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Pandore ou la description implacable des impasses d’une société sans sororité

28 mars - par Laurence Rosier -

Pandore, Prométhée au féminin, est celle qui ouvre la boite aux maux : symbole de la curiosité soi disant féminine, mais n’est-ce pas parce qu’elle ouvre plutôt les yeux sur des situations apparemment normales qui, en réalité, du point de vue de la situation des femmes, étaient intolérables ? Oui, mais la série montre que la société patriarcale continue de se perpétuer en isolant les femmes…

Pandore est une série belge diffusée sur la RTBF en cette fin d’hiver 2022, entre la sortie de la crise sanitaire et la guerre en Ukraine. Elle met en avant une série d’héroïnes autour de la figure emblématique d’une juge trainant ses affres éthiques et familiales, son pardessus et sa longue chevelure blanche et grise dans un Bruxelles dont on nous montre aussi la précarité et ses innombrables chantiers : comme une métaphore du travail sociétal pour les femmes, à venir ?

La série, réalisée par des femmes et clairement centrée sur des problématiques féministes, met au centre le destin d’un homme politique, sans grande envergure au premier abord et bénéficiant sans doute pour les spectateur.trices de l’aura de son rôle dans la série à succès La Trève où il incarnait un policier torturé et humain. Au second abord, son personnage, tout en respectant la problématisation du antihéros, illustre une descente aux enfers doublée d’une ascension politique, aux prix de trahisons, de manipulations, de lâchetés, de meurtre, d’abandon. Un homme qui « brise » toutes les femmes avec qui il noue des relations pour se faire une place politique, mais aussi une place masculine en instrumentalisant les femmes. Comme pour faire payer le désamour de sa mère.

Que vient faire la sororité dans cette série ? En préambule rappelons que la sororité, traduction de « sisterhood » — un terme popularisé par l’ouvrage de Robin Morgan, Sisterhood is Powerful, publié en 1970 —, n’est pas qu’une « fraternité au féminin », mais institue la figure de la sœur politique, la camarade de combat, l’alliée. Bérengère Kolly écrivait dans sa thèse de 2012 : « La sororité se propose ainsi comme un concept prenant acte des difficultés particulières, historiques, qui sont celles des femmes, affirmant à la fois l’union et la désunion, à la fois le soi et le réfléchi, l’amour, la connivence des femmes entre elles, et leur conflit nécessaire. La sororité, entre continuité et discontinuité, se propose ainsi comme un corps politique mouvant, une société sans société. »

En quoi ces femmes non soror sont-elles des pandores et surtout en quoi Pandore peut-elle être considérée comme une « féministe » ?

Pandore, Prométhée au féminin, est celle qui ouvre la boite aux maux : symbole de la curiosité soi disant féminine, mais n’est-ce pas parce qu’elle ouvre plutôt les yeux sur des situations apparemment normales mais qui, en réalité, du point de vue de la situation des femmes, étaient intolérables ? Oui, mais la série montre que la société patriarcale continue de se perpétuer en isolant les femmes du et au combat.

Sœur et soror

La sœur… Elle est immédiatement à prendre dans un sens littéral : Pandore c’est d’abord l’histoire de Ludivine qui se bat pour libérer sa sœur, emprisonnée en Arabie Saoudite. C’est donc au départ une histoire personnelle, mais qui rencontre la dimension collective et politique.

Cet axe de lecture est applicable à toutes les femmes de la série : tiraillées entre l’intime et le collectif et faisant par défaut le choix du combat solitaire même en désirant être solidaires, toutes ces héroïnes font de mauvais choix. Car, par exemple, Ludivine ne lutte pas seule, elle le fait avec trois amies et selon les modalités politiques des Femen : seins nus, slogans marqués au corps et dans des interventions inopinées pour bouleverser le déroulé des réunions politiques. Mais lorsqu’elle est violée, elle choisit de ne pas témoigner. S’oubliant pour continuer à se battre pour sa sœur emprisonnée. Sororité ratée ?

Poursuivons alors notre analyse avec le rôle joué par l’actrice Anne Coesens qui incarne une « sœur d’âge et de cheveux » pour un nombre de téléspectatrices habituées à devenir invisibles dans l’espace public lorsque la date de péremption pour les femmes est atteinte.

La juge qu’elle incarne est coincée entre son déchirement de devoir dénoncer son père dans une affaire de détournement de fonds et dans son désir sexuel d’un homme abject et elle ne s’en sort pas : elle avoue au tribunal avoir franchi la ligne rouge pour dédouaner le paternel et s’autoflagelle publiquement de ses désirs adultères. Si elle est bien entourée par son amoureux et son collègue, elle ronge son os, implacable, mais solitaire.

Christelle, la conseillère en communication et femme à tout faire du héros, est la battante, solitaire elle aussi, qui assure toutes les dérives de « son homme » qui ne l’est pas et celui-ci n’hésite pas à le lui faire savamment savoir dès qu’il s’est servi d’elle comme d’une couverture. Elle est une proie sexuelle, elle qui sacrifie ses désirs amoureux et sexuels et se réfugie dans le karaoké et l’alcool. Et elle subira la disgrâce pour avoir révélé à une jeune journaliste ses affres amoureuses, mais surtout la liaison de la juge et du futur ministre (notre héros donc).

Elles sont toutes les deux occupées par le désir et l’amour du personnage masculin principal qui les opposera, elles videront certes un verre ensemble, mais dans la menace et la rivalité. Sororité ratée suite.

