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Pourquoi Gbagbo s’accroche-t-il au pouvoir ?

Numéro 2 Février 2011 par Thierry Ngosso

février 2011

Ces paroles du chro­ni­queur Marc Uyt­ten­daele montrent à coup sûr l’imbroglio poli­tique dans lequel est plon­gée la Bel­gique depuis plu­sieurs mois mal­gré des élec­tions démo­cra­tiques. Mais Marc Uyt­ten­daele fait aus­si un clin d’œil à une situa­tion poli­tique ivoi­rienne qui reste indé­cise. Plu­sieurs semaines après la fin du pro­ces­sus élec­to­ral, la Côte d’Ivoire reste plon­gée dans l’incertitude politique. […]

Ces paroles du chro­ni­queur Marc Uyt­ten­daele montrent à coup sûr l’imbroglio poli­tique dans lequel est plon­gée la Bel­gique depuis plu­sieurs mois mal­gré des élec­tions démo­cra­tiques. Mais Marc Uyt­ten­daele fait aus­si un clin d’œil à une situa­tion poli­tique ivoi­rienne qui reste indé­cise. Plu­sieurs semaines après la fin du pro­ces­sus élec­to­ral, la Côte d’Ivoire reste plon­gée dans l’incertitude poli­tique. Reclus dans ce que d’aucuns qua­li­fient iro­ni­que­ment de « Répu­blique du Golf », du nom de l’hôtel où est basé son gou­ver­ne­ment, Alas­sane Dra­mane Ouat­ta­ra voit pour­tant son siège pré­si­den­tiel « confis­qué » par un Laurent Gbag­bo qui ne veut pas céder le pouvoir.

Cette situa­tion, si elle est inédite dans les formes et les pro­por­tions qu’elle prend, n’est pour­tant pas excep­tion­nelle. À de rares excep­tions près, l’Afrique est cou­tu­mière de pré­si­dents sor­tants qui ont per­du les élec­tions et qui, au grand mépris du ver­dict des urnes, se sont accro­chés au pou­voir. Robert Mugabe a per­du des élec­tions pré­si­den­tielles au Zim­babwe, mais il s’est accro­ché au pou­voir en lais­sant une illu­sion d’influence à son oppo­sant et Pre­mier ministre actuel Mor­gan Tsvan­gi­ra. Mwai Kiba­ki en a fait de même au Kenya. Et si l’hypothèse de réité­rer le scé­na­rio des com­pro­mis zim­babwéens et kenyans a été reje­tée par la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, c’est sans doute parce que le pro­ces­sus élec­to­ral ivoi­rien semble sur plu­sieurs points très singulier.

Bref rappel des faits

L’élection pré­si­den­tielle ivoi­rienne de novembre der­nier peut être consi­dé­rée comme l’aboutissement d’un pro­ces­sus qui aura été long et dif­fi­cile à mettre en œuvre. Havre de paix depuis l’indépendance du 7 aout 1960, c’est vers la fin des années nonante que la Côte d’Ivoire inau­gure une zone de tur­bu­lences poli­tiques sur fond de pro­blé­ma­tique iden­ti­taire : la ques­tion de l’ivoirité. Affir­ma­tion de la sou­ve­rai­ne­té et de l’identité du peuple ivoi­rien face aux menaces d’assujettissement poli­tique et éco­no­mique, le concept de l’ivoirité est poli­ti­que­ment ins­tru­men­ta­li­sé par Hen­ri Konan Bédié pour exclure Alas­sane Ouat­ta­ra de la vie poli­tique1.

Écar­té arbi­trai­re­ment de la pré­si­den­tielle de 1995 qui marque la suc­ces­sion d’Houphouët-Boigny dont il était le Pre­mier ministre, Alas­sane Ouat­ta­ra sera aus­si exclu de celle de 2000 qui fait suite au ren­ver­se­ment en 1999 d’Henri Konan Bédié. Et comme le dit Jean-Pierre Dozon, « bien que la notion d’ivoirité, sans doute trop asso­ciée aux impé­ri­ties du pré­sident déchu, ne soit plus guère à l’honneur en tant que telle dans l’espace public, une large part de son conte­nu y est tou­jours à l’œuvre et per­siste à rendre peu ou prou illé­gi­times les ambi­tions pré­si­den­tielles d’Alassane Ouat­ta­ra2 ». Le putsch exé­cu­té par l’armée qui place le géné­ral Guéï au pou­voir n’améliore pas le cli­mat poli­tique. Au terme d’un pro­ces­sus élec­to­ral pro­blé­ma­tique, Laurent Gbag­bo, grâce à la rue, ren­verse le géné­ral Guéï. Ce der­nier, qui a per­du les élec­tions et qui a pour­tant vou­lu s’accrocher au pou­voir, est assas­si­né. Mais la crise poli­ti­co-mili­taire n’est pas apai­sée pour autant.

