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Pourquoi le Vert n’est-il pas encore dans le fruit ?

Numéro 5 - 2015 par Luc Van Campenhoudt

juillet 2015

Les Verts sus­citent des ques­tions qui ne se posent pas, ou si peu, à pro­pos des autres par­tis. Ces ques­tions peuvent sem­bler futiles. Par exemple, com­ment expli­quer l’irritation, l’agressivité voire le mépris qu’ils attirent dans cer­tains milieux (notam­ment de classe moyenne supé­rieure) alors qu’à prio­ri, ils ne feraient pas de mal à une mouche ? Ou encore, com­ment par­viennent-ils à faire de la poli­tique alors que tout, dans leurs valeurs et leurs com­por­te­ments, semble indi­quer qu’ils détestent la poli­tique, avec ce qu’elle implique comme vio­lence à l’égard de ces valeurs ? Ces ques­tions can­dides consti­tuent une entrée laté­rale pour éclai­rer le rap­port com­plexe des Verts à la socié­té et au pouvoir.

Dossier

Parce qu’il est d’une irré­pro­chable hon­nê­te­té intel­lec­tuelle et ne cache rien d’essentiel, le livre consa­cré par Benoît Lechat1 à l’histoire d’Écolo invite à se poser ces ques­tions et contient qua­si tous les élé­ments pour y répondre. Plus encore, il incite à ten­ter d’y répondre sans tour­ner autour du pot, ni prendre des gants, avec un triple risque assu­mé : d’abord celui d’être réduc­teur, puisque tout est tou­jours plus com­pli­qué bien sûr, ensuite celui d’être par­tial, puisqu’il s’agit en quelque sorte ici d’adopter le point de vue de l’adversaire, enfin celui d’être ana­chro­nique, puisque l’histoire que Lechat raconte et dont il rend compte dans ce pre­mier tome s’arrête en 1986, à l’époque où Éco­lo n’était encore qu’aux portes du pou­voir gou­ver­ne­men­tal, et que ce qui était vrai « avant » n’est plus for­cé­ment aus­si vrai « après ».

Pourquoi tant de haine ?

D’une manière géné­rale et pour des rai­sons qu’il est inutile de déve­lop­per, les frac­tions plu­tôt aisées de la classe moyenne, com­po­sées notam­ment de patrons de PME, de cadres du pri­vé, d’indépendants et de repré­sen­tants des pro­fes­sions libé­rales, ne portent pas les socia­listes et les syn­di­ca­listes dans leur cœur. En pré­ten­dant pro­té­ger les tra­vailleurs au moyen notam­ment de l’impôt, l’action des uns et des autres serait un frein à la ren­ta­bi­li­té et à la com­pé­ti­ti­vi­té des entre­prises, à la pros­pé­ri­té de la nation et, en défi­ni­tive et para­doxa­le­ment, à l’emploi même de ces tra­vailleurs. On aime rare­ment les socia­listes et les syn­di­ca­listes, on pré­fère voir les pre­miers dans l’opposition et on cherche à conte­nir l’influence des seconds. On ne les aime pas, mais on fait avec. Depuis le temps qu’on a appris à faire avec ! S’ils gênent, ils ne remettent pas fon­da­men­ta­le­ment le sys­tème en ques­tion, ils n’empêchent pas les mieux nan­tis de consom­mer ce qu’ils veulent, de cir­cu­ler dans leurs grosses autos, de chauf­fer leurs grandes pis­cines et de voya­ger aux quatre coins du monde, ils les y encou­ragent même d’une cer­taine façon, puisque la crois­sance est le sein auquel les uns et les autres s’allaitent sans jamais être sevrés, et qu’ils ont besoin les uns des autres. Pour faire très — trop — court, socia­listes et syn­di­ca­listes sou­hai­te­raient « seule­ment » — ce n’est déjà pas si mal — que les plus nan­tis soient un peu plus par­ta­geurs et ne jouent pas à leur gré avec le des­tin et les condi­tions d’existence de ce que le mana­ge­ment a l’indécence d’appeler désor­mais les « res­sources humaines ». Au fil de l’histoire et au gré des coa­li­tions gou­ver­ne­men­tales, les socia­listes sont deve­nus des par­te­naires poli­tiques du centre et du centre-droit, et les syn­di­ca­listes des inter­lo­cu­teurs des patrons ; entre les uns et les autres, l’hostilité et l’amertume sont plu­tôt conte­nues. Juste un peu-beau­coup-pas du tout d’animosité de temps à autre, selon les coa­li­tions au pou­voir, avant qu’on ne par­vienne à un énième com­pro­mis. Car cha­cun sait faire des com­pro­mis — ce serait même une belge spé­cia­li­té — tant que les autres ne se mêlent pas de la manière dont il vit. Car ça, ça ne regarde que lui.

