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Paroles de médecin

Numéro 2 mars 2023 par Aline Andrianne

mars 2023

Mettre du rouge à lèvre. Ne pas se trou­ver moche. Sor­tir, mar­cher, entrer dans un bar. Retrou­ver des amis. Boire. Par­ler. Boire. Dan­ser. Regar­der un homme. Vrai­ment le voir. L’inviter à dis­tance. L’observer pro­gres­ser dans la foule. Sen­tir quelque chose mon­ter en soi. Boire. Dan­ser. Par­ler, un peu, seule­ment un peu, assez pour savoir l’essentiel. Dan­ser. Déci­der de par­tir. Ne pas repar­tir seule. Ne pas ren­trer direc­te­ment chez soi. Se lais­ser sub­mer­ger par une autre ivresse que celle due à l’alcool. Enre­gis­trer un numé­ro de télé­phone. Prendre un taxi. S’effondrer dans son lit. Dor­mir. Dormir.

Italique

Mettre du rouge à lèvre. Ne pas se trou­ver moche. Sor­tir, mar­cher, entrer dans un bar. Retrou­ver des amis. Boire. Par­ler. Boire. Dan­ser. Regar­der un homme. Vrai­ment le voir. L’inviter à dis­tance. L’observer pro­gres­ser dans la foule. Sen­tir quelque chose mon­ter en soi. Boire. Dan­ser. Par­ler, un peu, seule­ment un peu, assez pour savoir l’essentiel. Dan­ser. Déci­der de par­tir. Ne pas repar­tir seule. Ne pas ren­trer direc­te­ment chez soi. Se lais­ser sub­mer­ger par une autre ivresse que celle due à l’alcool. Enre­gis­trer un numé­ro de télé­phone. Prendre un taxi. S’effondrer dans son lit. Dor­mir. Dormir. 

Tra­vailler. Pro­fi­ter de la vie. Voir des amis. Sor­tir. Travailler. 

Être fati­guée. Ne pas dor­mir plus. Sor­tir. Voir des amis. Dan­ser. Boire. Être fati­guée. Avoir mal au ventre. Boire un peu moins. Avoir tou­jours mal au ventre. Man­ger un peu moins. Aller mieux. Tra­vailler. Sor­tir. Dan­ser. Voir des amis. Boire moins. Man­ger encore moins. Être fati­guée. Perdre un peu de poids. Tra­vailler. Sor­tir. S’occuper de sa famille. Dan­ser moins. Être lasse. Pen­ser à prendre ren­dez-vous chez le méde­cin. Oublier. Tra­vailler. Voya­ger. Dan­ser à nou­veau mal­gré la fatigue. Avoir la tête qui tourne. Ne pas y pen­ser. Don­ner son sang. Être épui­sée. Dor­mir. Tra­vailler. Man­ger un peu. Man­ger mal. Dor­mir. Tra­vailler. Être exté­nuée. Prendre un ren­dez-vous pour un exa­men médi­cal. Stres­ser sur le moment. Tra­vailler. Voir des amis. Sor­tir. Moins boire. Moins man­ger. Avoir la tête qui tourne. Dor­mir. Travailler. 

Se dou­cher. Prendre les trans­ports en com­mun. Se pré­sen­ter à l’examen. Attendre. Ne pas trop patien­ter. Se désha­biller. Pas­ser dans une machine bruyante. Ne pas y pas­ser le temps annon­cé. Se rha­biller. Écou­ter. Ne pas com­prendre. Ne pas pou­voir entendre. Par­tir. Ne plus pou­voir réflé­chir. Se recen­trer. Réflé­chir. Prendre un autre ren­dez-vous. Repous­ser l’annonce. Pani­quer. Se recen­trer. Tra­vailler. Ne pas dor­mir. Tra­vailler. Ne pas dor­mir. Tra­vailler. Aller au ren­dez-vous. Écou­ter le méde­cin. Entendre. Ne pas com­prendre. Ne pas sen­tir. Ne pas pal­per. Ne pas ima­gi­ner. Ne pas pen­ser. Ne pas. 

Oublier.