En 2002, une nou­velle ten­ta­tive de putsch a lieu. Si elle échoue à délo­ger Laurent Gbag­bo du fau­teuil pré­si­den­tiel, elle réus­sit quand même à divi­ser le pays en deux. Il y a, d’une part, le Nord, majo­ri­tai­re­ment musul­man et sous le contrôle des Forces nou­velles menées par Guillaume Soro. Et, d’autre part, le Sud, majo­ri­tai­re­ment chré­tien, sous le contrôle de Laurent Gbag­bo et des forces armées loya­listes. Après un man­dat « ingrat », Laurent Gbag­bo ne réus­si­ra jamais à assoir son pou­voir et sa légi­ti­mi­té sur toute l’étendue du pays. Une palette d’accords inter­na­tio­naux se déploie alors sous l’égide de la France et des Nations unies avec un suc­cès miti­gé. Ce sont les accords de Oua­ga­dou­gou, signés le 4 mars 2007 entre Laurent Gbag­bo et Guillaume Soro, et obte­nus par la média­tion de Blaise Com­pao­ré au nom de la Com­mu­nau­té éco­no­mique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), qui vont mettre le pays sur le che­min d’une élec­tion pré­si­den­tielle démo­cra­tique et crédible.

Fina­le­ment, début novembre 2010, des élec­tions « sur une base consen­suelle » finan­cées à hau­teur de plus de 60 mil­lions d’euros par la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale se tiennent. Des obser­va­teurs indé­pen­dants de la Cedeao, de l’Union afri­caine (UA), de l’UE et de l’ONU sur­veillent le pro­ces­sus. C’est dans ce contexte que se tient le pre­mier tour de l’élection pré­si­den­tielle. Laurent Gbag­bo (38%) et Alas­sane Ouat­ta­ra (32%) sont qua­li­fiés pour le second tour, Hen­ri Konan Bédié (25%) est le grand per­dant. Res­pec­tant un accord poli­tique pas­sé avec Ouat­ta­ra, Bédié appelle à voter pour lui. La veille du second tour se tient un débat télé­vi­sé inédit entre Gbag­bo et Ouat­ta­ra. L’un et l’autre pro­mettent solen­nel­le­ment de res­pec­ter le ver­dict des urnes, de jouer le jeu démo­cra­tique jusqu’au bout. Même si la sus­pi­cion demeure sur la sin­cé­ri­té de l’un ou de l’autre à res­pec­ter l’engagement pris, les pro­ta­go­nistes et les obser­va­teurs se ras­surent par la note, issue des accords de Oua­ga­dou­gou, qui man­date l’ONU de cer­ti­fier les résul­tats défi­ni­tifs de l’élection pré­si­den­tielle. Les élec­tions du second tour ont alors lieu le 28 novembre, signant une courte, mais nette vic­toire du camp Ouat­ta­ra. On rêve alors d’une issue paci­fique à la décen­nie de crise. Le conte de fée est cepen­dant de courte durée et tourne à la super­che­rie. Le per­dant Laurent Gbag­bo décide de s’accrocher au pou­voir contre vents et marées.

