Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Paul Magnette est-il socialiste ?

Numéro 2 - 2016 par de Briey

mars 2016

L’ambition affi­chée du der­nier essai de Paul Magnette, La gauche ne meurt jamais, est claire : reve­nir aux sources de la gauche. Plus pré­ci­sé­ment : aux sources du socia­lisme, puisque s’il entend lut­ter contre les inéga­li­tés, ce sont « les inéga­li­tés géné­rées par le capi­ta­lisme » qui le pré­oc­cupe par­ti­cu­liè­re­ment. Reve­nir aux sources du socia­lisme n’est-ce pas cepen­dant vou­loir se déta­cher de la repré­sen­ta­tion domi­nante du socia­lisme, celle d’une doc­trine éta­tiste et pro­duc­ti­viste ? Reve­nir aux sources du socia­lisme, n’est-ce pas aus­si récu­ser la réa­li­té fac­tuelle du socia­lisme, celle de sa muta­tion pro­gres­sive en un libé­ra­lisme de gauche ? Reve­nir aux sources de la gauche n’est-ce donc pas se dis­tan­cier de l’actualité du socialisme ?

Paul Magnette est-il socia­liste ? Je me suis régu­liè­re­ment posé cette ques­tion lorsque j’ai pu l’entendre défendre des posi­tions se démar­quant de toute forme d’étatiste ou de col­lec­ti­visme, comme à la lec­ture de ses écrits aca­dé­miques s’inscrivant dans le para­digme de l’individualisme libé­ral1. Son der­nier essai, La gauche ne meurt jamais2, y apporte quelques élé­ments de réponses. Ils sont nuancés.

« Ni Blair, ni Corbyn »

3

Magnette veut trou­ver dans le socia­lisme les res­sources pour le sau­ver de lui-même. Le socia­lisme, estime-t-il, doit se réin­ven­ter en évi­tant le double écueil de la nos­tal­gie et du renon­ce­ment. La nos­tal­gie de l’âge d’or de la social-démo­cra­tie, ces Trente glo­rieuses qui au len­de­main de la Deuxième Guerre mon­diale sont iden­ti­fiées à une crois­sance forte et à une régu­la­tion de l’économie qui auraient ren­du pos­sible le déve­lop­pe­ment des droits sociaux et l’amélioration constante de notre confort maté­riel (p. 31). Cette nos­tal­gie est l’un des moteurs du renou­veau de la gauche radi­cale. Elle est aujourd’hui per­son­ni­fiée en Angle­terre par l’élection de Jere­my Cor­byn à la tête du Labour. Elle ne fait cepen­dant que reprendre un dis­cours socia­liste assez clas­sique, même s’il s’était fait plus dis­cret depuis une ving­taine d’années. Cette nos­tal­gie est de plus, selon Magnette, tri­ple­ment aveugle. Elle mécon­nait pre­miè­re­ment l’importance des inéga­li­tés qui per­sis­taient durant ces Trente glo­rieuses, notam­ment sur la base du genre, de l’origine ou des orien­ta­tions sexuelles (p. 32). Elle oublie ensuite com­bien le modèle des Trente glo­rieuses était lié au cadre de l’État-national désor­mais beau­coup trop petit pour espé­rer construire un rap­port de force plus favo­rable face à un capi­ta­lisme glo­ba­li­sé (p. 37). Enfin, et peut-être sur­tout, Magnette sou­ligne l’insoutenabilité de la recherche pro­duc­ti­viste d’une crois­sance éco­no­mique sup­po­sée dis­soudre les inéga­li­tés dans l’abondance maté­rielle. Non seule­ment, il n’est plus pos­sible aujourd’hui de faire l’impasse sur les contraintes éco­lo­giques, mais en rédui­sant l’engagement socia­liste en faveur de l’émancipation des tra­vailleurs à la seule crois­sance du pou­voir d’achat, le socia­lisme fait le jeu du capi­ta­lisme et favo­rise le pro­ces­sus d’accumulation du capi­tal (p. 33, ain­si que 55 s.).