***

Tu sur­gis dans le miroir, sil­houette obsé­dante, ana­to­mie irré­con­ci­liable. Tu te regardes. Tu ne peux plus évi­ter le face-à-face inqui­si­teur. Alors tu t’épluches, tu ne laisses rien entra­ver ton regard, tu te veux brut, à nu, à vif. Tu te vois. La lumière des­sine des ombres sur tes aplats. Tu ne vois pas. 

Tu ne com­prends pas. Tu cherches, fré­né­ti­que­ment, convul­si­ve­ment, éper­du­ment. Tu caresses, vaine ten­ta­tive pour tâter, son­der, exa­mi­ner. Pas de crois­sance, d’excroissance : juste une décrois­sance. Tu t’attardes sur ce qui est, sur ce que tu as trop tar­dé à voir. Mais que tu ne vois pas. Tu cherches. Même les mots te sont étran­gers. Les leurs, les tiens, ceux qui pour­raient dire. Aucune conjonc­tion ne per­met d’unifier ton récit, de construire une voix. Tes mots ont dis­pa­ru, ils ont brus­que­ment été rem­pla­cés par la parole magique des méde­cins qui fait adve­nir. Qui fait deve­nir. Cette parole te révèle à toi-même. Cet exté­rieur des­sine ton inté­rieur. Est-ce possible ? 

Ton regard fouille tou­jours ton reflet comme tes mains aime­raient fouiller, tri­tu­rer, mani­pu­ler, tout retour­ner là, à l’intérieur. Là si près, là inat­tei­gnable. Tu es ten­tée d’ouvrir, de dis­sé­quer. Tu veux per­fo­rer le corps objet que t’impose la glace. Tu rejettes cette image dis­tor­due par la pen­sée médi­cale, tu déchires cette sur­face qui t’indispose. Tu désires deve­nir pure tuyau­te­rie, simple méca­nique et poin­ter le défaut, le vice de construc­tion. Tu aime­rais tâter, redes­si­ner la case man­quante, cir­cons­crire ce que tu n’as pu ni res­sen­tir ni pressentir. 

Seule, nue, le froid te pénètre. Tu te sens deve­nir fra­gile, cas­sable, frag­men­table. C’est ce que tu vou­lais. Mais tu hésites, fran­chi­ras-tu les limites de ton enve­loppe ? Tu renâcles devant la perte de sen­sa­tion qu’engendre l’hypothermie : amoin­drir des sti­mu­li déjà impar­faits et aban­don­ner tout contrôle n’est pas assez entre­pre­nant. Tu veux être le maitre d’œuvre de ton futur et ne pas assis­ter pas­si­ve­ment à un deve­nir que ton corps choi­sit pour toi. Comme si tu n’avais pas ton mot à dire sur lui. Comme si tu n’étais qu’un hôte tem­po­raire, dis­pen­sable. Tu te sens exclue de cette dépouille, de ce toi, de cette maté­ria­li­té homo­gène. Tu veux retrou­ver le pou­voir de dire ton corps, de te dire. 

Tu t’enfonces sous la douche, comme on cher­che­rait à se noyer. Jet violent, bouillant, pour te réduire à néant. Le contraste de cha­leur par­vien­dra-t-il à te mon­trer ce que tu ne vois pas ? Tu aime­rais pou­voir te peler, reti­rer len­te­ment, déli­ca­te­ment, pré­cau­tion­neu­se­ment cette peau qui te cache la vue, qui t’obstrue le che­min jusqu’à la Chose qui te hante, qui t’habite, qui coha­bite avec toi. Tu sou­hai­te­rais la déran­ger, la déman­ger, la délo­ger. Tu vou­drais la voir glis­ser hors de toi, vapeur par­mi les gouttes, ombre par­mi les fluides, essence désa­mal­ga­mée de la tienne.

