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Parler vrai dans l’Église catholique

Numéro 9/10 septembre/octobre 2014 - Église par Paul Géradin

septembre 2014

Honest to God[efn_note]A. T. Robin­son, Dieu sans Dieu, trad. de l’anglais, Nou­velles édi­tions latines, 1964.[/efn_note]. Dans les années 1960, un évêque angli­can inti­tu­lait ain­si un essai de franc-par­ler concer­nant l’offre chré­tienne de Dieu dans le der­nier tiers d’un siècle pla­cé sous le signe de la moder­ni­té ; quant à l’Église catho­lique, elle sem­blait enta­mer un aggior­na­men­to à l’« écoute du monde de ce temps ». Depuis, de l’eau a cou­lé sous les ponts, y com­pris celle du Tibre à Rome. 

Dossier

Les sco­ries de bruit et de fureur du XXe siècle ont défer­lé sur le XXIe ; l’heure est au post­mo­derne et au retour du reli­gieux, avec la com­pé­ti­tion entre visions de Dieu et orga­ni­sa­tions reli­gieuses, mais aus­si leur impuis­sance à insuf­fler une ins­pi­ra­tion éthique à la mesure des besoins du monde. Quant à l’Église catho­lique, cin­quante ans après les réformes inache­vées du concile Vati­can II, à la suite des pon­ti­fi­cats de Jean-Paul II et de Benoît XVI sous le signe de la res­tau­ra­tion, dans des rangs plus zéla­teurs, mais aus­si plus clair­se­més, l’heure est à l’expectative sous la hou­lette paci­fiante du « pape François ». 

Lui-même a tenu à s’appeler ain­si, sans doute à la fois en rup­ture avec une numé­ro­ta­tion aux conno­ta­tions impé­riales et en réfé­rence emblé­ma­tique à Fran­çois d’Assise, cette figure lumi­neuse de l’histoire de l’Église. Atten­tif aux pro­blèmes de socié­té et aux gens, et renon­çant à l’attitude dans laquelle le magis­tère se pose comme « la » réfé­rence, il imprime incon­tes­ta­ble­ment un style et adopte un lan­gage qui tranchent sur la pra­tique et l’expression des pon­ti­fi­cats « ordi­naires ». Avec intel­li­gence et fer­me­té, il défait des nœuds qui obs­cur­cissent la ges­tion de l’appareil ecclé­sias­tique et cherche à amen­der le cen­tra­lisme romain. Renou­vè­le­ment de la pra­tique pas­to­rale, réforme ins­ti­tu­tion­nelle… Aller à la ren­contre des gens, réfor­mer le fonc­tion­ne­ment. Oui, mais au nom de quelle vision doc­tri­nale ? Le pape Fran­çois se plait à citer la phrase sui­vante : « Loin que le Christ me soit inin­tel­li­gible s’il est Dieu, c’est Dieu qui m’est étrange s’il n’est le Christ. » 

Cette cita­tion est emprun­tée à Joseph Malègue. Comme on le lira plus loin dans un article de ce dos­sier, ce roman­cier avait réagi avec un grand talent lit­té­raire, mais de façon défen­sive, à ce qu’on a appe­lé la « crise moder­niste ». Celle-ci écla­ta au début du XXe siècle, trente ans après l’adoption du dogme de l’infaillibilité pon­ti­fi­cale lors du concile œcu­mé­nique Vati­can. En lien avec les études bibliques, elle ouvrait une brèche dans le monde catho­lique pour sor­tir de l’obscurantisme. Les ques­tions et les conclu­sions ame­naient à mettre en cause la connexion fon­de­ments his­to­riques de la vision de Jésus ont été lar­ge­ment refou­lées ou lais­sées aux exé­gètes, mais sou­vent mises entre paren­thèses dans le dis­cours et la pra­tique du catho­li­cisme offi­ciel et dans la caté­chèse. Pour­tant, la prise en compte des acquis scien­ti­fiques dans l’interprétation des textes bibliques, y com­pris les évan­giles, est incon­tour­nable quand il s’agit de par­ler vrai dans l’Église catholique. 