Magnette n’est donc pas un socia­liste si ce terme désigne la tra­di­tion social-démo­crate long­temps domi­nante chez nous. Mais qu’est-il alors ? Son atta­che­ment aux liber­tés indi­vi­duelles (p. 28 – 9), l’importance qu’il accorde aux inéga­li­tés autres que socioé­co­no­miques (p. 43 s.), son refus de dia­bo­li­ser le mar­ché qu’il dis­tingue soi­gneu­se­ment du capi­ta­lisme4, son juge­ment nuan­cé sur l’État qui, s’il n’est pas la source de tous les pro­blèmes, ne peut pas non plus en être la solu­tion uni­ver­selle (p. 48 s.), sa défense de l’individualisme hédo­niste (p. 137 s.), ain­si que son appel à une plus grande neu­tra­li­té de la puis­sance publique (p. 51), sont autant d’éléments qui inci­te­raient à le qua­li­fier de libé­ral. Un libé­ral au sens phi­lo­so­phique du terme, fai­sant de la défense des droits et liber­tés indi­vi­duels la fina­li­té du poli­tique5. Un libé­ral de gauche plus exac­te­ment, convain­cu qu’il ne peut y avoir de réelle liber­té que si cha­cun dis­pose des res­sources néces­saires pour exer­cer ses droits. Un libé­ral à la John Rawls donc6.

Magnette, cepen­dant, s’en défend expli­ci­te­ment — peut-être plus pour des motifs poli­tiques que pour des rai­sons phi­lo­so­phiques. Il entend en effet reje­ter toute assi­mi­la­tion avec les par­tis tra­vaillistes ou socia­listes qui ont renon­cé à la cri­tique du capi­ta­lisme et se sont conver­tis au social-libé­ra­lisme, comme le New Labour de Tony Blair ou le SPD de Gerhard Schrö­der. Dans un livre anté­rieur7, il se réjouis­sait que le PS n’ait jamais suc­com­bé aux sirènes de la Troi­sième voie. Cela n’est pas faux. Contrai­re­ment au SP.A, le PS n’a jamais fait sienne la rhé­to­rique social-libé­rale. En appa­rence, du moins. Car quelle est la dif­fé­rence entre Franck Van­den­broucke, l’idéologue de l’État social actif, le ministre qui a réfor­mé le mar­ché de l’emploi, l’universitaire qui rédige un rap­port sur la réforme des pen­sions, et Elio Di Rupo, le ministre qui a pri­va­ti­sé les entre­prises publiques, le Pre­mier ministre des pactes de com­pé­ti­ti­vi­té, le pré­sident du PS dont « le cœur saigne » ? La convic­tion. Là où Van­den­broucke est per­sua­dé que les réformes qu’il entre­prend sont non seule­ment néces­saires, mais qu’elles sont éga­le­ment syno­nymes d’avancées en termes d’équité et de jus­tice sociale, Di Rupo repré­sente une gauche contrainte, qui, sous le poids des impé­ra­tifs bud­gé­taires et éco­no­miques qu’elle a renon­cé à remettre en ques­tion, détri­cote les acquis sociaux en ser­rant les dents 8.

Magnette a été — et est encore — trop proche de Di Rupo pour ne pas voir que le prag­ma­tisme épuise. L’homme qui s’y résout, comme le par­ti qui s’en contente. Il per­çoit bien que les citoyens ont besoin d’espoir, qu’ils rêvent de « tout autre chose ». Il com­prend dès lors la néces­si­té de pou­voir recons­truire un pro­jet poli­tique sus­cep­tible de fédé­rer ces aspi­ra­tions avant qu’elles ne se trans­forment en dépit. C’est ce pro­jet qu’il s’efforce d’esquisser en pro­po­sant un retour aux sources du socia­lisme. Les accents libé­raux de ce retour ne doivent d’ailleurs pas sur­prendre. Après tout, comme le sou­ligne Magnette, « la plu­part des fon­da­teurs du socia­lisme sont à l’origine des libé­raux » (p. 40). Ils ont per­çu com­bien le capi­ta­lisme heur­tait fron­ta­le­ment leurs valeurs de jus­tice et de liber­té. Dès lors, peut-être est-il mal­gré tout légi­time d’écrire que Magnette est un libé­ral, mais un libé­ral très à gauche. Un libé­ral parce qu’il fait bien sienne la pro­mo­tion des droits et liber­tés, condi­tions de l’épanouissement indi­vi­duel, mais très à gauche parce qu’il n’entend pas accep­ter les contraintes d’un sys­tème éco­no­mique et finan­cier désor­mais mon­dia­li­sé. Un tel libé­ra­lisme est cer­tai­ne­ment plus conforme à celui de Rawls que ne l’était le libé­ra­lisme social de la Troi­sième voie pro­mue par Blair. Je crois tou­te­fois que Magnette récu­se­rait l’étiquette. Ou alors il consi­dè­re­rait qu’un libé­ral très à gauche n’est rien d’autre qu’un socialiste.