Avec les Verts, c’est tout dif­fé­rent. Il y a chez eux quelque chose — et même un peu plus — qui indis­pose lit­té­ra­le­ment les frac­tions plu­tôt nan­ties de la classe moyenne, même si ces der­nières sont glo­ba­le­ment d’accord avec eux pour recon­naitre les menaces qui pèsent sur la pla­nète et les hypo­thèques mises sur la vie des géné­ra­tions futures. Qu’est-ce qui, chez les Verts, irrite à ce point ceux qui ont le cœur plu­tôt à droite et sus­cite des pro­pos véhé­ments dès que ceux-ci se retrouvent entre eux ?

Que pro­mettent les Verts à celles et ceux qui se pro­jettent dans la vie ani­més d’un idéal moderne de dépas­se­ment conti­nu de soi-même et des autres, de pros­pé­ri­té et d’amélioration insa­tiable de leur condi­tion maté­rielle, de jouis­sance des plai­sirs de la vie (consi­dé­rés comme ample­ment méri­tés par un tra­vail achar­né), de décou­verte à très grande vitesse du monde loin­tain, de « Liber­té » en somme ? Que leur pro­mettent les Verts sinon l’exact oppo­sé ? Le renon­ce­ment à… ou, du moins, la limi­ta­tion de tout ce pour­quoi on a tra­vaillé et vécu jusqu’ici, assor­ti de sur­croit d’une solide et insup­por­table dose de mora­lisme et de culpa­bi­li­sa­tion. Son empreinte car­bone suit désor­mais par­tout le voya­geur, les radars traquent les auto­mo­bi­listes qui ont tort de ne pas se mêler au com­mun dans les métros et les trains (qui arrivent rare­ment à l’heure lorsqu’ils ne res­tent pas au dépôt), la TVA sur les équi­pe­ments indi­vi­duels punit ceux qui ne veulent pas par­ta­ger « en com­mu­nau­té » une même machine à laver avec leurs voi­sins de palier, les ten­deurs et chas­seurs sont deve­nus les gibiers des pro­tec­teurs des oiseaux migra­teurs et des hôtes de la forêt, les pets mêmes des bovins res­pon­sables du réchauf­fe­ment cli­ma­tique empestent la conscience des ama­teurs de bar­be­cues esti­vaux. Aucun domaine n’échappe à l’insatiable « pul­sion règle­men­taire » des Verts qui veulent par­tout «“res­treindre”, “inver­ser”, “pré­ve­nir”, “régu­ler” et “contraindre”2 ». Jusqu’au ridi­cule et morose — deman­dez aux fans de feu Dar­denne — lorsqu’ils exigent des réunions offi­cielles sans alcool. Ren­con­trer un Vert est comme se cogner à un grand pan­neau « Stop3 », qu’ils n’appliquent évi­dem­ment pas à leurs propres mœurs liber­taires (comme fumer des joints, encou­ra­ger l’amour libre et l’homosexualité) et anar­chiques (comme bru­ler les feux et rou­ler sur les trot­toirs à vélo au grand dam des pié­tons4).

S’ils irritent tant, si on leur prête volon­tiers les traits de mora­li­sa­teurs inté­gristes et irres­pon­sables, c’est, pour une large part, parce que la remise en ques­tion qu’ils réclament va bien au-delà de l’environnement et du modèle de crois­sance éco­no­mique et indus­trielle ; comme le pro­cla­mait dès 1978 Paul Lan­noye5, elle porte sur le modèle cultu­rel actuel que les classes sociales aisées incarnent for­cé­ment plus que les autres. Il ne s’agit pas seule­ment de renon­cer à la crois­sance de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion, mais, plus fon­da­men­ta­le­ment encore, à un mode de vie, à un mode de socia­li­té, à un sys­tème de valeurs et aux fina­li­tés mêmes de l’existence. On ne renonce jamais de gai­té de cœur à ce qu’on aime, au confort maté­riel et cultu­rel dans lequel on s’est com­plai­sam­ment ins­tal­lé et, plus encore, aux cer­ti­tudes sur les­quelles on a construit sa vie. On y renonce d’autant plus dif­fi­ci­le­ment qu’on est les pre­miers béné­fi­ciaires de cette culture et de ce modèle de déve­lop­pe­ment. C’est sans doute la prin­ci­pale rai­son pour laquelle ces frac­tions de classe moyenne aisée ne portent pas les Verts dans leur cœur.