Esquis­sons d’emblée le noyau ini­tial et l’implication de cette pro­blé­ma­tique à par­tir d’un écrit d’Alfred Loi­sy. Ce prêtre, théo­lo­gien et his­to­rien « moder­niste » n’osa pas le publier à l’époque, entre 1902 et 1908, mais confir­ma et appro­fon­dit son conte­nu dans ses remar­quables œuvres ulté­rieures. L’enjeu doc­tri­nal por­tait sur la rela­tion entre les Églises, les dogmes, les cultes chré­tiens, sur­tout la croyance, le culte catho­liques et le mes­sage de Jésus. « L’Église catho­lique à plus forte rai­son que toutes les autres, parce qu’elle s’est plus écar­tée que les autres de la sim­pli­ci­té évan­gé­lique dans sa consti­tu­tion, son ensei­gne­ment, ses pra­tiques, ne peut s’arroger l’autorité du Christ ni se pré­va­loir d’une ins­ti­tu­tion qu’il ne lui a pas don­née1. » La teneur explo­sive de cette affir­ma­tion tenait à l’enjeu ins­ti­tu­tion­nel : « Ce qui n’avait pas forme d’autorité, ce qui n’était qu’un périlleux ser­vice est deve­nu la plus haute puis­sance qui ait jamais pu être rêvée par un être humain, une puis­sance telle que le poids, à y regar­der de plus près, n’en semble pas moins écra­sant pour celui qui en est revê­tu que pour ceux qui y sont sou­mis. Et ce pou­voir en fait un dogme, le der­nier des dogmes qui se soit for­mé dans l’Église2. » Et Loi­sy était atten­tif à l’enjeu pas­to­ral. L’ignorance des masses tend à dimi­nuer, et « la reli­gion chré­tienne est affaire de conscience. Il serait temps de savoir au juste ce qu’est la foi et quel est son rôle, comme aus­si sont les droits et les devoirs de la rai­son3. »

Loi­sy a été condam­né au silence, puis mis au ban de l’Église, au moment même où il a été élu au Col­lège de France comme pro­fes­seur d’histoire des reli­gions. Refou­lé, le par­ler vrai s’est néan­moins cher­ché dans le monde catho­lique au cours du XXe siècle, y com­pris chez des prêtres — donc des hommes… — dans une struc­ture clé­ri­cale et patriar­cale où le cler­gé était à la fois au pre­mier rang pour prendre la parole et en posi­tion ris­quée en cas de dis­si­dence. La Revue nou­velle est née au cœur de cette his­toire. Quel que soit son pro­fil actuel, une équipe tente ici — une fois n’est pas cou­tume — d’en assu­mer expli­ci­te­ment l’héritage. Quelles sont les condi­tions d’un par­ler vrai dans le catho­li­cisme aujourd’hui ?

Dans ce dos­sier, nous n’avons ni la capa­ci­té ni la pré­ten­tion de dire cette véri­té ou de nous éri­ger en don­neurs de leçons. Nous scru­tons une diver­si­té de moments et de figures du XXe siècle, en les situant par rap­port aux enjeux qui viennent d’être esquis­sés. Autour de ces étapes, nous lan­çons des pistes de réflexion au sujet de ce qui semble signi­fi­ca­tif aujourd’hui.

L’ensemble s’ouvre sur le pre­mier tiers du XXe siècle, avec une contri­bu­tion qui opère un retour réflexif sur la crise moder­niste : ses enjeux, son impact sur la lit­té­ra­ture, la cor­res­pon­dance avec des cou­rants d’idée en phi­lo­so­phie. José Fon­taine montre com­ment elle a libé­ré la recherche tout en créant, à pro­pos du mes­sage déli­vré, un malaise dont il esquisse les consé­quences pour la com­pré­hen­sion que l’Église peut avoir d’elle-même.

Suivent des aper­çus sur des figures belges repré­sen­ta­tives d’un « par­ler vrai ». Bien d’autres auraient pu être rete­nues, dont les œuvres sont même peut être plus mar­quantes. Mais l’objectif est de mon­trer que la « langue d’eau bénite » n’a pas tou­jours et par­tout mar­qué la com­mu­ni­ca­tion du cler­gé. Cepen­dant, les deux aper­çus sont de nature très différente. 

Dans le pre­mier, Michel Moli­tor pro­pose une intro­duc­tion his­to­rique à un texte de Jacques Leclercq de 1940, inédit et éla­bo­ré dans le contexte de la guerre. La Revue nou­velle s’est récla­mée de cet intel­lec­tuel poly­va­lent, non confor­miste et au grand rayon­ne­ment. Dans ce texte, il met en avant l’autonomie néces­saire de l’Église par rap­port à toute forme de pou­voir et l’utilisation cri­tique des contraintes comme fac­teurs de chan­ge­ment. On remar­que­ra un trait dont on peut pen­ser qu’il pré­fi­gure l’inachèvement de Vati­can II : l’ouverture à des réformes ins­ti­tu­tion­nelles dans l’« esprit de l’évangile », mais sans réflexion sur les enjeux doc­tri­naux qui avaient été mis en avant au début du siècle. 

Le second aper­çu porte sur Joseph Com­blin, un « théo­lo­gien de la libé­ra­tion » enga­gé en milieu popu­laire en Amé­rique latine de 1964 à 2011, qui donc a été témoin du concile Vati­can II et de la res­tau­ra­tion qui a sui­vi. L’article s’appuie sur des confé­rences recueillies dans un livre récent, en se concen­trant sur les fac­teurs et les consé­quences d’un diag­nos­tic qui est posé : la fin du chris­tia­nisme en tant que reli­gion. Com­blin opère une dis­tinc­tion entre reli­gion et évan­gile. Paul Géra­din décrypte sa démarche à la fois remar­qua­ble­ment syn­thé­tique et en prise sur le ter­rain, donc tâton­nante, d’autant plus qu’on se réfère ici à la trans­crip­tion d’exposés oraux. Cet apport est un puis­sant sti­mu­lant pour une réflexion sur les condi­tions d’un par­ler vrai, en rela­tion avec des figures intel­lec­tuelles mar­quantes du XXe siècle. 

