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Notre Congo/Onze Kongo. Colour bar à la belge

Numéro 1 - 2015 par Paul Géradin

janvier 2015

À la fin de 2014 s’est clô­tu­rée une très inté­res­sante expo­si­tion consa­crée à la pro­pa­gande qui a orches­tré la poli­tique colo­niale belge. Peu avant avait été publié un ouvrage tout aus­si remar­quable sur un aspect peu explo­ré de la colo­ni­sa­tion : la condi­tion faite aux métis. Cette ques­tion par­ti­cu­lière, mais géné­ra­trice de grandes souf­frances, est un puis­sant révé­la­teur de ce qu’on consi­dère trop sou­vent comme allant de soi : la spé­ci­fi­ci­té des rela­tions humaines que la Bel­gique a nouées avec les peuples qu’elle sou­met­tait. En aval, cette confi­gu­ra­tion, à la fois omni­pré­sente et impli­cite, fut une des hypo­thèques qui pesèrent sur la déco­lo­ni­sa­tion tar­dive. Et en amont, on peut se deman­der si elle n’était pas un décalque de l’unité fra­gile de la nation colonisatrice.

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En 2012, un ouvrage col­lec­tif sur la Bel­gique fédé­rale décryp­tait les para­doxes issus de l’unité par défaut du pays en ter­mi­nant par un inven­taire de l’iconographie « belge », y com­pris les mémoires colo­niales1. Plus récem­ment, l’exposition Notre Congo/Onze Kon­go. La pro­pa­gande colo­niale belge dévoi­lée vient de pré­sen­ter2 une série de docu­ments de l’époque colo­niale pour com­prendre com­ment dif­fé­rents canaux de pro­pa­gande ont autre­fois façon­né les esprits et véhi­cu­lé une ico­no­gra­phie pour des géné­ra­tions entières en Bel­gique et au Congo. Qui a la chance de séjour­ner régu­liè­re­ment dans le Congo pro­fond per­çoit encore des mul­tiples empreintes phy­siques et men­tales qui lui rap­pellent la Bel­gique de son enfance. Et le voi­ci han­té par cette pro­blé­ma­tique des para­doxes belges. René Dumont s’interrogeait dès 1962 sur les rai­sons du mau­vais départ de l’Afrique3. Il le fai­sait sur la base d’un constat géné­ral. La ques­tion n’a pas ces­sé d’être obsé­dante s’agissant du Congo, « belle » colo­nie au poten­tiel immense. Pour­quoi le bilan désas­treux ? Poro­si­té des fron­tières d’un espace que rien ne pré­des­ti­nait à deve­nir une nation ? Malé­dic­tion des res­sources natu­relles ? Indé­pen­dance impro­vi­sée ? Non-pré­pa­ra­tion d’une élite ? Et tut­ti quan­ti… Mais qu’est-ce qui est spé­ci­fi­que­ment lié à la Bel­gique, plus pré­ci­sé­ment, à l’image que celle-ci a pro­je­tée à par­tir de son propre roman natio­nal et qui a ser­vi de bous­sole pour l’entreprise coloniale ?

« La colo­ni­sa­tion, c’était un para­dis ». – « Il aurait fal­lu plus de temps…» Dans les conver­sa­tions de sens com­mun, c’est ici que git le para­doxe : le contraste entre l’œuvre de l’«oncle » belge qui avait les deux pieds sur terre — géné­ra­li­sa­tion de l’enseignement pri­maire et des soins de san­té, finan­ce­ment du loge­ment, avè­ne­ment de modes de vie plus confor­tables pour des « ménages modèles » — et la dégra­da­tion par ses des­cen­dants pas encore édu­qués. Certes, concède-t-on, la Bel­gique a com­mis bien des erreurs, et sa colo­ni­sa­tion était empreinte d’un pater­na­lisme qui a entra­vé la for­ma­tion d’élites en temps utile. Mais avec quelques années en plus, l’oncle aurait conduit son enfant à bon port…