Il est une autre rai­son, plus insi­dieuse, à carac­tère socio­lo­gique. Ces Éco­los qui condamnent des modes de vie et des valeurs prin­ci­pa­le­ment por­tés par les frac­tions plu­tôt supé­rieures de la classe moyenne en sont eux-mêmes, pour par­tie et aux pre­mières décen­nies sur­tout, les enfants. Des enfants ingrats en somme, qui crachent sur la pros­pé­ri­té de leurs parents grâce à laquelle ils ont pu faire de belles études, acqué­rir des res­sources cultu­relles et sociales, une capa­ci­té de prendre voix dans l’espace public, bref un habi­tus de classe moyenne… contes­ta­taire. Avec l’impitoyable luci­di­té volon­tai­re­ment réduc­trice qu’il déploie dans La Dis­tinc­tion, Bour­dieu6 ver­rait même en une grande par­tie d’entre les Verts des années 1960 – 1980 — ceux dont Benoît Lechat narre l’aventure — des reje­tons d’une (petite et moyenne) bour­geoi­sie en déclin, qui ont héri­té de leurs parents moins de res­sources éco­no­miques que de res­sources cultu­relles, mais qui ont su exploi­ter ces der­nières pour se faire une place dans les sec­teurs non mar­chands de la socié­té : l’éducation, la créa­tion cultu­relle alter­na­tive, la recherche en sciences humaines… et la politique.

Filles et fils indignes de parents plu­tôt pros­pères et méri­tants, objec­teurs de conscience dans tous les domaines pos­sibles, les Verts n’en res­tent pas moins des « bour­geois gau­chistes » et des « intel­lec­tuels » bavards aux yeux des classes popu­laires qui ne se recon­naissent pas le moins du monde dans les dis­cours et les inter­mi­nables dis­cus­sions pro­cé­du­rales des Éco­los, alors que le monde éco­no­mique et social qui leur four­nis­sait leur pain quo­ti­dien est en train de s’effondrer. Si les Verts sont cou­pés du « peuple d’en haut », ils le sont tout autant du peuple d’«en bas ».

Sans relais ins­ti­tu­tion­nels puis­sants, sans « base popu­laire », sans réserve élec­to­rale consis­tante qui ver­rait un inté­rêt clair et direct à voter pour eux, confron­tés au contraire à des groupes sociaux qu’ils impor­tunent, les Verts incarnent une ten­dance qui ten­te­rait (en vain) de « sau­ter par-des­sus le réel pour arri­ver direc­te­ment à ses fins7 ». Là réside un des nœuds du pro­blème : quel est le réel social et socio­lo­gique sur lequel les Verts peuvent s’appuyer, qu’ils peuvent fidé­li­ser et mobi­li­ser dura­ble­ment ? Dans quelle pâte sociale peuvent-ils agir comme des enzymes capables de la faire fer­men­ter ? Une pâte existe, mais elle est encore trop légère et ver­sa­tile, essen­tiel­le­ment quelques frac­tions de classe moyenne diplô­mées, qui entendent culti­ver des valeurs d’autonomie, de démo­cra­tie, de res­pect de l’environnement, de jus­tice sociale et de soli­da­ri­té dans une atmo­sphère convi­viale. Bref, les Verts n’ont guère de réel social consis­tant en conni­vence avec lequel ils peuvent pour­suivre les fins qu’ils se donnent.