« Renouons avec l’esprit de Jaurès »

(p. 13)

Il n’est pas ques­tion, en effet, pour Magnette de renon­cer à l’étiquette socia­liste. Com­ment pour­rait-il d’ailleurs en être autre­ment lorsque l’on a été pré­sident du PS et que l’on pour­rait bien l’être à nou­veau ? Il s’agit donc de pré­sen­ter sa volon­té de renou­veau comme un retour aux sources. Les­quelles exac­te­ment ? Le jeune Marx ? Le socia­lisme uto­pique ? Jean Jau­rès plu­tôt. Magnette ne cesse de s’y réfé­rer dans le livre. Il en fait le héraut d’un socia­lisme réso­lu­ment réfor­miste, mais conser­vant l’ambition de bou­le­ver­ser l’ordre social et de remettre en cause le capi­ta­lisme (p. 23). Néan­moins, si la démarche de Magnette reste ins­crite au sein du socia­lisme, c’est essen­tiel­le­ment dans la mesure où il en retient trois élé­ments fon­da­teurs : la prio­ri­té accor­dée à la lutte contre les inéga­li­tés socioé­co­no­miques, la cri­tique du capi­ta­lisme et la concep­tion du poli­tique comme un rap­port de force. Cela le conduit à pro­po­ser un pro­jet poli­tique arti­cu­lé autour de trois prin­cipes qu’il juge fon­da­teurs de l’action socia­liste : le par­tage et la mutua­li­sa­tion par­tielle des pro­fits géné­rés par le capi­ta­lisme, l’encadrement du capi­ta­lisme pour que sa logique ne s’étende pas à l’ensemble du champ social et le ren­for­ce­ment des droits des travailleurs.

À cha­cun de ces prin­cipes cor­res­pond une prio­ri­té poli­tique déve­lop­pée dans un cha­pitre spé­ci­fique — res­pec­ti­ve­ment les cha­pitres III, IV et V. S’appuyant sur le « buzz » éco­no­mique du moment — les tra­vaux de Tho­mas Piket­ty9 —, Magnette dénonce pre­miè­re­ment le « retour des ren­tiers » (p. 67). Ce retour s’expliquerait par des évo­lu­tions sociales pro­fondes, comme la baisse de la nata­li­té qui réduit le nombre de têtes entre les­quelles les héri­tages sont par­ta­gés, la dua­li­sa­tion entre tra­vailleurs qua­li­fiés for­te­ment rému­né­rés et tra­vailleurs peu qua­li­fiés condam­nés au chô­mage ou à une faible rému­né­ra­tion, l’homogénéité socioé­du­ca­tive des couples qui favo­rise la concen­tra­tion des hauts reve­nus, etc. Une plus forte taxa­tion du capi­tal, par exemple via une glo­ba­li­sa­tion de l’ensemble des reve­nus, serait par consé­quent essen­tielle afin d’assurer une meilleure redis­tri­bu­tion des pro­fits et une contri­bu­tion plus équi­table à la pros­pé­ri­té collective.

La deuxième prio­ri­té poli­tique de Magnette est la réduc­tion du temps de tra­vail. Celle-ci est non seule­ment un outil de redis­tri­bu­tion dans la mesure où elle doit per­mettre un par­tage des emplois et des rému­né­ra­tions qui y sont asso­ciées, mais elle doit sur­tout offrir à cha­cun un temps libé­ré des contraintes de la pro­duc­tion éco­no­mique, un temps affran­chi de la logique capi­ta­liste et sus­cep­tible d’être consa­cré à l’épanouissement per­son­nel. Trans­for­mer les gains de pro­duc­ti­vi­té en réduc­tion du temps de tra­vail expri­me­rait la volon­té de limi­ter le déve­lop­pe­ment du capitalisme.