Pro­pos banals, dont la récur­rence est las­sante. Dans les regrets, la nos­tal­gie, l’affection réma­nente ou la ran­cœur qui s’y s’expriment, ils ont néan­moins le mérite de mettre le doigt sur la spé­ci­fi­ci­té des rela­tions entre Belges colo­ni­sa­teurs et Congo­lais colo­ni­sés. Mais manque une com­pré­hen­sion pré­cise de leur nature. On s’accorde main­te­nant à recon­naitre l’existence d’une bar­rière de cou­leur dans l’ancienne colo­nie belge. Mais sa fonc­tion et ses consé­quences res­tent sous-ana­ly­sées. En effet, par où sai­sir la signi­fi­ca­tion d’un fait social omni­pré­sent, dif­fus et qui pou­vait aus­si bien être empreint de sol­li­ci­tude que de mépris pour « nos » Noirs ? Quel fut donc le ciment de la bar­rière de cou­leur à la belge ? Avan­cer dans la réponse à cette ques­tion, c’est impor­tant. Non pour pleu­rer sur un nou­veau pan dévoi­lé du pas­sé, mais pour pro­gres­ser dans la com­pré­hen­sion d’un para­doxe qui reste un drame pour un grand nombre, et au moins une bles­sure nar­cis­sique pour les autres : tant de poten­tia­li­tés, tant d’engagements géné­reux, tant d’espoirs et autant de décep­tion… Pourquoi ?

La situa­tion faite aux métis est un puis­sant révé­la­teur de la nature des rela­tions avec l’ensemble de la popu­la­tion noire. « Détail de l’histoire » de la colo­ni­sa­tion belge ? Ou plu­tôt voie pri­vi­lé­giée d’accès à l’inconscient de celle-ci. En témoigne une publi­ca­tion récente d’Assumani Budag­wa, Noirs, Blancs, métis. La Bel­gique et la ségré­ga­tion des métis du Congo belge et du Rwan­da-Urun­di (1908 – 1960)4 qui sera prise ici pour guide.

Intériorisation d’une « colour bar »

À la fin du XIXe siècle, dans la ligne du modèle poly­gé­nique des ori­gines des « races » (aujourd’hui récu­sé), l’idée du métis­sage était com­mu­né­ment fon­dée sur les des­crip­tions savantes qui pré­sentent l’humanité comme consti­tuée de types aux carac­té­ris­tiques diverses, y com­pris quant au capi­tal intel­lec­tuel. Le mélange des races « médio­cri­se­rait » le type supé­rieur, même si la pos­si­bi­li­té de résul­tats plus ou moins har­mo­nieux est par­fois admise. C’est que ce fait bio­lo­gique, expri­mé par de sub­tiles dis­tinc­tions ter­mi­no­lo­giques, est en même temps un fait social, qui sus­cite toute une gamme de réac­tions en fonc­tion des sen­si­bi­li­tés et des orien­ta­tions idéo­lo­giques : de la peur (dégé­né­res­cence, troubles sociaux…) au sou­ci de bonne entente (conju­ra­tion de la révolte, pro­tec­tion de la mère et de l’enfant, voire prin­cipes humanistes…).

La connexion entre le fonds com­mun raciste et les méthodes colo­niales fut donc dif­fé­ren­ciée en fonc­tion des nations. Ain­si, en Afrique occi­den­tale fran­çaise, l’accent était mis sur la citoyen­ne­té, ce qui peut aller de pair avec une absence de pro­tec­tion ou au contraire un plai­doyer pour l’octroi de la natio­na­li­té fran­çaise aux métis ; dans les colo­nies por­tu­gaises, ils sont en prin­cipe assi­mi­lés aux Euro­péens, mais socia­le­ment séparés.

À l’époque, les débats qui se suc­cé­dèrent au fil de dif­fé­rents congrès por­taient sur la posi­tion par rap­port aux unions, l’espace à ména­ger ou non aux enfants (for­ma­tion, emploi, accès à la pro­prié­té…), la dis­tinc­tion entre les sta­tuts res­pec­tifs des Euro­péens et des indi­gènes. Quant à la Bel­gique, lors de la ses­sion du Congrès inter­na­tio­nal de 1923, le par­ti­ci­pant pré­sen­ta une brève note consi­dé­rant qu’il y avait peu de métis dans la colo­nie, et qu’il s’agissait d’accidents dont il fal­lait s’accommoder tout en sus­ci­tant une bonne conduite des Euro­péens à l’égard de leurs enfants de cou­leur (p. 49).