Encore faut-il qu’ils aient des fins à pro­po­ser, sus­cep­tibles de mobi­li­ser et de ras­sem­bler. Mettre des limites et renon­cer d’accord, mais renon­cer pour quoi d’autre ? La force des Verts est leur capa­ci­té de dire clai­re­ment, de manière convain­cante et sub­stan­tielle ce qu’ils ne veulent plus ; leur fai­blesse est leur dif­fi­cul­té à dire clai­re­ment, de manière convain­cante et sub­stan­tielle ce qu’ils veulent. En tout cas, à le dire suf­fi­sam­ment fort et concrè­te­ment pour le « vendre » à une par­tie appré­ciable de la popu­la­tion qui consti­tue­rait une base élec­to­rale solide, éten­due et stable, comme en béné­fi­cient ou en ont béné­fi­cié les par­tis dits traditionnels.

Le pro­jet des Verts est dou­ble­ment néga­tif, tel qu’il est per­çu et, sans doute pour une large part, intrin­sè­que­ment. Il est néga­tif tout d’abord dans la mesure où ses fina­li­tés sont essen­tiel­le­ment défi­nies néga­ti­ve­ment : empê­cher la dété­rio­ra­tion de la nature et du cadre de vie, inver­ser la crois­sance, mettre un terme à un mode de déve­lop­pe­ment. Le pro­jet vert est non téléo­lo­gique : il s’agit moins de viser le meilleur, qui n’est pas suf­fi­sam­ment défi­ni, que d’éviter le pire. Cette carac­té­ris­tique ins­crit bien le pro­jet vert dans la « socié­té du risque » qu’Ulrich Beck8 voit comme une expres­sion par­ti­cu­liè­re­ment poin­tue de la moder­ni­té réflexive. La socié­té du risque n’est plus confron­tée d’abord à la nature dont il s’agirait de se pro­té­ger (les catas­trophes natu­relles) et qu’il s’agirait de domes­ti­quer (l’industrialisation), au monde qu’il s’agirait de conqué­rir (les grandes décou­vertes et la colo­ni­sa­tion), bref à quelque chose d’extérieur à elle, mais, au contraire, à elle-même, aux consé­quences de son propre déve­lop­pe­ment qu’elle ne mai­trise plus. Quelle pour­rait être aujourd’hui une telle fin posi­tive et sub­stan­tielle qui sub­mer­ge­rait dans les cœurs et les esprits ce sen­ti­ment de pro­po­ser sur­tout des limi­ta­tions (mêmes nécessaires)?

Comme on l’a vu, le pro­jet vert est néga­tif aus­si au sens fou­cal­dien du terme9, car il exprime en grande par­tie une forme de pou­voir faite d’interdictions, d’obligations, de règle­men­ta­tions, d’empêchements de faire, en oppo­si­tion à sa forme posi­tive qui encou­rage, mobi­lise, et fait faire. Fon­da­men­ta­le­ment, tout cela n’est guère exci­tant et ne peut repo­ser que sur des mili­tants qui, loin d’espérer un avan­tage per­son­nel ou col­lec­tif par­ti­cu­lier (en dehors des satis­fac­tions qu’apporte l’action col­lec­tive en elle-même), sont dis­po­sés à lut­ter dans l’intérêt géné­ral, en ce com­pris celui de leurs propres adver­saires et à assu­mer le rôle ingrat d’empêcheurs de pro­duire et de consom­mer sans limite.

Les deux aspects sont liés. Pré­ve­nir le mal est une chose, créer le bien en est une autre, pense Ulrich Beck qui sou­tient10 que « C’est la notion de limite qui a limi­té, voire téta­nise la poli­tique verte ». À ses yeux, manque de réel social et absence de fina­li­té posi­tive sont pro­blé­ma­ti­que­ment liés : le dis­cours vert est d’autant plus étran­ger aux peuples, aux citoyens — il ne s’adresse qu’aux experts et aux élites — qu’il ne leur pro­pose pas de fina­li­tés concrètes trans­po­sables en objec­tifs où ces peuples et ces citoyens peuvent dis­cer­ner un sens et sur­tout un inté­rêt. D’où l’importance, estime Beck, de pen­ser le déve­lop­pe­ment de l’écologie poli­tique dans une pers­pec­tive sociologique.

Comment faire de la politique quand on la déteste ?