Ce qui distingue la démocratie électorale de la loterie

L’attitude de Gbag­bo peut inter­pe­ler les Occi­den­taux habi­tués à une alter­nance paci­fique. Dans la plu­part des démo­cra­ties ordi­naires, ceux qui perdent dans les urnes ne prennent pas le risque d’usurper le pou­voir. C’est d’ailleurs sur ce point que se penche Adam Prze­wors­ki, poli­to­logue amé­ri­cain d’origine polo­naise, qui pro­pose une théo­rie mini­ma­liste de la démo­cra­tie3. Cette théo­rie s’inspire de la concep­tion schum­pe­té­rienne de la démo­cra­tie à laquelle elle asso­cie des mini­mums pop­pé­riens. Pour Schum­pe­ter, la démo­cra­tie est un régime où les gou­ver­ne­ments sont choi­sis dans les urnes, c’est-à-dire élus. Et pour Pop­per, la démo­cra­tie est le mode de gou­ver­ne­ment où les citoyens ont les meilleures chances de pou­voir se débar­ras­ser des gou­ver­nants sans effu­sion de sang. Dans une inter­view récente au Cour­rier inter­na­tio­nal, Adam Prze­wors­ki résume en ces termes des années de recherche sur la démo­cra­tie en tant que sys­tème poli­tique : « Dans un sys­tème démo­cra­tique, le par­ti qui a per­du les élec­tions cède le pou­voir. Il pour­rait ne pas le céder et ris­quer un conflit poli­tique. Mais c’est une solu­tion cou­teuse et ses consé­quences sont incer­taines. Le deuxième scé­na­rio est moins ris­qué : on entre dans l’opposition et on reprend le pou­voir aux élec­tions sui­vantes. On va souf­frir pen­dant quatre ans, mais en par­tant, bien sûr, du prin­cipe que nos adver­saires res­pec­tant eux aus­si la loi, le palais pré­si­den­tiel va de nou­veau être à nous. Dans un sys­tème démo­cra­tique, il est moins cher d’éviter le conflit et d’attendre les pro­chaines élec­tions. C’est ain­si que la démo­cra­tie devient un sys­tème qui s’autoentretient. […] Pour moi, la démo­cra­tie est un sys­tème où les gou­ver­nants perdent les élec­tions. […] Un point c’est tout4. »

Mais pour­quoi céder le pou­voir, si on a les moyens de l’usurper et de le confis­quer ? Prze­wors­ki montre en fait que, si cer­taines condi­tions sont réunies, les gou­ver­nants qui perdent les élec­tions ne pren­dront pas le risque de s’accrocher au pou­voir. La pre­mière condi­tion est la moti­va­tion ou la volon­té de résoudre paci­fi­que­ment les conflits. Cette moti­va­tion ou cette volon­té ne résultent sans doute pas tota­le­ment du régime poli­tique lui-même. Cepen­dant, les méca­nismes ins­ti­tu­tion­nels et élec­to­raux qui carac­té­risent la démo­cra­tie font naitre et ren­forcent cette moti­va­tion à vou­loir résoudre des démê­lés paci­fi­que­ment. La démo­cra­tie a donc une ver­tu paci­fi­ca­trice, car elle per­met de tran­cher les dif­fé­rends sans recou­rir à la force. Cette approche pop­pé­rienne de la démo­cra­tie lui confère une ver­tu par­ti­cu­liè­re­ment pacifique.

La seconde condi­tion est la pério­di­ci­té des élec­tions. Les élec­tions doivent pou­voir se tenir dans des délais rai­son­nables de manière à ce que la pos­si­bi­li­té effec­tive d’une alter­nance existe. Si ceux qui perdent les élec­tions savent que l’alternance est pos­sible, ils ne pren­dront pas le risque de régler leurs dif­fé­rends avec leurs oppo­sants par la vio­lence. Ils auront inté­rêt à attendre le tour sui­vant. C’est pour­quoi le tour sui­vant doit se tenir dans un délai rai­son­nable qui dis­suade le per­dant de tout recours à des moyens non démo­cra­tiques. La pos­si­bi­li­té de prendre part à des élec­tions qui ont une pério­di­ci­té connue per­met donc au per­dant d’envisager de rebon­dir paci­fi­que­ment par après.

Cepen­dant, Prze­wors­ki nous explique aus­si que la démo­cra­tie élec­to­rale n’est pas le seul régime qui satis­fait ce cri­tère. Un régime où les gou­ver­nants seraient non pas élus de manière pério­dique, mais tirés au sort pério­di­que­ment, pour­rait lui aus­si être paci­fique et démo­cra­tique. Le cas de la Grèce antique est à ce titre illus­tra­tif. Tou­te­fois, la démo­cra­tie élec­to­rale ou l’usage de l’élection en démo­cra­tie livre une infor­ma­tion capi­tale qui n’est pas tou­jours dis­po­nible dans un sys­tème où le tirage au sort est pri­vi­lé­gié. Par le vote, en effet, la démo­cra­tie ren­seigne les can­di­dats qui concourent sur le rap­port de force réel. Le poids du vote qui cor­res­pond numé­ri­que­ment au nombre de votants coïn­cide aus­si avec une poten­tielle puis­sance phy­sique. Le gou­ver­ne­ment élu n’est pas seule­ment légi­time, il est aus­si le gou­ver­ne­ment des plus forts. Donc la démo­cra­tie élec­to­rale dis­pose d’une qua­li­té sup­plé­men­taire par rap­port à la loterie.