Enfin, Magnette se donne comme troi­sième objec­tif la défense du sta­tut des tra­vailleurs. Les trente der­nières années ont été mar­quées par des exi­gences sans cesse accrues de flexi­bi­li­té des tra­vailleurs et par une indi­vi­dua­li­sa­tion des condi­tions socio­pro­fes­sion­nelles, fai­sant voler en éclat la cohé­sion que le sta­tut de sala­rié assu­rait entre l’ensemble des tra­vailleurs. Magnette plaide dès lors pour une har­mo­ni­sa­tion des sta­tuts pro­fes­sion­nels et l’élaboration d’un contrat de tra­vail unique trans­cen­dant les diver­gences entre employés et ouvriers, entre contrats à durée déter­mi­née et indé­ter­mi­née, entre entre­prises pri­vées et sec­teur public… Il espère ain­si refon­der chez les tra­vailleurs un sen­ti­ment com­mun d’appartenance à une même classe et favo­ri­ser la négo­cia­tion col­lec­tive d’un fort socle com­mun de droits sociaux.

Ce pro­gramme, Magnette est conscient qu’il ne peut espé­rer le mettre en œuvre uni­que­ment au niveau belge. Seule l’Europe peut domes­ti­quer la finance et assu­rer une taxa­tion des tran­sac­tions finan­cières. Seule l’Europe peut mettre en œuvre un plan d’investissements dans l’efficacité éner­gé­tique afin de relan­cer l’économie tout en fai­sant face au défi éco­lo­gique. C’est dès lors à l’échelle euro­péenne qu’il importe de fédé­rer les forces progressistes.

« L’égalité, étoile polaire de la gauche »

(p. 39)

Cette néces­si­té de fédé­rer est peut-être le fac­teur expli­quant l’ambigüité que conserve la démarche de Magnette. Par­lant tour à tour de la gauche et des socia­listes, il semble hési­ter entre sa volon­té de renou­ve­ler la pen­sée socia­liste et l’ambition de construire un pro­jet poli­tique sus­cep­tible de ras­sem­bler l’ensemble de la gauche10. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur un constat de crise pro­fonde qui ne concerne pas seule­ment les socia­listes et les sociaux-démo­crates, mais éga­le­ment les verts, les démo­crates-chré­tiens et les libé­raux de gauche (p. 9), tan­dis que le titre du livre nous dit bien que c’est « la gauche [qui] ne meurt jamais ». Ce serait cepen­dant au sein du socia­lisme que la gauche devrait s’unir parce que la pen­sée socia­liste a démon­tré sa capa­ci­té à inté­grer les autres cri­tiques du capi­ta­lisme (p. 25) et que les « inéga­li­tés les plus pré­gnantes demeurent liées au patri­moine et aux reve­nus » (p. 47).

Pour­tant, il n’est pas cer­tain que la cri­tique éco­lo­gique s’estimera satis­faite parce que c’est une ministre sociale-démo­crate qui a for­gé le concept de déve­lop­pe­ment durable ou parce que le new deal pro­mu serait tein­té de vert. Il n’est pas non plus cer­tain que la cri­tique huma­niste sera convain­cue que la solu­tion est de « refaire de la lutte contre les pri­vi­lèges et les inéga­li­tés le thème cen­tral de la poli­tique contem­po­raine » (p. 9 – 10). En ce qui me concerne en tout cas, je crains qu’un pro­jet poli­tique fon­dé sur la seule lutte contre les inéga­li­tés soit insuf­fi­sant tant sur le plan de l’analyse que de l’efficacité poli­tique. Un dis­cours cen­tré sur les inéga­li­tés ne se donne pas les moyens de com­prendre pour­quoi celles-ci ne sont pas seule­ment le résul­tat d’un rap­port de force qu’il impor­te­rait de ren­ver­ser, mais qu’elles trouvent notam­ment leur source dans un com­pro­mis social qui tra­verse l’ensemble des classes sociales depuis plu­sieurs générations.