On objec­te­ra que le livre de Benoît Lechat sou­ligne avec force que les Verts pour­suivent une fin posi­tive : la démo­cra­tie radi­cale défi­nie par un ensemble de carac­té­ris­tiques (l’autonomie des com­mu­nau­tés de base, l’autogestion, la par­ti­ci­pa­tion des per­sonnes concer­nées et la déli­bé­ra­tion entre elles à tous les niveaux de pou­voir, le contrôle des délé­gués par la base…), sou­te­nues par une uto­pie liber­ta­rienne qui sup­pose une har­mo­ni­sa­tion spon­ta­née des déci­sions auto­nomes locales. Il inter­prète d’ailleurs très per­ti­nem­ment l’histoire d’Écolo comme la ten­ta­tive de sur­mon­ter la ten­sion entre les objec­tifs de démo­cra­tie radi­cale et de « res­pect des équi­libres éco­sys­té­miques11 ». La mise en œuvre inté­grale de la démo­cra­tie radi­cale peut en effet conduire à des déci­sions démo­cra­tiques que contes­te­raient les experts parce qu’elles iraient à l’encontre du res­pect des éco­sys­tèmes, ou, inver­se­ment, à des conclu­sions scien­ti­fiques qui ne seraient pas accep­tées au terme de déli­bé­ra­tions démo­cra­tiques. Mais la démo­cra­tie radi­cale pré­sente cette ambigüi­té d’être indis­so­cia­ble­ment une fin et un moyen. La fin en laquelle elle consiste est de nature pro­cé­du­rale, métho­do­lo­gique, elle n’est pas de nature sub­stan­tielle, comme, il n’y a pas si long­temps, la construc­tion d’un État-nation démo­cra­tique, l’industrialisation de l’économie, la construc­tion d’une socié­té à la fois éco­no­mi­que­ment pros­père et socia­le­ment juste ou la conquête d’un empire colo­nial. Ce hia­tus est bien per­çu par Benoît Lechat : en réa­li­té, ce qui carac­té­rise le rap­port du pro­jet vert au temps, c’est la ten­sion entre un pré­sent concret défi­ni posi­ti­ve­ment (la démo­cra­tie radi­cale immé­dia­te­ment) et un futur idéal et abs­trait, par ailleurs défi­ni sur­tout néga­ti­ve­ment (ce qu’il faut éviter).

Dans un lan­gage wébé­rien, on pour­rait dire que, pour les Verts, ratio­na­li­té par valeur et ratio­na­li­té par fina­li­té se confondent. C’est pour­quoi la démo­cra­tie radi­cale doit être mise immé­dia­te­ment en œuvre, sans le moindre délai et la par­ti­ci­pa­tion citoyenne doit s’intégrer à l’activité poli­tique12. « Faire de la poli­tique autre­ment » est un impé­ra­tif « incon­ti­nent ». C’est tout de suite qu’il faut mettre un terme au clien­té­lisme, au cumul des man­dats et aux nomi­na­tions par­ti­sanes, qu’il faut ins­tau­rer la trans­pa­rence et la par­ti­ci­pa­tion. En com­men­çant chez soi, dans son propre parti.

La « méthode-fin » se réa­lise à tous les niveaux. À celui des « com­mu­nau­tés de vie », l’autogestion, cet « exer­cice réel­le­ment col­lec­tif de la liber­té, de la res­pon­sa­bi­li­té, de la déci­sion et du pou­voir13 » est immé­dia­te­ment de rigueur car ces com­mu­nau­tés ont le droit de déci­der de leur propre sort. D’un point de vue per­son­nel, les indi­vi­dus doivent se libé­rer de l’imaginaire de la crois­sance et de la consom­ma­tion pour adop­ter un mode de vie éco­lo­gique et « se réap­pro­prier leur vie tout en se retrou­vant dans un “des­tin” com­mun14 ».