Cepen­dant, en 1935, le Congrès pour l’étude des pro­blèmes résul­tant du mélange des races qui se tint à Bruxelles en même temps que l’Exposition inter­na­tio­nale allait conduire à une appro­pria­tion belge du débat. Sauf excep­tions (p. 51), le dis­cours anthro­po­lo­gique com­mun met en avant la supé­rio­ri­té de la race blanche et l’infériorité de nature des races qui résultent du mixage entre Blancs et Noirs. L’argu­men­ta­tion sociale oscille entre la mise en avant du dan­ger, y com­pris l’obsession d’une révolte, et une vel­léi­té huma­niste dont n’est pas absente la prise en compte des ser­vices que pour­raient rendre les métis. Les argu­ments tournent autour de la pré­ven­tion des unions illé­gi­times, de la léga­li­sa­tion du fruit défen­du par le père, du sta­tut et de l’éducation des enfants. Quant à la mère, on oscille à son égard entre le refus de l’accepter et la prise en compte de l’instinct mater­nel. Mais le pro­blème des métis est lar­ge­ment posé indé­pen­dam­ment du sou­ci pour les mères. Quelle place leur don­ner dans l’espace social : inté­gra­tion dans la col­lec­ti­vi­té blanche, rejet dans la com­mu­nau­té indi­gène, groupe dis­tinct avec une fonc­tion média­trice ? En amont des pré­ju­gés racistes comme des pré­oc­cu­pa­tions huma­ni­taires, la sau­ve­garde des inté­rêts supé­rieurs de la colo­nie consti­tuait l’enjeu cen­tral (p. 58).

Dans ces condi­tions, pas éton­nant que les débats ne débouchent que sur des vœux, situa­tion ni chair ni pois­son qui conti­nue­ra à carac­té­ri­ser le posi­tion­ne­ment de la Bel­gique. Dans ces années trente, ils sont empreints de plus ou moins d’ouverture huma­niste, se dis­tinguent par leur por­tée indi­vi­duelle ou l’appel à une recon­nais­sance de droits en tant que col­lec­ti­vi­té, et com­portent déjà la sug­ges­tion d’accueil et d’adoption d’enfants métis par des par­ti­cu­liers en Bel­gique, avec des posi­tions oppo­sées au sujet d’un pro­blème humai­ne­ment déli­cat et à haute signi­fi­ca­tion poli­tique, à savoir le consen­te­ment de la mère à l’envoi de son enfant en Europe (p. 57).

En somme, à ce moment, on a à la fois assis­té à une appro­pria­tion du débat (p. 59) par un public rela­ti­ve­ment large et au four­voie­ment dans une impasse sociale et juri­dique (p. 90). Pour­quoi ? La colour bar était à l’œuvre, à la fois fon­dée sur des pré­ju­gés racistes et comme un pilier de l’ordre colo­nial, peu visible mais bien pré­sent à côté de l’administration, de l’Église et des grandes entre­prises (p. 94). En même temps, elle se parait d’un devoir de sagesse du colo­ni­sa­teur, soit que celui-ci se défende du dan­ger, soit qu’il se penche sur le sort des métis.

L’art belge du compromis

Poli­ti­que­ment, la ques­tion du métis­sage illustre une carac­té­ris­tique typique du sys­tème colo­nial belge : la coexis­tence d’une lour­deur admi­nis­tra­tive et de la dis­po­si­tion à per­mettre, à la marge, l’arrangement de solu­tions aux pro­blèmes que cet immo­bi­lisme ins­ti­tu­tion­nel laisse en suspens.

La ques­tion du concu­bi­nage du Blanc avec une femme noire, tolé­ré voire encou­ra­gé par les socié­tés d’exploitation, et du deve­nir des enfants nés de ces unions, s’était déjà posée avant 1908 dans le cadre de l’État indé­pen­dant du Congo. Sur le plan des prin­cipes, celui-ci pré­ve­nait l’accusation de racisme, en appli­quant la « natio­na­li­té congo­laise » à tous les habi­tants non étran­gers sans dis­tinc­tion de race ni dif­fé­ren­cia­tion liée à un degré de civi­li­sa­tion (p. 94).

Il en allait tout autre­ment dans la pra­tique. Les abus du sys­tème léo­pol­dien furent dénon­cés dès 1896. La réponse appor­tée consis­ta en une manœuvre mora­li­sante des­ti­née à apai­ser l’opinion inter­na­tio­nale : la créa­tion d’une com­mis­sion pour la pro­tec­tion des indi­gènes. Cette poli­tique de l’autruche fut aus­si appli­quée au pro­blème des métis : mutisme sur leur sta­tut, confi­ne­ment des enfants aban­don­nés dans des lieux de pro­tec­tion, dis­si­mu­la­tion de la situa­tion des mères sous un contrat de loca­tion comme ménagères.