Ce com­pro­mis a été for­gé lorsqu’il a été col­lec­ti­ve­ment choi­si de géné­ra­li­ser le modèle inven­té par Hen­ri Ford : accep­ter des inno­va­tions qui dété­riorent le bien-être au tra­vail, comme la pro­duc­tion à la chaine, en échange d’améliorations sala­riales qui per­mettent d’acheter des biens stan­dar­di­sés, comme la fameuse Ford T. Ce com­pro­mis a été pro­lon­gé lorsque la socié­té a déci­dé de favo­ri­ser la mon­dia­li­sa­tion et la libé­ra­li­sa­tion des échanges com­mer­ciaux. Si, en tant que tra­vailleurs, nous nous insur­geons contre les délo­ca­li­sa­tions, en tant que consom­ma­teurs, nous sommes les pre­miers à nous réjouir de l’accès à des biens de plus en plus diver­si­fiés et à bas prix.

La grande majo­ri­té de la popu­la­tion s’accommodait d’ailleurs très bien de la mon­tée des inéga­li­tés tant qu’elle voyait son niveau de vie croitre et, lorsqu’aujourd’hui elle s’en insurge, il n’est pas cer­tain que l’indignation des uns soit plus forte que la peur des autres — ou des mêmes ! — de perdre le confort qui est encore le leur. Exi­ger une redis­tri­bu­tion des richesses est cer­tai­ne­ment un dis­cours sus­cep­tible d’emporter une adhé­sion impor­tante, mais il ren­for­ce­ra en même temps la cohé­sion de ses adver­saires poli­tiques. La fai­blesse d’une telle stra­té­gie est dès lors de favo­ri­ser le conflit social sans guère de cer­ti­tude d’être du côté des vain­queurs. Le risque est d’être condam­né à se battre pour les restes d’un gâteau qui a ces­sé de croitre.

« Une vaste démocratisation
des plai­sirs »
(p. 138)

Quelle serait l’alternative ? Elle consiste à consi­dé­rer que les inéga­li­tés socioéco­nomiques sont un symp­tôme d’un mal plus pro­fond et qu’elles ne peuvent être effi­ca­ce­ment com­bat­tues qu’en en iden­ti­fiant la source : le cadre idéo­lo­gique qui non seule­ment jus­ti­fie les inéga­li­tés, mais les rend même indis­pen­sables. Si les classes moyennes, même infé­rieures, tolèrent ces inéga­li­tés tant que leur accès aux modes de consom­ma­tion socia­le­ment pro­mus, à grands coups de cam­pagnes publi­ci­taires, les convainc de leur inclu­sion sociale, les classes supé­rieures trouvent dans leur aisance finan­cière la confir­ma­tion de leur réus­site sociale et de la valeur de leur exis­tence. C’est ce surin­ves­tis­se­ment sym­bo­lique de nos condi­tions maté­rielles d’existence qu’il faut com­battre en décons­trui­sant la glo­ri­fi­ca­tion du pou­voir d’achat et de la consommation.

Selon cette pers­pec­tive, l’épuisement de notre modèle de déve­lop­pe­ment requiert un pro­jet poli­tique qui ne se réduit pas à une exi­gence d’une redis­tri­bu­tion uni­la­té­rale des res­sources entre les groupes sociaux, mais qui remette plus fon­da­men­ta­le­ment en cause notre concep­tion de la pros­pé­ri­té col­lec­tive et de la réa­li­sa­tion per­son­nelle. Il faut ces­ser de mesu­rer notre déve­lop­pe­ment par la quan­ti­té de biens et de ser­vices que nous consom­mons au pro­fit de la qua­li­té des acti­vi­tés que nous réa­li­sons. Cela demande de juger ces acti­vi­tés en fonc­tion du pro­jet qu’elles contri­buent à réa­li­ser plu­tôt que selon le plai­sir, trop immé­diat pour être une réelle jouis­sance, qu’elles per­mettent d’éprouver. Nous per­ce­vons mieux le sens de notre exis­tence lorsque nos tra­jec­toires de vie per­son­nelles comme col­lec­tives s’intègrent dans un récit qui leur donne sens, au lieu de se réduire à une suc­ces­sion de satis­fac­tions ponctuelles.

