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Platteland, platte gedachten

Numéro 1 – 2022 - accueil étudiant expulsion Office des étrangers par Renaud Maes

février 2022

Cela devient une habi­tude : des cher­cheuses et cher­cheurs coin­cés aux fron­tières, des étu­diants et étu­diantes détenu·es dans des centres fer­més. Un poli­cier a tout pou­voir : à la fois éva­lua­teur, juge et exé­cu­tant, il peut — se fon­dant sur sa simple sus­pi­cion de pos­sible fraude — blo­quer les études de l’un, arrê­ter le pro­jet de recherche de l’autre. Pour deux cas d’étudiants […]

Billet d’humeur

Cela devient une habi­tude : des cher­cheuses et cher­cheurs coin­cés aux fron­tières, des étu­diants et étu­diantes détenu·es dans des centres fer­més. Un poli­cier a tout pou­voir : à la fois éva­lua­teur, juge et exé­cu­tant, il peut — se fon­dant sur sa simple sus­pi­cion de pos­sible fraude — blo­quer les études de l’un, arrê­ter le pro­jet de recherche de l’autre. Pour deux cas d’étudiants iden­ti­fiés, com­bien n’ont pas pu être récu­pé­rés dans les temps par la mobi­li­sa­tion de leur ins­ti­tu­tion ? Pour deux cher­cheuses humi­liées aux fron­tières et fina­le­ment relâ­chées, com­bien n’ont tout sim­ple­ment pas eu d’autre choix que de prendre l’avion dans l’autre sens — bru­lant au pas­sage leurs très maigres fonds de recherche voire, pire, leurs éco­no­mies ? On pour­rait croire que tout cela résulte d’un excès de zèle de quelques poli­ciers — « encore des poli­ciers fla­mands de Zaven­tem ! » com­mentent quelques inter­nautes. Mais il n’en est rien. Il y a une véri­table stra­té­gie belge de fer­me­ture des réseaux aca­dé­miques, s’inscrivant dans la poli­tique de repli impul­sée par les par­tis radi­caux fla­mands, mais sou­te­nue bien au-delà par des par­tis de l’ensemble du spectre politique.

Cela fait bien long­temps que l’Office des étran­gers s’immisce dans les affaires aca­dé­miques, pous­sé en cela par les secré­taires d’État suc­ces­sifs et les majo­ri­tés gou­ver­ne­men­tales dont ils sont issus — majo­ri­tés aux­quelles presque tous les par­tis ont pris part. En 2018, Théo Fran­cken ne se cachait pas, par exemple, de faire « la chasse (sic) aux étu­diants came­rou­nais », trop « d’abus ayant été consta­tés»…, mais les­dits abus n’ayant évi­dem­ment jamais été objec­ti­vés — on se contente de prendre au mot un rap­port de l’administration écrit sous la hou­lette du secré­taire d’État à la com­mande du secré­taire d’État.

En réa­li­té, l’Office a uni­la­té­ra­le­ment fait sau­ter plu­sieurs visas d’étudiant·es pour­tant par­fai­te­ment en règle, avant de for­cer ces étudiant·es dans des pro­cé­dures alam­bi­quées qui ont — logi­que­ment — pesé lourd sur leur moral et leurs pos­si­bi­li­tés aca­dé­miques. Le har­cè­le­ment admi­nis­tra­tif est un moyen très effi­cace pour pro­vo­quer l’échec des étu­diants et étu­diantes étrangèr·es. Et évi­dem­ment, une fois en échec, l’Office a affir­mé qu’iels n’ont pas « fait tous les efforts » pour « pro­gres­ser dans leurs études à un rythme raisonnable ».

Rap­pe­lons qu’à l’occasion d’une refonte des visas étu­diants, sous l’impulsion du rec­teur de l’ULB d’alors, Jean-Louis Van­her­we­ghem (éti­que­té MR), le Conseil des rec­teurs fran­co­phones asbl (CRef) avait pris une posi­tion assez claire en 1999 : les uni­ver­si­tés n’acceptaient pas de lais­ser l’Office des étran­gers « empié­ter » sur leurs pré­ro­ga­tives aca­dé­miques. En par­ti­cu­lier, l’appréciation des com­pé­tences et des pro­grès aca­dé­miques des étudiant·es devait, pour les rec­teurs, res­ter une com­pé­tence exclu­sive des ins­ti­tu­tions d’enseignement supé­rieur : si l’institution auto­rise à la réins­crip­tion, le visa étu­diant devrait être pro­lon­gé, « point barre ». En consé­quence, plu­sieurs ins­ti­tu­tions ont refu­sé de col­la­bo­rer avec l’Office tant qu’il enten­dait « éva­luer » les pro­grès de leurs étudiant·es. Mais cette posi­tion cou­ra­geuse n’a évi­dem­ment pas tenu face à l’usure des années et à la mon­tée en puis­sance des dis­cours popu­listes de droite.