En 1908, au moment de la reprise du Congo par la Bel­gique, la natio­na­li­té belge fut recon­nue à tous les rési­dents de la colo­nie (en dehors des étran­gers). Cepen­dant, la ges­tion colo­niale était basée sur la dis­tinc­tion entre citoyens belges de la métro­pole — en clair les civi­li­sa­teurs blancs — et sujets belges de sta­tut colo­nial, c’est-à-dire la popu­la­tion noire, dénuée de droits poli­tiques et pla­cée sur un pied infé­rieur par la légis­la­tion. Dans ce contexte, les lois de la colo­nie igno­raient pure­ment et sim­ple­ment le sta­tut des métis, alors même que leur accueil dans des lieux spé­cia­li­sés deve­nait de plus en plus problématique.

Cepen­dant, par­mi les « sujets belges », congo­lais noirs de mul­tiples ori­gines sociales et régio­nales, une dis­tinc­tion a été bien vite opé­rée entre « civi­li­sés » — appe­lés Congo­lais imma­tri­cu­lés — et « non-civi­li­sés » — dénom­més indi­gènes non imma­tri­cu­lés. Le concept d’«indigène » se sub­sti­tuait à celui de « race ». Mais sur quoi repo­se­rait-il : ori­gine dans le pays, degré de culture ? Et qui est ou non « indigène » ?

Les pro­po­si­tions se sont suc­cé­dé pour éta­blir des régimes cor­res­pon­dant aux dif­fé­rentes classes de la popu­la­tion congo­laise en fonc­tion de leur degré de déve­lop­pe­ment, des Noirs qui res­tés sous l’emprise des cou­tumes aux civi­li­sés com­plets en pas­sant par les sta­tuts inter­mé­diaires. Elles ont conver­gé après 1948 vers l’octroi d’une carte d’«évolué », pudi­que­ment dénom­mée « carte du mérite » civique, à cer­taines frac­tions cor­res­pon­dant à des condi­tions déter­mi­nées. L’enjeu de cette construc­tion sub­tile était de main­te­nir un fos­sé infran­chis­sable entre Noirs et Blancs tout en jus­ti­fiant celui-ci, non point par la race, mais par le degré de culture. Quel est le sens de cette évolution ?

L’enjeu du statut

La pro­blé­ma­tique du sta­tut des métis est révé­la­trice pour le mou­ve­ment d’ensemble. Avant la Seconde Guerre mon­diale, elle a été abor­dée dans diverses com­mis­sions, que ce soit dans le cadre plus géné­ral de la « pro­tec­tion des indi­gènes » (p. 99 – 104) ou autour de la posi­tion spé­ci­fique des métis (p. 105‑118). Un choix avait pré­do­mi­né par­mi les alter­na­tives posées lors du Congrès de 1935 : envi­sa­ger le sta­tut des métis sur pied d’égalité avec les Noirs — non point citoyens, mais sujets belges de la colo­nie — tout en mani­fes­tant dis­crè­te­ment un inté­rêt pour les pro­blèmes spé­ci­fiques des indi­vi­dus. À la limite, on tablait sur les pos­si­bi­li­tés d’amélioration qu’offrirait aux métis une stra­té­gie de dif­fé­ren­cia­tion des « sujets » en fonc­tion du degré de civi­li­sa­tion : ils seraient assi­mi­lés aux Noirs évo­lués. Cepen­dant, en 1936 un évè­ne­ment vint per­tur­ber de l’extérieur ce sché­ma faus­se­ment ouvert : le décret fran­çais qui recon­nais­sait aux métis des colo­nies d’Afrique la qua­li­té de citoyens fran­çais, avec toutes les pré­ro­ga­tives civiles et poli­tiques qui lui sont attachées.

Quel allait être le reten­tis­se­ment sur le petit monde belge ? Il convient de rap­pe­ler ici les posi­tions intel­li­gentes et cou­ra­geuses qui tran­chèrent sur le ron­ron ambiant. Le séna­teur Daniel Rey­niers (p. 110) exprime le refus de lais­ser les métis « hei­mat­los ». Avec Jeanne Van der Ker­ken (p. 112), de l’Œuvre de la pro­tec­tion des mulâtres, il plaide pour leur don­ner un sta­tut, même par étapes. Sa posi­tion n’est pas seule­ment sous-ten­due par un sen­ti­ment de jus­tice, mais par un argu­men­taire qui l’avait ame­né, un an plus tôt à la suite de Georges Van der Ker­ken, un eth­no­logue de l’Université de Gand (p. 51 – 58), à réfu­ter publi­que­ment le pré­ju­gé des races. Las, la seule réponse consis­te­ra à mas­quer le cri­tère de la race der­rière celui de la civi­li­sa­tion, lequel est cen­sé être uni­ver­sel… Noirs et métis, même cachot doré… La trappe fer­mée sur les seconds mani­feste la soli­di­té du mur qui sépare dure­ment les pre­miers du monde des Blancs sous une appa­rence de mollesse.