Tou­te­fois, on peut se deman­der si l’exigence ver­tueuse de démo­cra­tie radi­cale n’est pas per­ver­tie par la dif­fi­cul­té de défi­nir et de faire valoir des fins sub­stan­tielles. Lorsque les fins sont inac­ces­sibles, éloi­gnées et abs­traites, défi­nies sur­tout néga­ti­ve­ment, tan­dis qu’en revanche, les moyens sont immé­dia­te­ment appli­cables, concrets et défi­nis posi­ti­ve­ment, la ten­ta­tion peut être grande de sub­sti­tuer les moyens aux fins, à for­tio­ri lorsque la dis­tinc­tion entre fins et moyens tend déjà à s’estomper (comme c’est le cas pour la démo­cra­tie radi­cale). Les ver­tus mêmes du pro­jet de la démo­cra­tie radi­cale (l’autogestion, la par­ti­ci­pa­tion…) sont alors exa­cer­bées en des formes qua­si mons­trueuses, notam­ment l’«acharnement pro­cé­du­ral15 » et la « pul­sion par­ti­ci­pa­tive [qui] semble par­fois n’avoir d’autre fin qu’elle-même16 » et qui conduisent à d’interminables dis­cus­sions et à d’incessantes remises en cause de ce qui vient d’être déci­dé, la peur obses­sion­nelle de la concen­tra­tion du pou­voir, la défiance à l’égard des élus qui ne sau­raient être que les porte-paroles du col­lec­tif et les exé­cu­tants de ses déci­sions, l’ascétisme impo­sé aux man­da­taires (qui rétro­cèdent déjà la moi­tié de leurs indem­ni­tés par­le­men­taires), la condam­na­tion de toute forme de per­son­na­li­sa­tion jusqu’au décou­ra­ge­ment des plus brillants17… Ce qui est au départ ver­tueux se dégrade en un ritua­lisme des moyens18 d’autant moins accep­té qu’il est exploi­té à géo­mé­trie variable selon les ambi­tions per­son­nelles et les rap­ports de force internes, en contra­dic­tion avec les prin­cipes mêmes de la démo­cra­tie radi­cale. Qui fait l’ange…

Conçue dans sa pure­té même, la démo­cra­tie radi­cale consti­tue l’antithèse de la poli­tique telle qu’elle fonc­tionne le plus sou­vent. Acti­vi­té quo­ti­dienne des hommes et des femmes poli­tiques confron­tés à la néces­si­té per­ma­nente de déci­der, la poli­tique met les mains dans le cam­bouis et exige d’arbitrer et de tran­cher entre valeurs anta­go­nistes ; à dis­tin­guer les valeurs poli­tiques (comme la res­pon­sa­bi­li­té et le cou­rage) et les valeurs morales (comme l’honnêteté et la fran­chise)19 ; elle n’est pos­sible qu’au prix de constants com­pro­mis entre par­te­naires-adver­saires ; elle se nour­rit du clien­té­lisme et de la com­pli­ci­té au sein de réseaux d’interdépendance20 ; une cer­taine dose de per­son­na­li­sa­tion et de concen­tra­tion du pou­voir est inévi­table car le suc­cès élec­to­ral du par­ti dépend direc­te­ment de la noto­rié­té de ses loco­mo­tives et de leur apti­tude à se faire recon­naitre et admi­rer comme des « chefs » brillants, capables de déci­der et d’agir ; la poli­tique exige l’allégeance le plus sou­vent expli­cite des par­ti­sans aux lea­deurs dont dépendent les man­dats (géné­ra­le­ment cumu­lés); les ordres viennent d’en haut et ne se dis­cutent guère ; la poli­tique est affaire de camps et de clans entre les­quels la lutte est féroce, sur scène et en cou­lisse ; la fin jus­ti­fie les moyens ; le pro­ces­sus de déci­sion est moins impor­tant que son conte­nu et ce conte­nu est lui-même moins impor­tant que son annonce ; les échéances élec­to­rales et la recherche de com­pro­mis à court terme comptent plus que l’avenir de la socié­té… N’en déplaise aux belles âmes démo­crates, Machia­vel reste la réfé­rence impli­cite et le maitre à pen­ser. Certes, il serait stu­pide, car faux et injuste, de dire qu’«ils sont tous pour­ris» ; au contraire, il est éton­nant de pen­ser qu’autant d’hommes et de femmes « bien » en arrivent à devoir jouer un jeu qui l’est beau­coup moins, s’ils veulent par­ve­nir à y obte­nir quelque suc­cès et quelque résultat.