En paral­lèle, de nom­breuses réformes ont été prises dans le sens d’un rétré­cis­se­ment des pos­si­bi­li­tés de visa pour les études et les séjours de recherche, avec chaque fois une aug­men­ta­tion du pou­voir des agents de l’Office et de la police des fron­tières — et donc du risque d’arbitraire. En 2008, Anne­mie Tur­tel­boom avait pré­tex­té de nou­velles obli­ga­tions euro­péennes pour prendre un texte très res­tric­tif, condam­né à l’époque par les ins­ti­tu­tions d’enseignement supé­rieur de la FWB una­nimes, rejointes par le conseil fla­mand des rec­teurs (VLIR). Las ! La réforme avait fini par abou­tir, ren­for­çant la pos­si­bi­li­té pour l’Office de se faire juge de la pro­gres­sion des étudiant·es dans leur par­cours d’études.

Et tout récem­ment, pre­nant une nou­velle fois pré­texte de la trans­po­si­tion d’une direc­tive euro­péenne pour mettre en place une légis­la­tion bien plus res­tric­tive que le texte euro­péen, le gou­ver­ne­ment fédé­ral a modi­fié les condi­tions du séjour étu­diant par une loi du 11 juillet et un arrê­té royal du 13 octobre 2021, en ren­for­çant lar­ge­ment les contraintes finan­cières impo­sées aux candidat·es aux études en Bel­gique et en défi­nis­sant un rythme pour la pour­suite des études. Ce rythme est res­tric­tif et ne tient pas compte des dif­fi­cul­tés spé­ci­fiques vécues par les étudiant·es étrangers·ères hors Union euro­péenne qui doivent « s’adapter » au sys­tème belge — lequel a un fonc­tion­ne­ment très sin­gu­lier. Pire, le texte pré­voit que des docu­ments com­plé­men­taires peuvent être exi­gés auprès des ins­ti­tu­tions d’enseignement supé­rieur, mais qu’à défaut de réponse sous quin­zaine, l’Office puisse prendre une déci­sion uni­la­té­rale sans plus attendre. On peut très bien ima­gi­ner qu’un·e étudiant·e soit dès lors sanctionné·e pour un retard de trans­mis­sion d’information qui ne lui est en rien impu­table. Et cela ne semble poser ques­tion ni à Sam­my Mah­di ni aux par­te­naires de la coa­li­tion au pouvoir.

Nous nous retrou­vons donc aujourd’hui avec une admi­nis­tra­tion fédé­rale qui, de fait, se sub­sti­tue aux ins­ti­tu­tions de la Fédé­ra­tion Wal­lo­nie-Bruxelles pour juger de qui « pro­gresse suf­fi­sam­ment dans les études », de qui a les « com­pé­tences et pré­re­quis » néces­saires pour étu­dier, de qui est « suf­fi­sam­ment qualifié·e » ou « assez spécialisé·e » pour col­la­bo­rer à un pro­jet de recherche… sans que plus grand monde ne s’en inquiète. Pire, cette admi­nis­tra­tion est encou­ra­gée à faire du chiffre en « chas­sant » les « potentiel·les frau­deuses et frau­deurs », abou­tis­sant dans les faits à de plus en plus d’arbitraire et, par­tant, à une cou­pure de nos sys­tèmes d’enseignement supé­rieur et de recherche du reste du monde. Et faut-il pré­ci­ser que l’Office ne compte en ses rangs ni péda­gogues ni chercheurs ?

Se cou­per de l’incroyable effer­ves­cence que per­mettent les réseaux de cher­cheuses et cher­cheurs et les mobi­li­tés étu­diantes, c’est évi­dem­ment aus­si appau­vrir le pay­sage intel­lec­tuel belge. Sou­te­nant des poli­tiques xéno­phobes avec une dose d’hypocrisie, puisque lais­sant à l’administration la sale besogne, les gou­ver­ne­ments fédé­raux suc­ces­sifs sont en train de faire en sorte que le relief intel­lec­tuel de notre pays, dou­ce­ment, mais sur­ement, devienne aus­si plat que sa topo­gra­phie côtière. Plat­te­land, platte gedach­ten.

Le pire, c’est que cer­tains res­pon­sables de cette régres­sion font (encore) mine de ne pas com­prendre l’irrésistible ascen­sion de l’anti-intellectualisme.

Renaud Maes


Auteur

Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il est devenu rédacteur en chef de {La Revue nouvelle} en novembre 2016. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).