Cepen­dant, les faits ont la vie dure. La ques­tion des métis va rebon­dir dans l’après-guerre, avec les échos du ter­rain rap­por­tés par des per­son­na­li­tés ouvertes et la connais­sance plus pré­cise du nombre impor­tant de métis. Fait nou­veau, le ministre des Colo­nies — Robert God­ding, un libé­ral — prend même en consi­dé­ra­tion une lettre écrite par un métis. Il exprime son inquié­tude face aux pré­ju­gés raciaux et ins­talle en jan­vier 1947 une Com­mis­sion spé­ci­fique. Il attend qu’elle aille jusqu’à poser la ques­tion du sta­tut des métis. Mais cette der­nière bute­ra sur l’impasse tout en contri­buant Cette der­nière contri­bue­ra à mettre au jour sa racine. L’obstacle à toute réforme à por­tée struc­tu­relle en faveur des seuls métis, c’est en effet qu’elle dévoi­le­rait que le sys­tème exis­tant est en fait tout entier basé sur la dis­cri­mi­na­tion des races, et en vien­drait donc à l’ébranler… La seule issue, si l’on veut en même temps sau­ve­gar­der cet édi­fice et tirer les métis vers la socié­té belge, c’est d’affiner le recours au cri­tère de civi­li­sa­tion de façon à per­mettre une amé­lio­ra­tion de leur condi­tion tout en sau­ve­gar­dant et per­pé­tuant la bar­rière de cou­leur. Sta­tut de l’élite recon­nue comme évo­luée, sta­tut des indi­gènes cou­tu­miers, sta­tuts inter­mé­diaires… et là-dedans sta­tut des métis : autant de « sujets », aucun « citoyen ».

Tou­jours est-il que, pour la pre­mière fois, un ministre avait invi­té à envi­sa­ger le sta­tut des métis en tenant réel­le­ment compte de leur inté­rêt. Pour­quoi se heur­tait-on à une limite infran­chis­sable ? Les rai­sons sont appa­rues plus clai­re­ment dans une seconde phase du tra­vail de la com­mis­sion, en mars 1947 quand Pierre Wigny — social-chré­tien — est deve­nu ministre des Colonies.

La façon d’aborder le sta­tut est res­tée inchan­gée : les métis comme sous-ensemble de la popu­la­tion indi­gène. Les moda­li­tés de trai­te­ment ont été dis­cu­tées, autour de la créa­tion d’une carte du mérite civique, valable pour toute la popu­la­tion, mais à laquelle pour­raient pré­tendre les métis non recon­nus. Donc, pas de réforme de struc­ture. La Com­mis­sion spé­ci­fique sur les pro­blèmes des métis fut même fusion­née en 1948 avec la Com­mis­sion per­ma­nente qui concer­nait la pro­tec­tion des indi­gènes. Cette com­mis­sion mixte fut elle-même dis­soute en 1950 dans la pers­pec­tive d’une com­mis­sion inclu­sive à créer sur le sta­tut de la popu­la­tion congo­laise dite « civilisée ».

Ces ater­moie­ments sont révé­la­teurs de la nature de l’impasse (p. 363): il s’agissait à la fois de main­te­nir les indi­gènes dans leur condi­tion de « sujets » et de leur assi­mi­ler « équi­ta­ble­ment » les métis, tout en créant l’espace pour une classe inter­mé­diaire moyen­nant un droit d’entrée élevé.

L’enjeu de l’éducation

Ce droit d’entrée pas­sait par l’éducation. Mais dès avant le pas­sage à l’étape sco­laire, la ques­tion de la recon­nais­sance de pater­ni­té consti­tuait un signal indi­ca­teur des rai­sons de l’impasse. Tout le monde était d’accord pour per­mettre aux enfants métis d’accéder à une situa­tion com­pa­rable à celle à laquelle les indi­gènes civi­li­sés pou­vaient pré­tendre. Mais ne pour­rait-on aller plus loin vers l’intégration à la socié­té blanche à tra­vers une action du minis­tère public pour contraindre le père natu­rel à s’acquitter de ses devoirs envers son enfant métis, comme le Code civil le pré­voit pour tout citoyen ? (p. 123). Cette idée a été constam­ment jetée aux oubliettes. Même par Pierre Ryck­mans, gou­ver­neur géné­ral pour­tant consi­dé­ré comme ouvert (p. 125 – 126). Il a avan­cé qu’il fal­lait se pré­mu­nir de chan­tages, de pro­cès scan­da­leux et d’erreurs de la part des juges. Or, la rai­son n’était-elle pas plus pro­fon­dé­ment de garan­tir l’intouchabilité d’acteurs consti­tu­tifs des piliers de l’ordre colo­nial et l’imperméabilité entre les deux grands sous-ensembles — blanc et noir — de ce sys­tème ? Certes, et à for­tio­ri dans le chef d’un Rij­ck­mans, le but n’était pas de main­te­nir le Noir à un niveau infé­rieur. Cepen­dant, la repro­duc­tion de l’ordre colo­nial pas­sait par l’affirmation de la supré­ma­tie et du rôle civi­li­sa­teur du Blanc.