Ensuite les autres personnages de femmes de la série peuvent se lire entre les « jeunes », d’un côté, et les « vieilles », de l’autre, à l’exception de la femme du héros, coincée entre la juge et la conseillère en comm’ : si elle a accordé sa confiance à la seconde, elle est aussi en rivalité avec la première, qui à un moment lui tend aussi la main pour coincer le mari. Sororité ratée encore, même si l’épouse trahie quittera son rôle de soutien et laissera le mari triompher politiquement, mais dans un échec de sa vie familiale. Il mangera seul ses raviolis à même la boite.

Voici alors le chœur des jeunes femmes : Ludivine est au centre comme activiste et victime d’un viol collectif. Son combat solitaire pour sa sœur emprisonnée et le déni de la violence du viol qu’elle subit (« c’est mon viol » crie-t-elle à la figure de la juge venue lui proposer son aide) l’amène à faire confiance à l’homme dont elle croit d’abord qu’il est son sauveur, alors qu’il n’est pas intervenu pour la sauver lors de son viol collectif. Et, se rendant compte que non seulement il lui a menti sur le rôle qu’il pourrait avoir pour la libération de sa sœur mais qu’il est celui qui a filmé son viol sans intervenir, Ludivine sombre peu à peu dans ce combat qui la ronge, comme une justicière devenue incapable de revenir au collectif.

Sacha est la figure lumineuse en contrepoint des autres femmes, elle possède l’audace, la rhétorique. Elle lutte pour une autre cause que la sienne, sauver la sœur de Ludivine. Ensuite, elle pense pouvoir lutter de façon collective en acceptant d’être intégrée dans un média mainstream comme chroniqueuse dérangeante. Elle va à la fois piéger l’attachée politique et la juge, et finalement devenir l’alliée, sans le savoir, de l’homme qui a tué son amie. Sororité zéro épisode suivant. Victime de harcèlement sexuel, elle quitte les médias avec fracas, mais retombe dans l’aliénation en remplaçant la dévouée spécialiste en comm’ auprès du meurtrier de son amie, devenu ministre de la Justice.

Un peu en retrait, mais importante du point de vue symbolique, la fille et les mères des héroïnes : la juge est malgré tout aimée par son père (on remarque l’asymétrie avec l’antihéros honni par sa mère), mais se trouve coincée entre sa fille, future mère célibataire, et sa propre mère qui la rejette parce qu’elle a dénoncé les malversations de son père. Pourtant les images finales nous montre la juge portant le bébé de sa fille, en accord avec celle-ci, devisant de l’avenir d’une société injuste. En sororité… familiale ?

L’antihéros rejette aussi sa mère à la fin, femme qui a sans doute souffert d’une maternité non désirée et qui le fait payer à son fils lors d’une scène extrêmement forte où le fils tente de se lover contre le ventre de sa mère qui le repousse en l’injuriant. Ludivine en répétant quasi les mots de la mère le paiera. Cher. Définitivement.

La dernière scène, qui confronte la sœur libérée par le antihéros qui l’a instrumentalisée (et qui se jette dans ses bras comme remerciement) et la juge, qui a été déclassée sur le lieu de la mort de Ludivine, dont le viol et le meurtre sont restés impunis, alors que le antihéros est devenu ministre… de la Justice, offre cependant une perspective : si ces deux là se « sororent », on peut encore espérer. Qu’elles attirent aussi les autres… et fassent front pour dénoncer un homme, un système…

Une suite ?

Laurence Rosier


Auteur

Née en 1967, Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’ULB. Auteure de nombreux ouvrages, elle a publié plus de soixante articles dans des revues internationales, a organisé et participé à plus de cinquante colloques internationaux, codirigé de nombreux ouvrages sur des thèmes aussi divers que la ponctuation, le discours comique ou la citation ou encore la langue française sur laquelle elle a coécrit M.A. Paveau, « La langue française passions et polémiques » en 2008. Elle a collaboré au Dictionnaire Colette (Pléiade).
Spécialiste de la citation, sa thèse publiée sous le titre « Le discours rapporté : histoire, théories, pratiques » a reçu le prix de l’essai Léopold Rosy de l’Académie belge des langues et lettres. Son « petit traité de l’insulte » (rééd en 2009) a connu un vif succès donnant lieu à un reportage : Espèce de…l’insulte est pas inculte. Elle dirige une revue internationale de linguistique qu’elle a créée avec sa collègue Laura Calabrese : Le discours et la langue. Avec son compagnon Christophe Holemans, elle a organisé deux expositions consacrées aux décrottoirs de Bruxelles : « Décrottoirs ! » en 2012.
En 2015, elle est commissaire de l’exposition « Salope et autres noms d’oiselles ». En novembre 2017 parait son dernier ouvrage intitulé L’insulte … aux femmes (180°), couronné par le prix de l’enseignement et de la formation continue du parlement de la communauté WBI (2019). Elle a été la co-commissaire de l’expo Porno avec Valérie Piette (2018).
Laurence Rosier est régulièrement consultée par les médias pour son expertise langagière et féministe. Elle est chroniqueuse du média Les Grenades RTBF et à La Revue nouvelle (Blogue de l’irrégulière). Elle a été élue au comité de gestion de la SCAM en juin 2019.
 Avec le groupe de recherche Ladisco et Striges (études de genres), elle développe des projets autour d’une linguistique « utile » et dans la cité.