La démo­cra­tie radi­cale prô­née par les Verts réclame exac­te­ment l’inverse : l’intransigeance des valeurs morales qui pré­valent sur les valeurs poli­tiques, le refus des com­pro­mis, du cumul des man­dats et du clien­té­lisme, elle est fon­ciè­re­ment anti-éli­tiste et oppo­sée à la véné­ra­tion des chefs qui doivent être contrô­lés en per­ma­nence21 et à la concen­tra­tion du pou­voir ; résul­tats d’un long pro­ces­sus de dis­cus­sion et de matu­ra­tion, les « ordres » viennent d’en bas ; le pro­ces­sus de déci­sion importe plus que le conte­nu ; la trans­pa­rence et la par­ti­ci­pa­tion22 sont de mise à tous les niveaux… L’utopie est louable, et il ne fau­drait pas trop vite renon­cer avec fata­lisme à une cer­taine éthique poli­tique. Mais elle est d’autant plus dif­fi­cile à concré­ti­ser qu’Écolo n’est pas davan­tage que les autres par­tis, épar­gné par les petits cal­culs et les que­relles intes­tines. Et elle est d’autant plus dif­fi­cile à (faire) ava­ler qu’Écolo pré­tend davan­tage que ces autres par­tis à la vertu.

À ce stade, il y a plus de ques­tions que de réponses. On pour­ra d’autant plus comp­ter sur le second tome du livre de Benoît Lechat pour y voir plus clair qu’il avait déjà posé dans son pre­mier volume la ques­tion de l’adéquation entre le mou­ve­ment et ses repré­sen­tants, comme celle de l’adéquation entre l’exigence de démo­cra­tie à la base et de l’organisation d’un gou­ver­ne­ment plu­ra­liste23.

Sur le plan de la méthode d’abord. Com­ment Éco­lo peut-il sus­ci­ter une large adhé­sion et obte­nir les suf­frages de nom­breux élec­teurs s’il n’assume pas les contraintes de la poli­tique ? À quoi peut-il renon­cer pour cela et sur quels prin­cipes et règles doit-il res­ter ferme ? Com­ment Éco­lo peut-il être dési­ré dans des coa­li­tions quand son intran­si­geance morale et son exi­gence de par­ti­ci­pa­tion à tous les étages énervent à ce point les par­tis poten­tiel­le­ment par­te­naires, ren­dus impa­tients ? Com­ment Éco­lo peut-il être par­tie pre­nante du « sys­tème poli­tique » et assu­mer concrè­te­ment des res­pon­sa­bi­li­tés poli­tiques quand il ne veut pas être « récu­pé­ré par le sys­tème » ? Jusqu’où peut-il peser pour modi­fier ce sys­tème sans s’en exclure ? Com­ment la démo­cra­tie radi­cale peut-elle être com­pa­tible avec l’exercice du pou­voir aux dif­fé­rents niveaux de res­pon­sa­bi­li­té ? Com­ment faire vivre le pro­jet démo­cra­tique dans un contexte qui n’est plus celui de l’État-nation et d’une rela­tive homo­gé­néi­té cultu­relle ? Com­ment conci­lier la démo­cra­tie radi­cale et les obser­va­tions scien­ti­fiques qui sortent des labo­ra­toires des experts ?

Sur le plan du conte­nu ensuite. Com­ment repen­ser les ques­tions de socié­té fon­da­men­tales — celles des inéga­li­tés, de l’inclusion et du pou­voir notam­ment — conjoin­te­ment avec celles des chan­ge­ments qui touchent le cli­mat, les res­sources (l’énergie, l’eau, l’air…) et le cadre de vie ? Quels concepts uti­li­ser désor­mais qui ne piègent pas la pen­sée dans des impasses, comme celui
d’environnement24 ?

Sur­tout peut-être : est-il pos­sible de défi­nir un pro­jet mobi­li­sa­teur et ras­sem­bleur sans uti­li­ser une seule fois des mots comme « limite », « pré­ven­tion », « régu­la­tion », « inter­dic­tion », « décrois­sance » ? Chiche !

