Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Nouvelles luttes citoyennes contre le TTIP et le Ceta : bilan et perspectives

Numéro 1 - 2017 par Witsel

janvier 2017

La mobi­li­sa­tion contre le TTIP et le Ceta a écla­té au grand jour en 2016. Depuis la pre­mière mèche allu­mée par l’économiste mili­tant Bru­no Pon­ce­let en 2011 jusqu’aux actions de déso­béis­sance civile paci­fiques menées par la dyna­mique TTIP Game Over au mois de novembre der­nier, ce mou­ve­ment de résis­tance n’a ces­sé de gon­fler et de diversifier […]

Le Mois

La mobi­li­sa­tion contre le TTIP et le Ceta a écla­té au grand jour en 2016. Depuis la pre­mière mèche allu­mée par l’économiste mili­tant Bru­no Pon­ce­let en 2011 jusqu’aux actions de déso­béis­sance civile paci­fiques menées par la dyna­mique TTIP Game Over au mois de novembre der­nier, ce mou­ve­ment de résis­tance n’a ces­sé de gon­fler et de diver­si­fier ses modes d’action. Aujourd’hui encore, les menaces qui planent sur les fon­de­ments même des droits éco­no­miques et sociaux des citoyens rendent légi­times ces pas­sages à l’action.

Vu l’extrême pres­sion exer­cée par les lob­bys des com­pa­gnies trans­na­tio­nales sur les repré­sen­tants poli­tiques, l’arrivée récente de Donald Trump à la Mai­son Blanche ne modi­fie d’ailleurs pas fon­da­men­ta­le­ment le carac­tère prio­ri­taire de cette lutte. Mal­gré l’acte de bra­voure du gou­ver­ne­ment wal­lon en s’opposant, un temps, au Ceta, des dan­gers conti­nuent de peser sur de nom­breux domaines : la san­té, la culture, l’environnement, les droits des femmes, le Code du tra­vail, la qua­li­té de l’alimentation, l’économie locale ou encore l’agriculture fami­liale de proximité.

Comme l’attestent ces der­niers mois, la puis­sance de ces luttes citoyennes a pu être mesu­rée par le haut degré de sen­si­bi­li­sa­tion des citoyens par rap­port à ces accords et par son impact sur les repré­sen­tants poli­tiques fran­co­phones belges. Ces mou­ve­ments peuvent dès lors déjà être fiers de ces quelques vic­toires. Com­ment expli­quer la force de ce mou­ve­ment ? Quelles leçons pou­vons-nous tirer pour les luttes futures ?

Nous sommes les 99%

Sur la base de nom­breux témoi­gnages de mili­tants que nous avons récol­tés pour nour­rir la der­nière étude de la Com­mis­sion Jus­tice et Paix, c’est une impres­sion de grande diver­si­té qui appa­rait. Hor­mis une tranche rela­ti­ve­ment réduite de la socié­té, des gens issus de toutes les couches de la popu­la­tion, des classes popu­laires aux classes moyennes, s’inquiètent de la pos­sible appli­ca­tion de tels accords. Cette large repré­sen­ta­tion de la popu­la­tion évoque d’autres mou­ve­ments qui ont émer­gé il y a quelques années, « Occu­py Wall Street » à New-York ou « Les Indi­gnés » en Espagne en 2011. En Bel­gique, le com­bat actuel contre les négo­cia­tions entou­rant le TTIP et le Ceta n’est pas loin de pou­voir s’approprier le slo­gan sym­bo­lique « nous sommes les 99%» scan­dé par le mou­ve­ment new-yor­kais. Force est de recon­naitre que ces nou­velles appli­ca­tions de poli­tiques d’intensification du com­merce inter­na­tio­nal n’interpellent pas seule­ment des ouvriers ou des asso­cia­tions mili­tantes, mais éga­le­ment des patrons de PME, des agri­cul­teurs, des indé­pen­dants ou des cadres d’entreprises, toutes des per­sonnes issues d’une strate de la socié­té dont on aurait pu croire qu’elles seraient, à prio­ri, acquises à des poli­tiques de libre-échange. Cette ampli­tude de la contes­ta­tion s’est d’ailleurs tra­duite par l’apparition de grandes pla­te­formes de conver­gence telles que l’Alliance d19-20 ou Stop TTIP & Ceta qui visent un dépas­se­ment des cli­vages et des luttes sec­to­rielles pour inter­pe­ler le monde politique.

Une émulation contagieuse

Par ailleurs, la joie expri­mée par des per­sonnes et des asso­cia­tions enga­gées dans ce com­bat n’est pas à sous-esti­mer dans l’ampleur prise par la mobi­li­sa­tion. Beau­coup de per­sonnes ont d’ailleurs lais­sé trans­pa­raitre l’enthousiasme qu’elles avaient eu à mener des actions mili­tantes, quelle que soit leur nature. Le fait de mar­cher ensemble dans la rue, de débattre ou d’organiser démo­cra­ti­que­ment des actions consti­tue un vec­teur de pas­sion puis­sant, capable de mener loin un mou­ve­ment. Cette ivresse du ras­sem­ble­ment et de la réap­pro­pria­tion de la chose publique par les citoyens contraste avec l’isolement dont souffre un grand nombre de per­sonnes sépa­rées par les effets struc­tu­rels du monde moderne. Cette allé­gresse com­mune consti­tue dès lors elle-même un acte mili­tant dans un monde rela­ti­ve­ment cloi­son­né. Se retrou­ver entre per­sonnes et asso­cia­tions issues de milieux dif­fé­rents, s’organiser, créer des pro­jets pour peser sur le réel com­porte un poten­tiel d’émulation conta­gieuse dont les effets poli­tiques peuvent être énormes.