Que révèle le stade de la sco­la­ri­sa­tion ? Aucune loi ne s’oppose à admis­sion des métis dans l’enseignement de régime métro­po­li­tain. Cepen­dant on se heurte à l’hostilité des parents, et les métis sont consi­dé­rés comme des enfants aban­don­nés, et reçoivent une ins­truc­tion com­mune avec les enfants noirs ou dans des écoles-asiles (p. 164 – 166).

Au nom de leur inté­rêt, la com­mis­sion God­ding avait consi­dé­ré que l’idéal était leur admis­sion géné­ra­li­sée dans les écoles euro­péennes (p. 121). Ce sou­hait cor­res­pon­dait à une pro­po­si­tion de D. Rey­niers. Mais le prin­cipe était tem­pé­ré par une prise en compte des dif­fi­cul­tés pra­tiques. On était conscient qu’une telle avan­cée se heur­te­rait à la résis­tance de l’opinion publique, en rai­son de pré­ju­gés irrai­son­nés mais aus­si d’arguments plus sérieux. Il fal­lait une garan­tie de bonne édu­ca­tion, au-delà de la recon­nais­sance for­melle de pater­ni­té. La pro­po­si­tion était donc d’établir un régime sur mesure selon que l’enfant métis était ou non éle­vé par un ménage européen.

Quand le ministre Wigny prit la suc­ces­sion, il était en faveur d’une déci­sion d’admission des métis dans les écoles pour enfants blancs. Cepen­dant, dans la ligne des tra­vaux qui avaient pré­cé­dé, la Com­mis­sion pré­co­ni­sait des écoles d’adaptation en réfé­rence au cri­tère de civi­li­sa­tion (p. 204 – 205). Ces ater­moie­ments eurent pour effet de retar­der l’admission des métis dans les écoles pour Euro­péens blancs et de réduire leur nombre (p. 129 – 206).

C’est que per­sonne ne pou­vait contraindre les direc­tions (l’Église catho­lique, dans la plu­part des écoles) à admettre les enfants métis. Qu’est-ce qui était en jeu dans ces débats ? La dif­fi­cul­té à s’adapter aux situa­tions péda­go­giques était invo­quée (p. 150), tant la barre était pla­cée très haut. Mais plus pro­fon­dé­ment, l’idée d’une admis­sion se heur­tait plus pro­fon­dé­ment à l’opposition des familles pour des rai­sons plus com­plexes à ana­ly­ser. La ten­ta­tive de déver­rouiller la bar­rière raciale en tablant seule­ment sur l’intérêt légi­time d’une caté­go­rie spé­ci­fique est refu­sée au nom de l’«équité ». Les indi­vi­dus — Noirs et métis — doivent res­ter du même côté de la bar­rière. En clair, cela signi­fie qu’il faut sépa­rer les enfants noirs pour évi­ter qu’ils n’influencent les enfants blancs. Et une mesure en faveur des seuls enfants métis entrai­ne­rait le reproche de dis­cri­mi­na­tion fon­dée sur la race et donc une mise en cause de la bar­rière qui est à évi­ter à tout prix (p. 205 – 206). Ce qui est en cause, en défi­ni­tive, c’est la péren­ni­té du sys­tème colo­nial (p. 362).

En dépit des pres­sions pour limi­ter l’admission, une déci­sion posi­tive inter­vien­dra en 1947 en faveur des métis recon­nus ou adop­tés moyen­nant la garan­tie qu’ils ont reçu une édu­ca­tion euro­péenne. Un deuxièm­e tour­nant aura lieu en 1952 lorsque cette mesure d’admission sera éten­due aux Noirs et aux métis non recon­nus dont le degré suf­fi­sant de civi­li­sa­tion est garan­ti par l’octroi d’une carte du mérite (p. 208).