Je recon­nais sans peine que ce dis­cours alter­na­tif aura davan­tage de dif­fi­cul­tés à sus­ci­ter une large adhé­sion, notam­ment parce qu’il ne per­met pas de reje­ter la res­pon­sa­bi­li­té de la crise actuelle sur ceux qui abu­se­raient de leur pou­voir, mais qu’il invite chaque per­sonne à renon­cer à cer­tains acquis, pri­vi­lèges ou avan­tages dont elle béné­fi­cie aujourd’hui. Il lui fau­dra par­ve­nir à convaincre qu’un tel renon­ce­ment ren­dra pos­sible une vie de meilleure qua­li­té et un déve­lop­pe­ment per­son­nel plus épa­nouis­sant. Il lui sera par contre plus aisé d’intégrer la cri­tique éco­lo­gique, dans la mesure où il par­tage avec celle-ci la convic­tion qu’il faut modi­fier nos modes de pro­duc­tion et de consom­ma­tion. Il me semble sur­tout être le plus à même de mettre en œuvre une trans­for­ma­tion en pro­fon­deur de la socié­té, notam­ment parce qu’il peut s’appuyer sur l’aspiration aux chan­ge­ments qui existe aus­si par­mi les classes les plus favo­ri­sées, alors que la rhé­to­rique de la lutte des classes ne pour­ra que décu­pler la résis­tance des adver­saires qu’elle se sera elle-même désignée.

Cette alter­na­tive, Magnette l’envisage. Il admet qu’elle peut nour­rir des aspi­ra­tions pro­gres­sistes. Il la récuse néan­moins parce qu’il veut voir dans l’hédonisme inhé­rent à la consom­ma­tion de masse une « vaste démo­cra­ti­sa­tion des plai­sirs autre­fois réser­vés à une petite élite » (p. 138). Sa fidé­li­té à l’analyse socia­liste tra­di­tion­nelle le conduit mani­fes­te­ment à consi­dé­rer que la logique capi­ta­liste concerne avant tout la sphère de la pro­duc­tion. Com­ment sinon expli­quer qu’il ne s’inquiète pas du fait que le prin­ci­pal moteur du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme depuis près d’un demi-siècle soit la colo­ni­sa­tion de la sphère de la consom­ma­tion ? Com­ment sinon com­prendre qu’il y voit au contraire un argu­ment en faveur du carac­tère iné­luc­table de la réduc­tion du temps de tra­vail ? Nous aurions en effet besoin de temps dis­po­nible pour consom­mer tou­jours davan­tage. Tout juste concède-t-il que le pro­grès ne serait que « rela­tif [si] le temps libé­ré éta[i]t aus­si­tôt colo­ni­sé par la consom­ma­tion » (p. 90), mais il semble juger plus impor­tant de se libé­rer du tra­vail que du capitalisme.

La dialectique de l’exploitation et de l’aliénation

En affi­chant l’ambition de reve­nir aux sources du socia­lisme, Magnette se donne un droit d’inventaire sur l’histoire du socia­lisme. Il s’autorise éga­le­ment à tein­ter son socia­lisme d’accents libé­raux et indi­vi­dua­listes. Mais son ambi­tion trans­cende les limites du mou­ve­ment socia­liste. Il est à la recherche d’un pro­jet poli­tique sus­cep­tible de ras­sem­bler l’ensemble de la gauche. En met­tant la ques­tion des inéga­li­tés socioé­co­no­miques au cœur de ce pro­jet, il affiche sa fidé­li­té à la cri­tique sociale.

Ce qui dis­tingue la pers­pec­tive de Magnette de celle que j’adopte pour ma part, c’est avant tout la manière dont nous arti­cu­lons les caté­go­ries clas­siques de l’aliénation — l’impossibilité de se réa­li­ser au tra­vers d’une vie riche de sens — et de l’exploitation — l’instrumentalisation de l’existence des domi­nés au béné­fice de la satis­fac­tion des domi­nants. Confor­mé­ment au maté­ria­lisme com­mun au socia­lisme et à de nom­breux libé­raux, Magnette voit dans l’exploitation le phé­no­mène cen­tral. Il esti­me­ra sans doute que la forme ultime d’exploitation est la capa­ci­té des domi­nants à faire inté­rio­ri­ser par les per­sonnes exploi­tées un cadre idéo­lo­gique jus­ti­fiant les injus­tices qu’elles subissent. L’aliénation serait ain­si le som­met de l’exploitation. Seule la modi­fi­ca­tion du rap­port de force peut y mettre fin et pro­vo­quer un chan­ge­ment du sys­tème de valeurs domi­nant dans la société.

