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Nucléaire. Retour d’expérience

Numéro 05/6 Mai-Juin 2011 par Degraef

juin 2011

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la catas­trophe de Fuku­shi­ma s’est fon­due dans la nor­ma­li­té : l’i­nac­cep­table est deve­nu quo­ti­dien. La radio­ac­ti­vi­té empoi­sonne et va conti­nuer à empoi­son­ner pen­dant long­temps, insi­dieu­se­ment, les eaux, les terres et les corps dans un silence assour­dis­sant. C’est l’abs­trac­tion nucléaire : parce qu’ils ne sont pas immé­dia­te­ment visibles et […]

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la catas­trophe de Fuku­shi­ma s’est fon­due dans la nor­ma­li­té : l’i­nac­cep­table est deve­nu quo­ti­dien. La radio­ac­ti­vi­té empoi­sonne et va conti­nuer à empoi­son­ner pen­dant long­temps, insi­dieu­se­ment, les eaux, les terres et les corps dans un silence assour­dis­sant. C’est l’abs­trac­tion nucléaire : parce qu’ils ne sont pas immé­dia­te­ment visibles et qu’ils s’é­talent dans un temps long dif­fi­ci­le­ment ima­gi­nable par les obsé­dés de l’im­mé­diat et de l’ins­tant pré­sent que nous sommes deve­nus, ses effets relèvent qua­si­ment de l’im­pen­sable et de l’ir­re­pré­sen­table. Cir­cu­lez, il n’y a rien à voir !

Il y a vingt-cinq ans, la catas­trophe de Tcher­no­byl avait frap­pé le monde de stu­peur, mais n’a­vait pas remis en ques­tion le nucléaire. Si elle avait joué le rôle d’un test d’ef­froi — gran­deur nature, hélas — son nuage mor­tel n’é­tait pas par­ve­nu à enrayer la pro­gres­sion irré­sis­tible d’une source éner­gé­tique dont les pro­mo­teurs par­vinrent à impo­ser l’i­dée qu’elle était en fin de compte bien plus propre et moins néfaste pour le cli­mat que la plu­part des autres. Les pre­miers jours de la catas­trophe japo­naise, tous les édi­to­ria­listes pré­di­saient que ce désastre allait frap­per bien plus pro­fon­dé­ment l’i­ma­gi­naire du monde, ins­til­ler le doute un peu par­tout, sus­ci­ter une forte contes­ta­tion, accroitre les exi­gences de trans­pa­rence et de sécu­ri­té, et mettre en cause la logique de pri­va­ti­sa­tion qui pré­side à la poli­tique nucléaire depuis une dizaine d’an­nées. « Plus jamais ça » serait désor­mais le mot d’ordre de popu­la­tions révol­tées déter­mi­nées à inter­ro­ger de fond en comble le fonc­tion­ne­ment de l’ap­pa­reil nucléa­riste et la res­pon­sa­bi­li­té poli­tique qui la cha­peaute. À peine un mois plus tard, la peste nucléaire fait len­te­ment son tra­vail dans l’in­dif­fé­rence qua­si géné­rale. Les leçons de Tcher­no­byl n’ont pas été tirées, celles de Fuku­shi­ma ne le seront guère plus.

Com­ment pour­rait-il en être autre­ment dès lors que l’in­dus­trie nucléaire, née de l’in­dus­trie mili­taire et encore pro­fon­dé­ment liée à elle, une indus­trie d’une tech­ni­ci­té et d’une dan­ge­ro­si­té extrêmes, exige l’o­pa­ci­té et néces­site une ges­tion cen­tra­li­sée et auto­ri­taire. Cela crève désor­mais les yeux : en matière nucléaire, l’ac­cès à une infor­ma­tion impar­tiale relève presque de l’im­pos­sible. Ce qu’ad­met­tait d’ailleurs benoi­te­ment notre ministre de l’éner­gie lors d’un jour­nal par­lé de la RTBF en réponse à un jour­na­liste qui se deman­dait pour­quoi les « experts », autre­fois si diserts, décli­naient aujourd’­hui l’offre de com­men­ter les évè­ne­ments japo­nais. « Rien de plus nor­mal, nous disait en sub­stance le ministre, il n’y a pas d’ex­pert indé­pen­dant. Ils sont si peu nom­breux que for­cé­ment ils tra­vaillent tous aus­si bien pour l’in­dus­trie que pour le gou­ver­ne­ment. » Faut-il s’en inquié­ter ? Que nen­ni ! Res­tons calmes, sereins et cou­ra­geux, à l’exemple des Japo­nais, ce peuple exem­plaire qui, nous apprend un lec­teur du Monde, a eu le génie d’in­ven­ter un mot, Gan­ba­rô, pour tra­duire cette atti­tude stoïque. Mais quand on mesure l’in­con­sé­quence mor­ti­fère des bâtis­seurs de cen­trale et de la com­pa­gnie d’élec­tri­ci­té qui l’ex­ploite, la réten­tion d’in­for­ma­tions et la mini­mi­sa­tion des dan­gers voi­sines du men­songe, l’i­gno­rance com­plète des auto­ri­tés poli­tiques et leur inca­pa­ci­té d’a­gir, on ne peut que plaindre cette popu­la­tion une fois de plus vic­time de l’hor­reur nucléaire. Et du cynisme scien­ti­fique qui se dis­si­mule der­rière l’ex­pres­sion « retour d’ex­pé­rience » pro­fé­rée ad nau­seam depuis un mois par les experts.

Non, déci­dé­ment non, il n’y a pas de nucléaire civil…

Degraef


Auteur

Véronique Degreef est sociologue, elle a mené de nombreuses missions de recherche et d'évaluation pour des centres universitaires belges et étrangers, des autorités publiques belges et des organisations internationales.