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1952 : amorce tar­dive de déco­lo­ni­sa­tion. 1960 : indé­pen­dance pré­ci­pi­tée. Si le temps avait été lais­sé au temps, la caté­go­rie inter­mé­diaire que l’on ten­tait de créer en der­nière minute se serait-elle muée en agent de gou­ver­nance dans la pers­pec­tive du bien com­mun d’une nou­velle nation ? On peut dou­ter que la bar­rière de cou­leur aurait pu s’éroder pro­gres­si­ve­ment sous la pres­sion d’une l’évolution sans rupture.

La condi­tion des métis en mani­feste une qua­druple signi­fi­ca­tion. Pre­miè­re­ment, il faut main­te­nir les Noirs à une place subal­terne dans la ligne de la hié­rar­chie colo­niale. Deuxiè­me­ment, il faut repous­ser toute éman­ci­pa­tion par­ti­cu­lière aux métis pour évi­ter de don­ner l’image d’une bar­rière de race. Troi­siè­me­ment, il faut les iso­ler par rap­port au milieu des Noirs pour évi­ter que ces der­niers ne soient influen­cés par des vel­léi­tés de révolte, et les contrô­ler y com­pris comme objets de sol­li­ci­tude. Qua­triè­me­ment, il faut quand même ména­ger une place spé­ciale aux plus méri­tants, mais c’est en fonc­tion du degré de civi­li­sa­tion, à l’instar des Noirs « évo­lués » sus­cep­tibles de créer une caté­go­rie inter­mé­diaire auxi­liaire du colonisateur.

À tra­vers ce mode de trai­te­ment, on peut per­ce­voir quelle fut la spé­ci­fi­ci­té du cli­vage racial à la belge. La colour bar anglo-saxonne se tra­dui­sait direc­te­ment par des mesures de ségré­ga­tion et de dis­cri­mi­na­tion fon­dées sur la race. Sans com­plexe, elle était jus­ti­fiée par le fait que le Noir est infé­rieur et qu’il faut le main­te­nir à ce niveau sur le plan social. Plus sub­tile, la bar­rière de cou­leur à la belge repo­sait sur une pré­somp­tion de dis­qua­li­fi­ca­tion sociale dont l’indice est la cou­leur. J’ai devant moi un groupe humain dont je peux pré­su­mer que son pro­fil est dif­fé­rent du mien le mien5 (p. 149). Il est moins autre qu’appelé à s’adapter, à par­tir d’un mode de vie atté­nué. Qu’on le consi­dère comme menace ou comme âme à sau­ver, il est moins envi­sa­gé à tra­vers le prisme d’une sépa­ra­tion pure et dure qu’à tra­vers celui de l’éducation.

En défi­ni­tive, cette appré­hen­sion avait pour fonc­tion, non point d’abord de trai­ter le Noir comme « natu­rel­le­ment » infé­rieur, mais de per­pé­tuer un sys­tème colo­nial pré­sen­té — et vécu — comme œuvre civi­li­sa­trice, de per­mettre au Blanc de s’assurer du sta­tut d’«européo-civilisé » (p. 363). Cette fonc­tion sociale pri­mait sur les jus­ti­fi­ca­tions anthro­po­lo­giques, lar­ge­ment inavouées.

Dans le cadre de ce code cultu­rel, le sys­tème colo­nial belge a pu sem­bler moins féroce, que l’anglo-saxon. En effet, il ne s’exprimait pas en termes d’exploiteur-exploité, mais de père (oncle…)-enfant. Il a consti­tué un ter­rain sur lequel ont pu fleu­rir des efforts empreints de sol­li­ci­tude, des réa­li­sa­tions remar­quables, l’émergence de per­son­na­li­tés hors du com­mun — noires, blanches ou métis­sées. Cepen­dant, il a induit des mesures de dis­cri­mi­na­tion plus sub­tiles, mais aus­si plus rigides que son homo­logue. C’est qu’il igno­rait la conscience fière et la révolte de ceux qui, ouver­te­ment exclus, reven­diquent de se gérer en tablant sur leur propre monde. Il pro­po­sait aux colo­ni­sés d’entrer dans une évo­lu­tion, au cours de laquelle ils se voyaient pas­ser de la condi­tion d’élève à celle d’éternel assis­tant. Comme tel, il a aus­si sus­ci­té du pater­na­lisme, cou­vert des crimes, engen­dré des per­son­na­li­tés per­verses. La per­ver­si­té, c’est quand la vio­lence prend les appa­rences de l’amour.