La cri­tique exis­ten­tielle pri­vi­lé­gie quant à elle une inter­pré­ta­tion idéa­liste. Elle ne réduit pas la socié­té à un rap­port de force entre des indi­vi­dus et des groupes sociaux cher­chant à maxi­mi­ser leurs inté­rêts, mais la voit comme le lieu où se ren­contrent des per­sonnes cher­chant à don­ner sens à leur exis­tence. Ces per­sonnes n’entreront dans des rela­tions de com­pé­ti­tion et d’exploitation, plu­tôt que de col­la­bo­ra­tion et de coopé­ra­tion, que si elles pensent que c’est néces­saire à leur réa­li­sa­tion. C’est cette fois l’exploitation qui est com­prise comme le fruit d’une alié­na­tion plus fon­da­men­tale, tan­dis que le moteur pre­mier du chan­ge­ment social est la trans­for­ma­tion des visions du monde au tra­vers des­quelles les per­sonnes défi­nissent leurs valeurs et déter­minent leurs inté­rêts. C’est cette fois en fai­sant évo­luer ces visions du monde que l’on modi­fie­ra les rap­ports de force.

Cha­cune de ces deux cri­tiques ana­lyse l’articulation de l’aliénation et de l’exploitation depuis une pers­pec­tive contraire. Sans doute faut-il les com­prendre comme décri­vant les deux faces d’une même dia­lec­tique et admettre que l’aliénation et l’exploitation s’engendrent mutuel­le­ment. Il s’agirait d’un pro­ces­sus cir­cu­laire qui ne serait rom­pu que sur le plan théo­rique parce que toute ana­lyse doit néces­sai­re­ment se choi­sir un point de départ. Sur le plan pra­tique, les deux cri­tiques doivent par contre se com­plé­ter l’une l’autre. Le chan­ge­ment social a besoin de deux jambes pour se mettre en marche.

  1. Notam­ment Jus­tine Lacroix, Paul Magnette, « Pour­quoi nous ne sommes pas amé­ri­cains. Réflexions sur les prin­cipes de la Consti­tu­tion euro­péenne », Rai­son publique, 4, mai 2006, p. 39 – 56.
  2. P. Magnette, La gauche ne meurt jamais, Luc Pire, 2015. Les réfé­rences à cet ouvrage sont direc­te­ment don­nées entre paren­thèses dans le corps du texte.
  3. P. Magnette, Le Soir du 17 sep­tembre 2015, p. 7.
  4. P. Magnette, Le bel ave­nir du socia­lisme, Luc Pire, 2009, p. 87 s.
  5. Sur le plan phi­lo­so­phique, le libé­ra­lisme poli­tique doit être dis­tin­gué de la doc­trine défen­due par les par­tis libé­raux. Est libé­rale au sens phi­lo­so­phique toute concep­tion du poli­tique conce­vant l’État comme un mal néces­saire en vue d’assurer le res­pect des liber­tés et droits indi­vi­duels. L’ampleur des inter­ven­tions éta­tiques jugées néces­saires peut varier consi­dé­ra­ble­ment d’une théo­rie libé­rale à l’autre, notam­ment en fonc­tion de l’importance accor­dée aux droits sociaux. Pour une dis­cus­sion plus détaillée du libé­ra­lisme et de ses ten­sions internes, voir L. de Briey, Le sens du poli­tique, Mar­da­ga, 2009.
  6. Figure domi­nante du libé­ra­lisme phi­lo­so­phique contem­po­rain et décé­dé en 2002, Rawls est encore aujourd’hui le phi­lo­sophe poli­tique le plus influent. Ses deux prin­ci­paux livres sont Théo­rie de la jus­tice (Seuil, 1987) et Libé­ra­lisme poli­tique (PUF, 1995).
  7. P. Magnette, Le bel ave­nir du socia­lisme, op. cit., p. 10 s.
  8. Ibid., p. 21.
  9. Th. Piket­ty, Le capi­tal au XXIe siècle, Seuil, 2013.
  10. Cette ambi­tion n’est pas nou­velle. Dans Le bel ave­nir du socia­lisme, Magnette affir­mait déjà être favo­rable aux conver­gences de gauche et à un rap­pro­che­ment avec Éco­lo, op. cit., p. 77.

de Briey


Auteur

professeur, département de sciences sociales et politiques, Faculté de sciences économiques, sociales et de gestion, université de Namur