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Poétique des rondpoints confisqués

Numéro 2 - 2019 par Dominique Maes

mars 2019

Consom­ma­trices, consom­ma­teurs, vous nous épa­tâtes. Nous qui tour­nions en rond à la recherche de sens et de contre­sens, de villes en vil­lages, en tra­ver­sant cette France sou­mise à la finance, nous vous avons aper­çus, émer­veillés de vous éveiller. Des décen­nies de sophismes publi­ci­taires ont cor­rom­pu votre désir pour vous trans­for­mer en obsé­dés consu­mé­ristes. Vous sem­bliez per­sua­dés que […]

Billet d’humeur

Consom­ma­trices, consom­ma­teurs, vous nous épatâtes.

Nous qui tour­nions en rond à la recherche de sens et de contre­sens, de villes en vil­lages, en tra­ver­sant cette France sou­mise à la finance, nous vous avons aper­çus, émer­veillés de vous éveiller.

Des décen­nies de sophismes publi­ci­taires ont cor­rom­pu votre désir pour vous trans­for­mer en obsé­dés consu­mé­ristes. Vous sem­bliez per­sua­dés que l’ingestion d’un yaourt au bifi­dus actif vous ren­dait aus­si belle, Madame, que le man­ne­quin en extase orgas­mique qui l’ingère ; ou vous per­met­tait, Mon­sieur, d’acquérir pour le prix d’un pot en plas­tique conte­nant le mys­tique liquide blan­châtre, la jeune femme gironde et gour­mande de plai­sir. Et voi­là que, tout à coup, vous vous êtes questionnés.

Bien condi­tion­nés, vous consom­miez pour­tant, en accep­tant de payer sans bron­cher taxes et impôts, de vivre des semaines labo­rieuses, de pas­ser des same­dis dans les grandes sur­faces et de vous détendre briè­ve­ment lors de petites vacances bien orga­ni­sées dans des ter­rains de cam­ping ou, pour les plus méri­tants, dans des clubs « all-inclu­sive » plus loin­tains et exo­tiques où l’indigène ne vous déran­geait guère. Vous fûtes quelque peu mal­me­nés par le ter­ro­riste impor­tun ou par le tsu­na­mi dû au dérè­gle­ment cli­ma­tique, il est vrai, mais ces signes pré­mo­ni­toires d’un léger malaise, vous éveillèrent à peine.

Vous conti­nuiez, en grin­chant bien un peu et en res­ser­rant le bud­get, à payer chaque mois, les traites du cré­dit contrac­té pour l’achat de cette splen­dide auto­mo­bile, sym­bole de votre réus­site sociale qui vous garan­tit aus­si la liber­té de cir­cu­ler libre­ment et d’être prêt, à tout ins­tant, de prendre la route pour décou­vrir, en toute sécu­ri­té, les éten­dues sau­vages, sem­blables à ces intré­pides acteurs mus­clés, tan­nés par le soleil qui pilotent dans les spots publi­ci­taires le modèle « full options » que vous aviez acquis. Vous aviez douillé, certes, mais cela vous per­met­tait de patien­ter dans les rond­points blo­qués par les embou­teillages en res­pi­rant presque pai­si­ble­ment l’air condi­tion­né de cet habi­tacle qui vous fai­sait rêver à un ailleurs meilleur.

Et voi­là que sou­dain, alors que la machine éco­no­mique grin­çait régu­liè­re­ment, que les riches deve­naient plus riches et que les pauvres ne fai­saient jamais assez d’efforts, voi­là que nos énarques, par naï­ve­té ou par mépris, aug­men­tèrent consi­dé­ra­ble­ment le prix du car­bu­rant néces­saire au fonc­tion­ne­ment de votre rêve le plus pré­cieux. Ce fut la goutte qui fit débor­der le réser­voir ! Votre sang ne fit qu’un tour ! On atta­quait votre pou­voir d’achat !

Que le capi­ta­lisme épuise la pla­nète et assas­sine une bonne par­tie du vivant, que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique pro­voque des catas­trophes de plus en plus évi­dentes, que des migrants se noient chaque jour en Médi­ter­ra­née, qu’on viole des femmes-enfants pour faire la guerre, que l’esclavage soit tou­jours pra­ti­qué, ne vous fai­saient pas réagir.

Mais que votre POUVOIR D’ACHAT soit à ce point sabor­dé, mit le feu aux poudres. Vous avez ouvert la boite à gants et enfi­lé le gilet jaune.

Au début, ce fut bon enfant : une vraie par­tie de rigo­lade qui enchan­tait plu­tôt le pay­sage tris­tou­net des péri­phé­ries urbaines. Le pié­ton cou­ra­geux affu­blé du gilet était accla­mé par le conduc­teur plus fri­leux qui se conten­tait de plier son sym­bole sur le tableau de bord, par soli­da­ri­té autant que par pru­dence pour la carrosserie.

Vous n’étiez qu’une poi­gnée, par­fois même seul, tel ce Don Qui­chotte héroïque qui fut fil­mé par sa femme hilare, alors qu’il ten­tait de ralen­tir la cir­cu­la­tion en tra­ver­sant len­te­ment le pas­sage pour les pié­tons devant un rond­point de Pau. Nous tou­chions au grand art, à la per­for­mance qui, en d’autres lieux, eût valu à son auteur la recon­nais­sance des élites culturelles.