La nation belge repo­sait sur une union fac­tice entre des élites fran­ci­sées et des classes popu­laires anal­pha­bètes usant de divers dia­lectes fla­mands et wal­lons6. Mar­quée par une illu­sion, est-elle pour autant tout à fait mal fon­dée ? Quant à la bar­rière de cou­leur à la belge, on peut pen­ser que sa teinte par­ti­cu­lière fut le cor­ré­lat de cette illu­sion… Il en a en tout cas résul­té un gigan­tesque mal­en­ten­du, lourd de consé­quences. Cet héri­tage a été lar­ge­ment occul­té. Par­mi les icônes de la Bel­gique, celle qui a émer­gé de ce refou­le­ment post-colo­nial fut par­ti­cu­liè­re­ment résis­tante dans notre incons­cient. Sa réduc­tion à l’état de sou­ve­nir peut débou­cher sur de l’indifférence. Cepen­dant, qu’il s’agisse de la Bel­gique ou du Congo, la mise à plat de l’histoire com­mune est seule à même de fon­der des rap­ports neufs.

  1. V. Rosoux, « La colo­ni­sa­tion et ses mémoires, entre révé­rence et indif­fé­rence », dans Astrid von Buse­kist, Sin­gu­lière Bel­gique, Fayard, 2012.
  2. Voir Fr. De Moor et J.-P. Jac­que­min, « Notre Congo/Onze Kon­go ». La pro­pa­gande colo­niale belge : frag­ments pour une étude cri­tique, CEC 2014.
  3. R. Dumont, L’Afrique noire est mal par­tie, Seuil, 1962 ; rééd. 2012.
  4. Le pré­sent article est conçu comme une syn­thèse basée sur cet ouvrage publié à compte d’auteur en 2014, qui contient des expo­sés très docu­men­tés mais denses rela­tifs à l’histoire poli­tique. Vu la com­plexi­té de la scène et le nombre des acteurs, les études concer­nant le métis­sage au Congo belge et au Rwan­da-Burun­di sont mul­tiples. L’originalité de celle-ci est triple : la qua­li­té des témoi­gnages ; l’ampleur du tra­vail de ras­sem­ble­ment des archives ; la ten­ta­tive, for­cé­ment per­fec­tible de livrer un aper­çu intel­li­gible de cet ensemble. On ajou­te­ra : l’alliage entre le recul du regard sur l’héritage qui a été lais­sé et une inter­pel­la­tion au sujet de ce que nous en por­tons en nous. À par­tir d’une enquête fami­liale, l’auteur est allé à la ren­contre des per­sonnes et a consti­tué une excep­tion­nelle mine de récits de vie, non seule­ment de métis, mais d’acteurs impli­qués dans leurs tra­jec­toires. Ce Congo­lais natu­ra­li­sé belge, ingé­nieur de recherche en chi­mie cherche aus­si à dénouer les racines afro-euro­péennes dans la pers­pec­tive de l’avenir. L’émotion face aux souf­frances l’a ame­né à déployer sa démarche à un niveau glo­bal. Com­plé­men­tai­re­ment à son enga­ge­ment concret en réponse à des situa­tions de son pays d’origine, il s’est atte­lé pen­dant plus d’une décen­nie à un tra­vail de docu­men­ta­tion sur des don­nées éparses en vue d’esquisser une expli­ca­tion du contexte col­lec­tif qu’on peut appré­hen­der dans les tra­jec­toires indi­vi­duelles. Sans autre réfé­rence, les numé­ros de pages ren­voient à cette étude.
  5. D’après A. Rub­bens, « Le “colour bar” au Congo belge », dans Zaïre, Revue congo­laise, mai 1949, p. 511. Assu­ma­ni fait aus­si réfé­rence au recueil de droit colo­nial, où l’on peut lire que l’auteur de la loi de 1908 a vou­lu main­te­nir les pri­vi­lèges de nais­sance et de race en vue de main­te­nir la supré­ma­tie des Blancs sur les Noirs pour les rendre ain­si à même d’exercer le rôle civi­li­sa­teur qui leur était assi­gné. Ain­si fon­dée, la légis­la­tion ne pou­vait que res­ter muette sur le sta­tut des métis.
  6. J. Kotek, « His­toire com­mune, mémoire écla­tée. Gran-deur et déca­dence de l’iconographie belge », Sin­gu­lière Bel­gique, p. 192.

Paul Géradin


Auteur

Professeur émérite en sciences sociales de l'ICHEC