Tes bras t’entourent en une soli­taire étreinte. Tes mains se rejoignent der­rière tes omo­plates, der­rière ton dos et cajolent le vide. Tu ne sais plus si le geste se veut conso­la­teur ou coer­ci­tif. S’il t’enjoint de conti­nuer à nour­rir la Chose ou de l’étouffer dans un mou­ve­ment com­pul­sif, s’il s’inquiète de toi ou s’adresse à elle. Tu es dédou­blée, dérou­tée, désar­çon­née, évi­dée : l’Autre t’occupe entiè­re­ment, t’a expul­sée, t’a délo­gée. Tu es lit­té­ra­le­ment dés­in­car­née : tu menais sans le savoir une exis­tence déta­chée de ton corps, hors chair, hors sol. Tes sens for­cé­ment n’étaient plus opé­rants. Il a fal­lu des mots tout­puis­sants, des mots d’ailleurs, des mots de l’extérieur, pour révé­ler la super­che­rie de ton éviction. 

Et tu n’en finis pas de t’étonner de la force de cette incan­ta­tion médi­ci­nale qui a fait adve­nir une autre vie en toi, un Autre incon­nu de toi. Tu cherches une faille véri­dique dans cette asser­tion cli­nique. Irré­gu­la­ri­té de ta pen­sée. Irré­con­ci­lia­bi­li­té de ton être pen­sé, vécu et dévoi­lé. Fêlure. Fis­sure. Tu te sens atteinte d’une failli­nite aigüe, mais ça, le dis­cours médi­cal ne l’a pas détec­té. Tu remarques l’ironie de la tech­nique scien­ti­fique qui te dévoile des indé­si­rables mais ne t’aide pas à te ras­sem­bler après le choc de l’incommunicable. La flui­di­té de l’eau oppo­sée à la den­si­té de ton véhi­cule échoue aus­si à refaire de toi une enti­té, à te redon­ner un sem­blant de constance. Tu coupes l’eau et sors de la douche. Tu t’enveloppes dans un drap avec l’impression d’oublier une par­tie, mais la bonde est vide. Tu as peur de te fric­tion­ner : cela pour­rait te frac­tion­ner. Tu ne sais plus quels gestes poser. 

Blanc.

Vide.

***

Tu regardes le pla­fond, allon­gée sur ton lit, car la vision ne t’est d’aucun secours. Ta main par­court ton ventre ain­si éti­ré, palpe tes côtes ensom­meillées, ton nom­bril irré­gu­lier, tes hanches escar­pées. Où se cache l’Autre ? Fuit-il le pas­sage de ta main ? Jusqu’où s’étend son empire ? Tu trembles de te décou­vrir en ter­ri­toire enne­mi. Tu l’imagines gros­sir et te rem­plir, occu­per tout l’espace jusqu’à t’étouffer petit à petit. Tu as peur. Tu es fas­ci­née. Tu hésites face à la ten­ta­tion de lui aban­don­ner le ter­rain. L’Autre n’a‑t-il pas déjà déci­dé à ta place ? 

Mais tes yeux t’appartiennent encore et ils livrent ton désar­roi inon­dable, dans un aban­don qui te fait honte. Dans le silence de ta chambre, les larmes désa­grègent ta face mais ne font adve­nir aucun sou­la­ge­ment. Tu conti­nues, mal­gré tout, à cou­ler et débor­der, alors que le reste de ton corps se retire, s’anesthésie, devant l’indicible de ta situa­tion. Tes mou­ve­ments rétré­cissent et ton visage se fige dans un car­can de sel, rési­du du séisme des mots médi­caux. Dans le calme dure­ment reve­nu, tu sens la rigi­di­té de ta gorge, l’impossibilité d’articuler d’autres sons que des plaintes ani­males. Ton corps te souffle que si tu ne sais plus le dire, alors tu ne dois plus rien dire du tout. Tu te tais. 

Rien ne vient. 

Plus rien ne sort. 