Les divers enjeux sous-jacents au dos­sier sont enfin syn­thé­ti­sés dans une pers­pec­tive socio­lo­gique. Albert Bas­te­nier n’apporte pas de réponse toute faite à la ques­tion de savoir si l’Église est réfor­mable, mais il en ana­lyse les tenants et abou­tis­sants, des régimes de véri­té mono­théistes et au chris­tia­nisme des ori­gines jusqu’au marasme de la curie romaine et aux orien­ta­tions du pape Fran­çois. Ce dans le contexte d’une nou­velle socié­té, cos­mo­po­lite, sous le signe du plu­ra­lisme des convic­tions et d’une évo­lu­tion reli­gieuse dont l’issue reste incer­taine. L’article indique aus­si des balises pour un agen­da de la réforme. Être pape tout en refu­sant de l’être selon les conven­tions éta­blies, c’est une ins­pi­ra­tion ini­tiale, pas encore un réel chan­ge­ment. Réac­tua­li­ser l’appel de Vati­can II à la col­lé­gia­li­té des évêques, c’est une voie pour réta­blir les espaces de liber­té dont l’Église catho­lique a besoin, mais tout dépend de la créa­ti­vi­té dont les com­mu­nau­tés locales sont capables de faire preuve dans des contextes où les reli­gions sont omni­pré­sentes, dans le plu­ra­lisme, mais aus­si une com­pé­ti­tion régres­sive par rap­port aux acquis des Lumières. 

À ce sujet, le point de départ de ce dos­sier dans la crise moder­niste ne doit pas faire illu­sion. L’heure n’est pas à la dés­écu­la­ri­sa­tion. Dans un contexte où les reli­gions « font retour », la contri­bu­tion d’un catho­li­cisme réfor­mé ne devrait pas se limi­ter à un dia­logue inter­re­li­gieux pour la paix, mais à com­prendre et faire com­prendre que les reli­gions sont des expres­sions sym­bo­liques rela­tives, dont aucune n’a le mono­pole de la vérité. 

Par ailleurs, le dos­sier est tra­ver­sé par une ligne de force incon­tes­table eu égard aux acquis de l’exégèse moderne : si le catho­li­cisme est une reli­gion, rela­tive à une culture déter­mi­née, Jésus n’a nul­le­ment fon­dé une reli­gion. Il a consti­tué une ins­tance cri­tique à l’intérieur de la sienne, été une pré­sence libé­ra­trice et exi­geante, et trans­mis un mes­sage de sagesse atten­tif à des dimen­sions de la vie et des caté­go­ries de per­sonnes igno­rées ou exclues par le sens com­mun. Tel est le sens de la dis­tinc­tion entre reli­gion et évan­gile. Celui-ci est sus­cep­tible d’informer aus­si bien l’athéisme que les reli­gions, à com­men­cer celles qui s’en réclament. Au pre­mier chef un catho­li­cisme qui cherche à se réfor­mer. Cela implique d’abord de renon­cer à un acca­pa­re­ment qui accom­mode l’évangile aux besoins de légi­ti­ma­tion et de fonc­tion­ne­ment de l’institution reli­gieuse. Ensuite, de se gar­der des ritour­nelles gen­tilles, mais insi­gni­fiantes. Il s’agit de creu­ser le che­min de l’essentiel : les paroles et les actes qui, dans des socié­tés à la fois glo­ba­li­sées et mul­ti­cul­tu­relles, s’adressent à la conscience res­pon­sable de cha­cun pour assu­mer luci­de­ment la rela­ti­vi­té de l’univers sym­bo­lique dans lequel il cherche sens, s’ouvrir aux acquis de la moder­ni­té sans pour autant abdi­quer face aux pseu­do-néces­si­tés qui s’en réclament.

Tel quel, ce dos­sier mani­feste ain­si com­ment une plu­ra­li­té de tra­jec­toires peut se for­ger à par­tir d’un fonds com­mun. Cette créa­ti­vi­té peut-elle sti­mu­ler le lec­teur d’aujourd’hui ?

  1. A. Loi­sy, La crise de la foi dans le temps pré­sent, Texte inédit 1902 à 1907, publié par Fran­çois La-planche, Bre­pols, 2010.
  2. A. Loi­sy, op. cit., p. 235.
  3. A. Loi­sy, op. cit., p. 428.

Paul Géradin


Auteur

Professeur émérite en sciences sociales de l'ICHEC