L’imagination au pouvoir

Dans ce contexte, la créa­ti­vi­té, l’humour et la dimen­sion artis­tique déployés par cer­tains acti­vistes par­ti­cipent de cette dimen­sion pas­sion­nelle. Citons en exemples les actions spec­ta­cu­laires du col­lec­tif EZLN (Ensemble zoo­lo­gique de libé­ra­tion de la nature) dont le modus ope­ran­di est simple : un lieu sym­bo­lique qui repré­sente les inté­rêts de mul­ti­na­tio­nales, un ren­dez-vous et des per­sonnes dégui­sées en ani­mal qui mettent l’endroit sens des­sus des­sous en enton­nant en chœur le slo­gan « We are nature defen­ding itself ». Le pira­tage d’écrans publi­ci­taires, la créa­tion de courts-métrages mili­tants tels que « Diver­sion » ou les flashes mobs dans les centres com­mer­ciaux consti­tuent un aper­çu de tout ce qu’offre l’imaginaire en matière de contestation.

La déso­béis­sance civile, juste ?
Toutes les actions spec­ta­cu­laires et nova­trices obser­vées en 2016 ne s’inscrivent pas tou­jours dans le cadre strict de la léga­li­té, mais rap­pe­lons que celle-ci ne consti­tue pas néces­sai­re­ment un cri­tère éthique ultime pour orien­ter son action. Rap­pe­lons qu’il n’y a pas si long­temps, des lois auto­ri­sant l’esclavage ou le tra­vail des enfants étaient légales dans notre pays. Ce qui est légal n’est donc pas néces­sai­re­ment juste.
Dans le cadre de la lutte contre le TTIP et le Ceta, ces actions sont légi­times pour plu­sieurs rai­sons. Tout d’abord, elles res­pectent toutes un consen­sus d’actions éla­bo­ré par la dyna­mique TTIP Game Over qui impose, entre autres, à chaque acti­viste, le res­pect strict de l’intégrité phy­sique des per­sonnes. À cette condam­na­tion de la vio­lence, s’ajoute le carac­tère tota­le­ment anti­dé­mo­cra­tique des pro­ces­sus de négo­cia­tions entou­rant ces trai­tés com­mer­ciaux qui ne laisse pas d’autres choix aux citoyens que cet ultime recours pour faire pro­gres­ser la lutte de façon substantielle.
Enfin, la déso­béis­sance civile appa­rait comme une voie néces­saire aux regards des dan­gers que font peser le TTIP et le Ceta sur les droits humains fondamentaux.
Voir aus­si l’article « TTIP, Game Over : déso­béir pour (enfin) gagner », La Revue nou­velle, n° 6/2016

De la démocratie !

La haute exi­gence d’une démo­cra­tie interne aux dif­fé­rents mou­ve­ments est une autre condi­tion favo­rable à cette ému­la­tion. Le sys­tème d’autogestion à l’œuvre dans TTIP Game over et les objec­tifs démo­cra­tiques pour­sui­vis par l’Alliance d19-20 ou Stop TTIP & Ceta ont favo­ri­sé la mise en place des condi­tions d’un sen­ti­ment d’émulation par­ta­gé et de joie indis­pen­sables pour que chaque mili­tant puisse se sen­tir inves­ti d’une éner­gie. Comme l’explique Fré­dé­ric Lor­don, éco­no­miste et phi­lo­sophe, la poli­tique n’est pas uni­que­ment une affaire d’arguments ration­nels, encore faut-il créer les condi­tions d’une com­plexion affec­tive par­ti­cu­lière des corps pour que ces argu­ments se muent en actes concrets. S’ils ne for­mulent pas de cette manière, c’est une dimen­sion que beau­coup d’opposants au TTIP et au Ceta semblent avoir intégrée.

Un nouveau cap !

Au début de cette année 2017, for­mu­lons une réso­lu­tion pour les années futures : que la coa­li­tion des éner­gies diverses, la grande créa­ti­vi­té des actions menées et la conta­gion pas­sion­nelle obser­vées cette année consti­tuent un ter­reau sur la base duquel pour­ra croitre un nou­veau pro­jet tour­né vers l’avenir. Le mou­ve­ment enga­gé doit pou­voir se nour­rir d’espoir et de nou­veaux objec­tifs. Sans se ber­cer dans l’illusion d’un grand soir, le moment est peut-être venu d’ouvrir des pers­pec­tives vers un autre monde pos­sible, en asso­ciant à un dis­cours de contes­ta­tion contre ces trai­tés, un dis­cours réso­lu­ment posi­tif. Dans ce contexte, emboi­tons le pas à la Décla­ra­tion de Namur et à un pro­jet de trai­té contrai­gnant en ges­ta­tion à l’ONU. Après une posi­tion défen­sive, don­nons-nous un coup d’avance ! Pour­quoi ne pas ima­gi­ner une large conver­gence des luttes en faveur d’un trai­té inter­na­tio­nal contrai­gnant qui cha­peau­te­rait tous les trai­tés bila­té­raux en vigueur et qui obli­ge­rait les socié­tés trans­na­tio­nales à res­pec­ter les droits humains et l’environnement ? Il est néces­saire d’allier à la volon­té de sau­ve­garde des acquis, un large mou­ve­ment coa­li­sé en faveur de la pro­gres­sion des valeurs démo­cra­tiques, éco­lo­giques et soli­daires. Le feu de la contes­ta­tion couve. À pré­sent, ali­men­tons la lueur d’un nou­vel horizon.

Witsel


Auteur

responsable d’analyses et d’animations à la Commission Justice et Paix