Tu ne veux plus bou­ger. Ton corps s’est ani­mé d’un mou­ve­ment propre, inson­dable : tu le laisses se déployer, tu lui laisses le champ libre et les pots cas­sés. Tu réduis donc l’amplitude de tes res­pi­ra­tions. Rejoindre l’impassibilité des gisants. Atteindre leur séré­ni­té de marbre. Leur fige­ment te parait être l’idéal à atteindre : ton immo­bi­lisme leur­re­ra l’Autre, lui fera croire que tu as déser­té, que tu n’es plus un hôte inté­res­sant à para­si­ter. Que tu n’es plus. Et qu’il ne doit plus être. Tu sus­pends par toute la force de ta volon­té les mou­ve­ments rési­duels de la vie. Tu réduis jusqu’à tes bat­te­ments de cils. 

Tu ne sombres tou­te­fois pas dans l’inconscience ensom­meillée. Tu n’arrives pas à t’éteindre. Fixe­ment, tes yeux ouverts te dévoilent le trouble de l’air, l’impossibilité du vide abso­lu. Elles sont par­tout, elles sont innom­brables, ces indo­lences pous­sié­reuses qui encombrent la pan­to­mime du quo­ti­dien. Tu te demandes com­bien d’entre elles seraient néces­saires à repré­sen­ter l’Indésiré. Cette incom­men­su­ra­bi­li­té t’inquiète, le rend trop maté­riel, trop pré­sent, trop.

L’espace se rem­plit d’un coup de ces pré­sences invi­sibles. Elles sont là, bien là, elles ne flottent plus aléa­toi­re­ment, elles com­priment ta poi­trine, elles cherchent à s’épandre, à annexer tout l’espace, quitte à englou­tir ton corps. Cette mul­ti­tude tour­billon­nante ne danse que pour mieux t’étourdir. Tu suf­foques. L’immobilité est vite oubliée tant les spasmes de ton souffle se font vio­lents. Tu cherches autant l’oxygène qu’à te ména­ger une cavi­té par­mi ce sar­co­phage impal­pable. Tu refais place au mou­ve­ment, à contre­corps. Brutalement. 

Fron­ta­le­ment.

***

Voi­là la rue. Je n’ai pas de direc­tion, de sens, de but. Je ne suis que pur dépla­ce­ment. Un pied après l’autre, rota­tions des arti­cu­la­tions, contrac­tions des muscles, appuis des os, mobi­li­té du sque­lette. Méca­ni­que­ment par­lant, tout roule. J’essaie, par le mou­ve­ment, de retrou­ver une cer­taine har­mo­nie avec mon corps, de tirer un trait sur notre dif­fé­rend, de faire une trêve. Je cherche à l’écouter. Je res­pire pro­fon­dé­ment, j’allonge ma fou­lée, je flui­di­fie mon mou­ve­ment, j’assouplis le dépla­ce­ment fré­né­tique de mes bras. 

Mes errances ne m’amènent nulle part. Je tourne en rond, dans un laby­rinthe de che­mins trop de fois emprun­tés, dans un dédale de rues connues mais innom­mées. Je suis une girouette folle, j’ai per­du le sud. La pen­sée m’est reve­nue mais désor­ga­ni­sée, chao­tique, anar­chique. Tout se bous­cule, tout me bous­cule. Ça vire­volte en moi, je suis un orage sans ciel, un déluge sans terres à rava­ger, un car­nage sans cadavre. 

Mais mon errance me parle. Elle me dit mieux que mes mots, que ce corps, que mon immo­bi­li­té ou que tout silence. Elle me révèle, elle dit mon igno­rance de mes savoirs tus, mon incons­cience des élé­ments tant de fois obser­vés. Elle me souffle mon incom­pa­ti­bi­li­té avec le monde, avec l’extérieur, avec l’intérieur, avec l’Autre. Elle m’insuffle la néces­si­té du choix : moi ou lui. Lui ou moi ? À défaut de le connaitre, puis-je me choi­sir ? La vie prime-t-elle sur la mort, la mort ne com­mence-t-elle pas toute vie ? Une déci­sion est-elle radi­ca­le­ment dif­fé­rente de l’autre ou l’autre de l’une ? Je l’ignore, je ne sais rien. Mais je ne me ran­ge­rai pas… à une parole de médecin. 

Aline Andrianne


Auteur

Aline Andrianne est professeure de français (FLE), assistante à l’université Saint-Louis Bruxelles et doctorante en linguistique française