L’élection se pré­sente donc tou­jours comme révé­la­trice d’un double mes­sage. Aux per­dants poten­tiels, il est dit que même dans le cadre d’une confron­ta­tion phy­sique, ils seraient per­dants. Aux gagnants poten­tiels, le mes­sage est clair : s’ils n’organisent pas les élec­tions dans un ave­nir proche et s’ils s’agrippent au pou­voir, le rap­port de force peut chan­ger. D’ailleurs, même s’ils n’organisent pas d’élections, ce rap­port de force peut chan­ger. Donc, ils ne pren­dront pas le risque de s’éterniser au pou­voir compte tenu de cette fluc­tua­tion du rap­port de force. C’est grâce à cette infor­ma­tion sur le rap­port de force réel qui est sus­cep­tible de fluc­tuer plus tard que des pro­ta­go­nistes poli­tiques ration­nels ne s’accrochent pas au pou­voir s’ils sont bat­tus de façon cré­dible dans les urnes. Et c’est aus­si pour les mêmes rai­sons que l’élection consti­tue une alter­na­tive paci­fique à la rébel­lion. Pour Prze­wors­ki, seules les démo­cra­ties cla­ri­fient cette infor­ma­tion au terme de chaque confron­ta­tion élec­to­rale, ce qui n’est le cas ni de la lote­rie ni des dic­ta­tures qui par­viennent sou­vent à mesu­rer l’état du rap­port de force entre pro­ta­go­nistes poli­tiques par le biais des polices secrètes. C’est la dis­po­ni­bi­li­té de cette infor­ma­tion, cou­plée à la pers­pec­tive de pou­voir par­ti­ci­per aux élec­tions sui­vantes, qui per­mettent une alter­nance non vio­lente. C’est aus­si pour­quoi Prze­wors­ki peut par­ler du miracle de la démo­cra­tie lorsqu’il dit : « En fin de compte, le miracle de la démo­cra­tie est que des forces poli­tiques rivales obéissent au résul­tat du vote. Ceux qui ont des armes obéissent à ceux qui n’en ont pas. Les titu­laires des postes gou­ver­ne­men­taux sont sous la menace d’un contrôle. Les per­dants attendent leur chance pour gagner leur place. Les conflits sont règle­men­tés, trai­tés confor­mé­ment aux règles, et donc limi­tés. Ce n’est certes pas un consen­sus, mais ce n’est pas le chaos non plus. Tout sim­ple­ment un conflit limi­té, mais un conflit sans effu­sion de sang. Les bul­le­tins de vote sont des “pierres de papier”, comme Engels l’a jadis obser­vé5. »

Application au cas de Gbagbo

Si la démo­cra­tie est un régime où les per­dants acceptent de céder le pou­voir, pour­quoi Gbag­bo s’y accroche-t-il ? Son atti­tude n’est-elle pas un défi à la théo­rie de Prze­wors­ki ? Nous ne le pen­sons pas. On pour­rait certes être ten­té de répondre d’emblée en disant que Gbag­bo n’est pas un pro­ta­go­niste poli­tique ration­nel. Ou alors que la Côte d’Ivoire n’est pas une démo­cra­tie. Mais cette réponse serait à notre avis sim­pliste et super­fi­cielle. Car en effet, à y regar­der de plus près, l’argumentaire de Prze­wors­ki per­met en réa­li­té d’expliquer le com­por­te­ment de Gbag­bo. Car il se peut que même si l’élection ivoi­rienne fut démo­cra­tique, les condi­tions mises en évi­dence par Prze­wors­ki ne soient pas quant à elles par­fai­te­ment satis­faites. Ce qui expli­que­rait alors le com­por­te­ment de Gbagbo.

Revi­si­tons ces condi­tions avec les lunettes du camp Gbag­bo. Pre­miè­re­ment, on peut dire que, jusqu’à ce jour, Laurent Gbag­bo a géné­ra­le­ment mar­qué sa volon­té de résoudre paci­fi­que­ment les conflits poli­tiques de son pays. Jusqu’à l’élection pré­si­den­tielle, il n’avait jamais orga­ni­sé un putsch, ni consti­tué une milice pour conqué­rir le pou­voir. En outre, même si on peut dou­ter de sa bonne foi, on peut dire qu’il a per­mis à son adver­saire Alas­sane Ouat­ta­ra de se pré­sen­ter aux élec­tions pré­si­den­tielles alors que tous ses pré­dé­ces­seurs l’en ont exclu. À son actif de poli­tique moti­vé par la volon­té de résoudre paci­fi­que­ment les conflits, on note­ra un com­pro­mis poli­tique avec les Forces nou­velles qui a vu Guillaume Soro deve­nir le chef de son gou­ver­ne­ment avant l’élection. Enfin, et même si cela par­ti­cipe de la ruse poli­ti­cienne, Laurent Gbag­bo pro­pose actuel­le­ment une solu­tion « concer­tée » et « paci­fique » en vue d’une sor­tie de la crise en cours. À ce stade, l’on pour­rait donc s’attendre à une tran­si­tion en douceur.

