance zéro, sans pour autant pré­ci­ser les mesures à prendre, sauf à mettre en place des mesures contre « tout élu ou membre de l’exécutif dans les cas de har­cè­le­ment sexiste ou d’agressions sexuelles avé­rées ». Enfin, en matière de repré­sen­ta­tion poli­tique des femmes, pro­po­ser d’augmenter les amendes en cas de non-res­pect des obli­ga­tions pari­taires, laisse scep­tique quand on sait qu’en France les par­tis pré­fèrent payer des amendes que d’appliquer la parité !

Les mesures les plus sérieuses en matière d’égalité entre femmes et hommes se retrouvent dans les pro­grammes de Jean-Luc Mélen­chon et de Benoît Hamon qui sou­haitent res­pec­ti­ve­ment ins­crire le droit à l’IVG dans la Consti­tu­tion ou dans la Charte des droits fon­da­men­taux de l’UE. Sur le plan éco­no­mique, les deux can­di­dats pro­posent l’abrogation de la loi El Khom­ri, une mesure impor­tante quand on sait à quel point la libé­ra­li­sa­tion du mar­ché du tra­vail pré­ca­rise celles qui assurent l’essentiel des tâches domes­tiques. Cela dit, la pro­po­si­tion de Benoît Hamon en faveur de l’allocation uni­ver­selle ne peut que pré­ca­ri­ser davan­tage les femmes au tra­vail et laisse la porte ouverte à ce qui res­semble à un « salaire mater­nel ». Contrai­re­ment à ses oppo­sants aux pré­si­den­tielles, Jean-Luc Mélen­chon pré­cise la manière dont il compte s’y prendre pour arri­ver à l’égalité sala­riale (répres­sion des inéga­li­tés de genre dans l’entreprise, lutte contre les temps par­tiels contraints, fin du quo­tient conju­gal, notam­ment). Il entend éga­le­ment ren­for­cer la loi contre les vio­lences faites aux femmes et ins­tau­rer une loi contre le sexisme. Enfin, il pro­pose plu­sieurs mesures contre l’instrumentalisation et la mar­chan­di­sa­tion du corps des femmes, refu­sant la ges­ta­tion pour autrui et prô­nant l’abolition de la pros­ti­tu­tion. Même si un rele­vé exhaus­tif des mesures ain­si pro­po­sées reste à faire, cette pre­mière com­pa­rai­son suf­fit à dis­tin­guer clai­re­ment le pro­gramme de Mélen­chon comme le plus déter­mi­né en matière d’égalité entre femmes et hommes.

Marques-Pereira


Auteur

professeure à l’université libre de Bruxelles, présidente de l’Université des Femmes