Puis, les groupes se for­mèrent. Vous allu­mâtes des bra­sé­ros. Vous immo­bi­li­sâtes plus sérieu­se­ment l’automobiliste et le rou­tier qui eurent du mal à ron­ger leur frein. Vous blo­quâtes des entre­pôts. Dans l’enthousiasme, vous avez cou­pé des arbres, démo­li du mobi­lier urbain et fait flam­ber quelques camions. L’économie grin­ça des dents.

Et puis, vous défi­lâtes dans la capi­tale, sur­tout dans cette ave­nue mythique où le mau­vais gout des plus riches s’étale avec le plus d’ostentation. Vous bri­sâtes la vitrine. Vous fîtes peur au tou­riste. Cela déra­pa fran­che­ment, d’autant plus que dans l’absence joyeuse de toute coor­di­na­tion, vous ne vous êtes méfiés ni du cas­seur ni du flic infil­tré trop heu­reux d’en découdre. Les chiens fous se mirent à jap­per, puis à mordre. La fête devint sanglante.

Alors que vous occu­piez le plus pres­ti­gieux des rond­points pari­siens, à deux doigts du triomphe, et sac­ca­giez en pas­sant le visage de la Répu­blique, on envoya la troupe. Esthé­ti­que­ment, il faut bien avouer que ce fut assez réus­si. Gilets jaunes contre uni­formes noirs capa­ra­çon­nés, cela don­na de bien belles images. Ça cou­rait dans un sens. Ça se pour­sui­vait dans l’autre. Ça cher­chait la sor­tie de ces fou­tus rond­points. Cela fit quand même bien mal.

Vous per­dîtes là, un œil, à la suite d’un tir de « flash-ball ». On vous fra­cas­sa la mâchoire. Vous eûtes ici, une main arra­chée par l’explosion d’une gre­nade assour­dis­sante. Vous fîtes une pause, aba­sour­dis par la vio­lence de l’État qui ne ces­sait de pro­cla­mer la vôtre.

Mais vous vous étiez mis à vous expri­mer, sur ces incon­trô­lables réseaux sociaux, et plus humai­ne­ment encore, autour des rond­points deve­nus lieux de débats. Vous étiez même sur­pris des dia­logues nais­sants. Vous vous êtes mis à pen­ser que cela deve­nait inté­res­sant de pen­ser, sur­tout votre propre exis­tence. Et que vous en aviez des choses à dire, contrai­re­ment à ce qu’avaient appris à pen­ser ceux qui furent for­més pour vous diri­ger. Le pré­sident prit son beau sty­lo­graphe et écri­vit une lettre élé­gante, façon Louis XVI, ce qui n’était quand même pas la meilleure façon de gar­der la tête sur les épaules. Même l’histoire tour­nait en rond. Nor­mal. Tout avait com­men­cé dans les rondpoints.

Eh bien, il est temps d’y reve­nir puisque nous n’en sor­ti­rons jamais.

Vous voi­là quelque peu redres­sés, chères consom­ma­trices, chers consom­ma­teurs. Vous vous retrou­vez humains et éber­lués, en ne sachant plus très bien dans quel sens tour­ner. Ni gauche. Ni droite. Vous décou­vrez votre petite ville aban­don­née : plus de bureau de poste, plus de banque, à part un ter­mi­nal devant lequel le vieux se sent per­du, la mater­ni­té est loin, l’école est mena­cée de fer­me­ture. Seule, une média­thèque tente encore de créer des connexions sociales et per­met à cha­cun de se bran­cher sur inter­net pour résoudre ses pro­blèmes. Le bis­trot a dis­pa­ru. Et la bagnole com­mence à rouiller.

Alors, il reste le rond­point. Vous êtes tou­jours là. Vous vous y accro­chez. Vous n’êtes pas méchants, mais un petit peu fiers quand même du bor­del que vous êtes capables d’engendrer. Et puis, la fête impro­bable a sur­gi. Per­sonne ne s’y atten­dait. Même et sur­tout pas vous. Il fait froid, mais qu’importe, vous entre­te­nez les bra­sé­ros. Et, nom d’un chien, on découvre un peu de cha­leur humaine dans ce monde de tech­no­crates. Cela vire au bar­be­cue en plein hiver. Le bou­cher a appor­té des sau­cisses. Une fan­fare débarque. Des femmes, nom­breuses, se mettent à dan­ser, entrai­nant les vieux ours retrai­tés et bou­gons, emmi­tou­flés dans leur polar. Même les « sans-dents » peuvent sourire.

Vous les trans­for­mez, tous ces rond­points qui par­sèment les pays. Il suf­fit de virer quelques sculp­tures dou­teuses ou d’en rajou­ter selon les gouts, d’y tra­vailler la terre et d’y semer des graines libé­rées des mul­ti­na­tio­nales agroa­li­men­taires pour mul­ti­plier les pota­gers col­lec­tifs. Vous pou­vez y construire des cabanes, y poser des yourtes, y accueillir les gens de pas­sage et ponc­tuer le réseau rou­tier de mil­liers de ZAD auto­gé­rées. Il fau­dra faire du vélo et cher­cher des poé­sies nou­velles. Cela ne fait que commencer.

Dominique Maes


Auteur

imagier, écrivain, musicien et président directeur généreux de la Grande Droguerie poétique, magasin de produits imaginaires, www.grandedrogueriepoetique.net