Pour­tant, si Laurent Gbag­bo ne doute pas que d’autres élec­tions se tien­dront dans cinq ans voire dans un délai rai­son­nable, les deux autres condi­tions — pos­si­bi­li­té effec­tive de se repré­sen­ter et infor­ma­tion sur le rap­port de force réel — ne lui paraissent sans doute pas plei­ne­ment satis­faites. D’abord, la pers­pec­tive d’une alter­nance poli­tique semble s’évaporer pour lui. Et pour cause, les chances pour qu’il puisse prendre part à une échéance élec­to­rale future s’amenuisent. Une des rai­sons est liée au risque qu’il soit confron­té à la jus­tice natio­nale ou inter­na­tio­nale dès qu’il quit­te­ra le pou­voir. Peut-être pense-t-il être allé trop loin dans des exac­tions pos­té­lec­to­rales pour craindre les repré­sailles de la jus­tice natio­nale. Mais sur­tout, peut-être est-il conscient de l’existence de nom­breux char­niers6 qui lui font craindre un sort à la Charles Tay­lor qui, mal­gré un exil tem­po­raire et négo­cié au Nige­ria, est fina­le­ment tom­bé dans l’escarcelle de la Cour pénale inter­na­tio­nale. D’où sans doute le rejet répé­té des offres de Washing­ton lui pro­po­sant un exil sur le sol amé­ri­cain ain­si que le rap­porte une source jour­na­lis­tique de RFI.

Ensuite, non seule­ment a‑t-il sans doute en tête le fait qu’il ne pour­ra pas par­ti­ci­per aux élec­tions sui­vantes, et encore moins les gagner. Mais il rela­ti­vise peut-être aus­si la capa­ci­té des résul­tats élec­to­raux à nous offrir une vision fiable du rap­port de force réel. Et en effet, à part la pre­mière marche sur la RTI qui s’est sol­dée par de nom­breux morts, on ne peut pas dire que les appels à la déso­béis­sance civile et les ulti­ma­tums du camp Ouat­ta­ra aient connu les résul­tats escomp­tés. Et pour le moment, l’allégeance de l’armée ivoi­rienne au pou­voir de Gbag­bo remet en ques­tion la coïn­ci­dence que fait Prze­wors­ki entre le poids du vote et la puis­sance phy­sique. Reste à savoir si le rap­port de force issu des urnes peut aus­si être modi­fié par des fac­teurs tant internes qu’externes.

En réa­li­té, le cas ivoi­rien montre que le résul­tat d’une élec­tion à l’intérieur du cadre natio­nal ne suf­fit plus seule­ment pour cla­ri­fier la nature du rap­port de force. Il faut y joindre désor­mais le cré­dit inter­na­tio­nal. Dans un contexte de mon­dia­li­sa­tion et d’intensification de la diplo­ma­tie inter­na­tio­nale, le point de vue de cer­tains acteurs inter­na­tio­naux joue un rôle impor­tant sur la cré­di­bi­li­té des résul­tats de l’élection. À cet égard, si la pres­sion inter­na­tio­nale semble s’ajouter au poids de l’électorat ouat­ta­rien, ce der­nier ayant été recon­nu par l’ensemble de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, d’autres fac­teurs internes par contre pèsent en faveur de Gbag­bo. Le sou­tien de l’armée loya­liste, le contrôle de la télé­vi­sion natio­nale (RTI), le contrôle du port auto­nome d’Abidjan et la pré­sence du siège des prin­ci­pales ins­ti­tu­tions éco­no­miques et poli­tiques dans le Sud chré­tien et pro-Gbag­bo confortent le camp Gbag­bo sur ses marges de manœuvre. Si le rap­port de force était sérieu­se­ment modi­fié par les fac­teurs exté­rieurs, on pour­rait alors conclure que Laurent Gbag­bo est un pro­ta­go­niste poli­tique irra­tion­nel. Sauf que, sans doute dans la per­cep­tion qu’il a des évè­ne­ments, non seule­ment le résul­tat élec­to­ral n’est pas assez net, mais sur­tout il pense que les fac­teurs internes évo­qués (armée, RTI, port) pèsent plus lourd dans ce rap­port de force que les fac­teurs du cré­dit international.