  1. Lechat B., Éco­lo. La démo­cra­tie comme pro­jet, tome I : 1970 – 1986, du fédé­ra­lisme à l’écologie, édi­tions Eto­pia, 2014.
  2. Voir le texte d’U. Beck dans ce dos­sier, « Chan­ge­ment de la socié­té par le cli­mat, ou com­ment créer une nou­velle moder­ni­té ? », qui cite T. Nord­haus et M. Shellenberger.
  3. |Idem.
  4. Voir à ce sujet le billet d’humeur « Sois mobile et tais-toi ! » de Véro­nique Degraef.
  5. Cité par Lechat B., op. cit., p. 150.
  6. Bour­dieu P., La dis­tinc­tion. Cri­tique sociale du juge­ment, Minuit, 1979. « Réduc­trice » si on se borne à une inter­pré­ta­tion essen­tia­liste de son ana­lyse, où les pra­tiques et incli­nai­sons cultu­relles de chaque frac­tion de classe sociale seraient consi­dé­rées pour elles-mêmes ; non réduc­trice si on adopte une inter­pré­ta­tion rela­tion­nelle de son ana­lyse, où les pra­tiques et incli­nai­sons de chaque frac­tion de classe sont prises en compte dans l’ensemble du sys­tème dont elles par­ti­cipent, et dans lequel elles occupent une place et rem­plissent des fonc­tions spécifiques.
  7. Fli­po, Pour une phi­lo­so­phie poli­tique éco­lo­giste, édi­tions Tex­tuel, 2014, p. 127.
  8. Beck U., La socié­té du risque, Aubier, 2001.
  9. Fou­cault M., 1994b, « Le sujet et le pou­voir », Dits et écrits, IV, 1980 – 1988, Gal­li­mard, p. 222 – 243.
  10. Idem. En s’inspirant de Nord­haus et Shellenberger.
  11. Lechat B., op. cit., p. 23.
  12. Idem, p. 200.
  13. Mani­feste de la sec­tion belge des Amis de la Terre, cité par Lechat, op. cit., p. 121.
  14. Cohn-Ben­dit D., « Remettre la démo­cra­tie au centre du pro­jet poli­tique », pré­face de Lechat B., op. cit., p. 9 – 12.
  15. Lechat B., op. cit., p. 342.
  16. Idem., p. 340.
  17. Pour ce pas­sage, on se base sur plu­sieurs pages de Lechat. B., op. cit., notam­ment p. 121, 200, 201, 226 et 229.
  18. Étu­dié par Mer­ton R. K., Élé­ments de théo­rie et de méthode socio­lo­giques, Armand Colin, 1997 (1949).
  19. Voir notam­ment Max Weber (anta­go­nisme des valeurs, dis­tinc­tion entre éthique de la convic­tion et éthique de la res­pon­sa­bi­li­té) et Ray­mond Aron (anti­no­mie entre valeurs poli­tiques et valeurs morales).
  20. Voir notam­ment Era­ly A., Le pou­voir enchai­né, Être ministre aujourd’hui, Labor, 2002, p. 56 et 158 par exemple.
  21. Lechat B., op. cit., p. 201.
  22. Idem, p. 276.
  23. Voir la pré­sen­ta­tion du livre par Ber­nard De Backer dans ce dossier.
  24. Si l’on suit Beck, il faut renon­cer une fois pour toutes au concept d’environnement parce qu’il consacre une sépa­ra­tion entre nature et humanité.

Luc Van Campenhoudt


Auteur

Docteur en sociologie. Professeur émérite de l’Université Saint-Louis – Bruxelles et de l’Université catholique de Louvain. Principaux enseignements : sociologie générale, sociologie politique et méthodologie. Directeur du Centre d’études sociologiques de l’Université Saint-Louis durant une quinzaine d’années, jusqu’en 2006, il a dirigé ou codirigé une quarantaine de recherches, notamment sur l’enseignement, les effets des politiques sécuritaires, les comportements face au risque de contamination par le VIH et les transformations des frontières de la Justice pénale. Ces travaux ont fait l’objet de plusieurs dizaines d’articles publiés dans des revues scientifiques, de nombreux ouvrages, et de plusieurs invitations et chaires dans des universités belges et étrangères. À travers ces travaux, il s’est intéressé plus particulièrement ces dernières années aux problématiques des relations entre champs (par exemple la justice et la médecine), du pouvoir dans un système d’action dit « en réseau » et du malentendu. Dans le cadre de ces recherches il a notamment développé la « méthode d’analyse en groupe » (MAG) exposée dans son ouvrage La méthode d’analyse en groupe. Applications aux phénomènes sociaux, coécrit avec J.-M. Chaumont J. et A. Franssen (Paris, Dunod, 2005). Le plus connu de ses ouvrages, traduit en plusieurs langues, est le Manuel de recherche en sciences sociales, avec Jacques Marquet et Raymond Quivy (Paris, Dunod, 2017, 5e édition). De 2007 à 2013, il a été directeur de La Revue Nouvelle.