En guise de conclusion

L’attitude de Laurent Gbag­bo peut donc s’expliquer. La sin­gu­la­ri­té du pro­ces­sus élec­to­ral et pos­té­lec­to­ral ivoi­rien nous per­met de tirer deux conclu­sions. D’abord, la pério­di­ci­té des élec­tions ne suf­fit pas. Il faut que le can­di­dat per­dant puisse pou­voir effec­ti­ve­ment pro­fi­ter de l’alternance. Laurent Gbag­bo a bien com­pris que cette éven­tua­li­té serait plus impos­sible que pro­bable. Il ne suf­fit donc pas de poser théo­ri­que­ment cette poten­tia­li­té, encore faut-il que les condi­tions de son effec­tua­tion soient ren­dues pos­sibles. Ensuite, le vote est un indi­ca­teur impar­fait du rap­port de force. L’élection, même quand elle n’a pas fait l’objet de fraudes signi­fi­ca­tives, ne livre donc pas tou­jours avec clar­té la nature réelle du rap­port de force. Le résul­tat d’une élec­tion est sur ce plan une approxi­ma­tion. Cette approxi­ma­tion ne gagne pas en clar­té mal­gré le cré­dit inter­na­tio­nal qui peut être appor­té à une élec­tion. L’élection n’est donc pas tou­jours une panacée.

Sous la menace d’une inter­ven­tion mili­taire de la Cedeao et mal­gré un rap­port de force qui peut sem­bler aux yeux de beau­coup de plus en plus défa­vo­rable, Laurent Gbag­bo ne peut que conti­nuer de s’accrocher. Il compte tou­jours sur l’armée qui vient de lui renou­ve­ler son sou­tien par le tru­che­ment du géné­ral Man­gou. Il compte tou­jours sur la RTI, véri­table ins­tru­ment de pro­pa­gande en sa faveur. Ces sou­tiens se pré­sentent sans doute comme des via­tiques poli­tiques. Mais ce n’est pas rien. Car, en réa­li­té, peut-on vrai­ment don­ner à Gbag­bo la garan­tie qu’il pour­ra une fois de plus un jour bri­guer la magis­tra­ture suprême de son pays ? Rien n’est moins sûr, le syn­drome tay­lo­rien a lais­sé des traces en Afrique, et même dans le monde. Et puis Gbag­bo n’a pas oublié qu’il était pri­son­nier poli­tique sous la pri­ma­ture de Ouat­ta­ra. D’où peut-être sa déter­mi­na­tion à cou­ler len­te­ment avec son paque­bot et tout ce qu’il contient. C’est un pro­ta­go­niste poli­tique qui n’a plus en réa­li­té rien à gagner, mais tout à perdre.

Donc, un Laurent Gbag­bo ration­nel ne peut que s’accrocher vaille que vaille au pou­voir. Ce qui ne veut pas dire évi­dem­ment qu’il est juste qu’il soit rationnel.

  1. Jean-Pierre Dozon, « La Côte d’Ivoire entre démo­cra­tie, natio­na­lisme et eth­no­na­tio­na­lisme », Poli­tique afri­caine, n° 78, juin 2000.
  2. Ibid., p. 46.
  3. Adam Prze­wors­ki, « Mini­ma­list concep­tion of demo­cra­cy : a defense », in Democracy’s value, I. Sha­pi­ro & C. Hacker-Cor­dôn (eds.), Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 1999.
  4. Adam Prze­wors­ki, « L’équation de la démo­cra­tie perpétuelle »,
    inter­view réa­li­sée par Gaze­ta Wyborc­za, Cour­rier interna­tional, n° 1043, du 28 octobre au 3 novembre 2010, p. 55.
  5. Adam Prze­wors­ki, « Mini­ma­list concep­tion of demo­cra­cy : a defense », p. 49.
  6. L’hebdomadaire Jeune Afrique rap­porte en effet que l’ONU qui a été empê­chée d’enquêter sur l’existence de char­niers à Abid­jan confirme l’existence de mili­ciens libé­riens aux ordres du camp Gbagbo.

Thierry Ngosso


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